L’apprenti footballologue analyse Romantisme-Pragmatisme

Romantisme contre Pragmatisme, bataille philosophique et applications dans le réel

L’opposition est traditionnelle, intégrée par la plupart des fans de sport sans pour autant avoir été réellement analysée. D’un côté le romantisme, de l’autre le pragmatisme. Pour le dictionnaire académique, le romantisme se définit ainsi : « Mouvement intellectuel, littéraire, artistique qui visait à renouveler les formes de pensée et d’expression en rejetant les règles classiques et le rationalisme, en prônant la nature, le culte du moi, la sensibilité, l’imagination, le rêve, la mélancolie, la spiritualité, en réhabilitant le goût contemporain, la couleur locale, la vérité historique. » En éliminant les éléments non transposables au champ footballistique et en adaptant les autres, on peut dessiner le tableau d’un jeu où le résultat importerait moins qu’une certaine idée de la beauté et de la pureté. Une idée en décalage avec un pragmatisme qui est une « doctrine qui prend pour critère de vérité d’une idée ou d’une théorie sa possibilité d’action sur le réel. » Certaines équipes qualifiées de romantiques seraient donc guidées par une idée supérieure au résultat, tandis que d’autres seraient prêtes à tout sacrifier pour répondre à la seconde exigence après la participation : la victoire. Un point de vue qui a une réalité mais simplifie autant qu’il résume.

 

Vainqueurs ou vaincus ?

Parfois considérée comme « bien française », la glorification du vaincu est pourtant loin d’être une spécificité nationale. Issue de la culture romantique qui a longtemps imprégnée le pays, au contraire d’états plus nouveaux comme les Etats-Unis, elle résonne partout dans le monde quand le vaincu est magnifique. La Wunderteam autrichienne des années 30, l’Aranycsapat hongroise des années 50 ou les Hollandais des années 70 et leur Totaalvoetbal sont restés dans les mémoires, bien plus que leur vainqueur. Pour paraphraser le journaliste Juca Kfouri et son célèbre « Zico never won the World Cup ? Well, that’s the World Cup bad luck », on peut dire qu’un trophée majeur manque à ces équipes, mais que la réciproque est tout aussi vraie.

La légende serait-elle tout aussi belle si ces formations avaient obtenu le palmarès qu’elles méritent ? En partie. Rares ont été les vainqueurs aussi beaux que ces perdants, difficile de le nier. Mais ceux qui l’ont été ne jouissent pas de la même aura, leur histoire alimente moins de conversations. La raison est simple : David a battu Goliath. L’implacable permet moins de récits que l’inattendu. Se rappelle-t-on des vainqueurs ou des vaincus ? Les livres se rappellent de tous les vainqueurs, la mémoire collective fait des mélanges, interprète et extrapole librement. Magnifiés post-mortem, il y a fort à parier que beaucoup de battus troqueraient bien leurs habits de Poulidor contre ceux d’Anquetil. Et quand on écrit l’histoire à deux, mieux vaut être dans la position du vainqueur. Isner restera comme celui qui a gagné le match le plus long de l’histoire. Mahut l’a disputé.

 

Choisir une philosophie

Est-ce une volonté délibérée que de se vouloir romantique ou pragmatique ? L’opposition, au cœur des discussions autour du Clasico et du duel entre Guardiola et Mourinho, ne repose pas que sur la question des moyens. Bien sûr, il est forcément plus aisé de faire rêver les foules quand on dispose déjà des joueurs pour le faire, mais l’exemple nantais dans les années 90 a prouvé qu’on peut rendre romantique un collectif dont les joueurs pris individuellement ont des qualités loin d’être au-dessus du lot. Si Makélélé et Karembeu ont su prouver leur talent ailleurs, Ouédec, Loko ou Pedros se sont perdus.

Plus que de moyens, humains ou financiers, il est surtout question de volonté. Le football actuel et son obligation de résultats à court terme favorise une vision pragmatique, ou le maintien du poste de coach prime sur la manière. Pas facile de changer un système en partant du haut plutôt que du bas, Luis Enrique en fait la délicate expérience cette saison, et il faut parfois sacrifier ses convictions pour avoir la chance de pouvoir un jour les mettre en pratique. Cependant, comme l’affirme Johan Cruijff : « Je ken beter ten onder gaan met je eigen visie als met de visie van een ander (Il est préférable de perdre avec ta propre vision qu’avec celle de quelqu’un d’autre). » Par extension, la victoire aussi aura plus de saveur si elle est le fruit de sa propre réflexion et épanouie dans sa forme, plutôt qu’inachevée.

La tradition, le poids du passé, jouent également beaucoup dans le choix philosophique. Quelques années après Vicente Del Bosque, Fabio Capello a ramené le Real au sommet de l’Espagne mais il ne remplissait pas le critère spectacle attendu par les socios (en plus d’avoir failli en Ligue des Champions) et a été poussé vers la sortie. L’adéquation entre manière et résultats est un luxe, et tous ne peuvent se permettre ce délice de gourmets qui consiste à ne savourer le gâteau que s’il a une cerise. En allant plus loin, on peut se poser la question de savoir si des supporters pourraient tolérer une mise en retrait des résultats au profit du spectacle. A court terme et si le sacrifice comptable ne met pas en danger l’avenir du club sans doute. Faire rêver les foules pendant une saison et ne terminer que deuxième n’est pas infamant, mais le rêve en Europa Ligue ou sans titres pendant 4 ou 5 ans l’est déjà beaucoup plus.

Reste que les clubs sans ambitions démesurées tireront plus d’avantages que d’inconvénients de la présence de ces iconoclastes, à condition de ne pas avoir de résultats catastrophiques. Plus que le Lorient de Christian Gourcuff, le Pescara de l’intégriste du jeu offensif Zdenek Zeman a marqué plus de 10 buts que n’importe quelle autre équipe de Serie B, et lutte pour la montée malgré une défense très perméable. Déjà menée de main de maître par Eusebio Di Francesco l’an dernier, elle ne montera peut-être pas mais s’assure une vraie réputation positive à défaut de vraiment remplir son stade. Au-delà des problèmes politiques notamment, l’exemple Zeman, et Bielsa dans une moindre mesure, prouve en tout cas que romantisme et pression du résultat font rarement bon ménage.

 

Individualisation des concepts

Les équipes peuvent être romantiques ou pratiques, voire combiner les deux, mais c’est également le cas des joueurs. Il y a plusieurs approches, deux des principales étant le comportement et les choix de carrière. Pour le comportement, on pense forcément à ces footballeurs un peu bohèmes, dont la légende se perpétue à travers le temps. De Garrincha et ses temps d’arrêt après avoir éliminé un défenseur, à Cruijff et sa manie de fumer des cigarettes même à la mi-temps des matches, nombreux sont ces artistes un peu à la marge qui sont prêt à mettre en péril un résultat pour privilégier le plaisir de jouer. Faut-il les glorifier ou les conspuer ? Contrairement au tennis, le football est un sport d’équipe. Là où Ernests Gulbis est prêt à prendre le risque d’être éliminé au premier tour en s’alcoolisant toute une semaine, et où Gaël Monfils se fiche d’avoir perdu s’il s’est amusé sur le court, un Ronaldinho peut mettre en danger ses coéquipiers et tout un encadrement s’il ne canalise pas ses envies nocturnes. Au final, seule la vérité du terrain compte. Si l’énergumène est aussi efficace pour dribbler que pour danser une bouteille à la main, il y a peu de chances qu’il soit écarté du groupe. Dans le cas contraire, tout est plus problématique. Chacun mène sa carrière comme il l’entend, et il est toujours malvenu de juger hâtivement des sportifs de haut niveau dont la vie s’est résumée à une course à la performance. Et si certaines carrières se conjuguent au conditionnel, parsemée de « et si », l’aseptisation n’a jamais vraiment servi ses causes. Aux joueurs de laisser parler leur folie romantique, aux entraîneurs de faire leur choix de manière pragmatique pour s’en servir au mieux.

Côté choix de carrière, l’exemple le plus parlant pourrait être celui de Matt Le Tissier. Resté toute sa vie de sportif à Southampton alors qu’il aurait légitimement pu viser plus haut, il est (à son échelle) devenu une sorte d’icône, statut impossible à atteindre s’il était parti dans un grand club. Un choix dicté par un manque d’ambition mais aussi une idée finalement assez romantique de l’effort minimum. Pourquoi partir dans un club où il devra faire une tonne d’efforts pour s’imposer alors qu’il surnage facilement là où il est, en ne se reposant presque que sur sa classe naturelle ? Là aussi, beaucoup sortiront la boule de cristal rétrospective, et s’imagineront un joueur décisif au très haut niveau. Plus rares sont ceux qui se diront que c’est sa singularité qui l’a sanctifié, et que seule une réussite totale aurait pu lui permettre d’égaler le statut qu’il a aujourd’hui. Le Tissier diffère grandement de tous ces joueurs restés fidèles à leur équipe tout simplement car ils n’auraient pas pu trouver mieux ailleurs et dont la longévité au haut niveau s’explique par une hygiène de vie impeccable plus que grâce à un talent exceptionnel (Giggs ou Maldini par exemple). A l’opposée, Xavier Gravelaine serait-il devenu une légende, au moins locale, s’il était resté à Caen jusqu’à la fin de sa carrière plutôt que d’avoir cédé aux sirènes du PSG ? Son choix de partir a été dicté par le pragmatisme : une progression sportive qui s’avèrera finalement être une illusion. Facile évidemment de démontrer l’inverse, c’est-à-dire que mener une carrière par étapes de manière pragmatique, à la Didier Drogba par exemple, peut faire de vous un grand joueur, au contraire de joueurs romantiques (Adriano en est-il un ?) qui se sont sabordés. En jouant les Pierre Bellemare, on pourrait avancer que les histoires sans péripéties n’en sont pas vraiment et que les success story sont pour les béats.

 

Conclusion : contexte, théories et préjugés

Selon les situations, les attentes de la part du public ne seront pas les mêmes. Là où certains se fichent de la manière, d’autres ne tolèrent pas longtemps des victoires au rabais. Cependant, à défaut de pouvoir forcément faire rêver les foules, la victoire reste un formidable vecteur d’enthousiasme. Pragmatisme et romantismes mis à part, à choisir mieux vaut gagner plutôt que perdre. Les deux camps peuvent s’entendre, même si les extrémistes des deux bords ne voudront jamais transiger avec leur idée directrice, surtout les romantiques. On peut pourtant imaginer plusieurs cas où les deux concepts marchent main dans la main. Le pragmatisme romantique par exemple, symbolisé par le Real Madrid version 2011-2012. La première volonté de Mourinho restera toujours de sécuriser un résultat positif, mais sans oublier de donner du spectacle aux socios. Equipe plus conservatrice contre un adversaire coriace et plus libre contre un second couteau, avec toujours quelques séquences de grande classe, elle assure le service dans les deux colonnes du tableau. A l’inverse, certains prôneront la folie romantique comme solution pour l’emporter. Une idée qui pouvait marcher dans un football encore à ses balbutiements, mais qui devient plus compliquée à faire fonctionner dans un océan de pragmatisme, où tout est analysé en détail à la vidéo, et où on ne peut plus voir un Tchèque inconnu venir vous mettre un penalty bizarre alors même qu’il en a fait sa spécialité dans son championnat. Surprendre est de plus en plus difficile, et il faut parfois réinventer le football pour gagner. Finalement, la vraie question pourrait être celle de la conception du sport. Et tant que les deux cohabiteront, les infinies discussions sur vainqueur et mérite pourront continuer

Etre pragmatique ce n’est pas forcément être rigoriste, mais c’est chercher la meilleure solution en s’appuyant sur l’histoire. Etre romantique, c’est vouloir la réécrire. Une liste de trophées remplit des pages, une liste de coups de génie remplit des livres, une liste de coups de génie vainqueurs remplit des anthologies. Mais au moment de fermer les yeux, il y aura toujours plus d’étoiles dans la tête du vainqueur que dans celle du vaincu.

Roazh Takouer

16 Comments

  1. Bon, concrètement, qui a gagné le match Romantisme – Pragmatisme? Parce que bon. Seule la victoire m’intéresse.

  2. y en a qui risque d’avoir mal au yeux et au cerveau .. en tout cas merci pour l’analyse …

    Meme si on peut discuter sur plusieurs point .. :)

  3. Je désapprouve l’introduction, le développement et la conclusion de cet article. Par contre, j’aime bien la police de caractère.

  4. C’est beau, et c’est un vaste sujet que l’on pourrait élargir aux joueurs comme tu l’as fais avec Le Tissier.

    J’extrapole, mais je note que les entraineurs qui sont pour la vidéo sont en général des puristes également, voire romantique : Wenger, Sacchi dans une moindre mesure, Gourcuff, ect. Et souvent, ils font l’erreur dans cette pseudo quete de la justice absolue, c’est une erreur totale et une contradiction car un romantique ne peut pas etre pour la vidéo. Ni une personne sensé en règle générale.

    C’était juste une réflexion que je me faisais, mais qui n’a pas grand chose à voir avec le sujet.

  5. Je pense qu’il y a un certain sentiment de supériorité, une tendance à la mégalomanie chez les grands romantiques. C’est un peu le cas de Mourinho, car il est persuadé de ne jamais pouvoir se tromper, mais il n’est pas guidé par une force supérieure au résultat. Les autres ne sont pas portés par leur ego en tant que tel, mais ils sont persuadés que leur idée du football est la seule véritable et doit forcément triompher. C’est comme ça que je le vois, et les exemples de Pep/Cruijff/Zeman par exemple vont dans ce sens.

    Evariste, celui qui gagne le match a factuellement raison. Philosophiquement c’est autre chose.

    GqwZL, il y a certainement un bon nombre de points qui peuvent être discutés. Ca reste assez vaste et subjectif comme sujet.

  6. Content d’apprendre que le fait de jouer dans une catégorie inférieure à son niveau pour pouvoir se prendre une cuite tranquillement le samedi soir c’est du romantisme et pas de l’alcoolisme.
    Ça va changer mes dimanches de football.

  7. El-Arabi est-il un romantique pragmatique? Il joue dans une division inférieure à son rang, mais avec un salaire supérieur au même rang. Alors?

  8. Attention, Le Tissier jouait en Premier League, simplement il était dans un club pourri. Il évoluait à haut niveau, mais pas pour viser très haut. Comme si El-Arabi Saoudite était resté à Caen au lieu de se casser à Paris.

    Sinon je vous ai parlé de l’opposition entre romantiques et gréssantiques ?

  9. Deux événements me viennent en tête, suite à la lecture de ce bon article : la récente finale de coupe du monde de rugby perdue par la France. Nombreux ont été ceux à encenser l’équipe de France, à faire d’elle un « perdant magnifique », etc. De la part de médias étrangers, ok, mais de voix « intérieures », ça peut aussi être une façon de se voiler la face en se disant qu’on n’a pas tout perdu, alors qu’on ne se souviendra pas de cette équipe de France-là, à mon avis.

    L’autre événement est plus ancien, il s’agit de la qualification de la France contre l’Irlande pour la coupe du monde de foot 2010 et cette fameuse main d’Henry. Sans donner mon avis là-dessus, je trouve qu’on a assisté au parfait exemple de schizophrénie entre romantisme et pragmatisme, entre ceux qui ont trouvé ça inadmissible et voulaient rejouer le match, ceux pour qui la qualif’ seule comptait, ceux gênés parce qu’heureux de la qualif’ mais pas de la manière, etc.

  10. J’arrive bien après mais enfin…

    Après ce match, et puisque le FC Nantes est évoqué, il y a une question que je n’arrive pas à trancher dans ma tête. La devise, longtemps restée dans les couloirs du club, était « Par le jeu ». Bien. Mais est-ce à ranger dans la catégorie des pragmatiques ou des romantiques ?

    Par le jeu sous-entend que quelque chose (le résultat) viendra « de lui-même » grâce au jeu. Comme l’a réaffirmé Denoueix un peu plus tard, dans la fameuse vidéo aux Spécialistes : le succès est la conséquence.
    Alors n’est-ce pas du pragmatisme ultime ? Du pragmatisme en deux bandes, indirect ? Mais profondément romantique en même temps puisque dirigé sur l’idée du jeu en premier lieu ?

  11. Pour moi c’est du romantisme pragmatisé. Est-ce qu’un autre moyen pour gagner était alors envisagé ? Je ne pense pas. Seul le jeu pouvait mener à la victoire. Gagner reste l’objectif, et je ne pense pas que des coaches se saborderaient volontairement, donc je ne considère pas la simple volonté de gagner comme pragmatique.

    Pour moi c’est à ranger dans la catégorie Guardiolesque. On a une certaine conception du football un peu classieuse et élitiste, et on pense qu’elle seule peut apporter le succès. J’ai tendance à penser qu’il y a un certain sentiment de supériorité, un orgueil qui fait penser à beaucoup de romantiques qu’ils sont obligatoirement dans le vrai. Un idéaliste du jeu qui penserait que le pragmatisme peut le battre perdrait rapidement sa foi.

  12. Parfaite réponse, cher Apprenti.

    J’y songeais encore un peu après avoir posté hier soir. Effectivement, le jeu reste de toute façon la primeur, parce que « seule raison valable de/pour gagner »… D’où ce sentiment parfois ressenti de supériorité, cette certitude d’être dans le vrai.

    Mais sans oublier que les romantiques peuvent faire varier sensiblement leur jeu selon les moyens, mais en conservant leur idéalisme. Ce qui explique les variétés proposées par Coco Suaudeau, entre ses deux titres déjà, et même entre 95 et la folle remontée de 97.

    Une idée constante du jeu à la nantaise : limiter le nombre de touches de balles, à une ou deux. Deux solutions : jouer court ou rapide. Et en 95, avec les joueurs qu’il a, il sent que le plus efficient se porte avec la rapidité.

    Bref, je voulais surtout remettre en question la séparation pragmatisme/romantisme, relativement délicate. :)

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