J’ai testé pour vous : Easter Road

Pour ses traditionnelles vacances d’octobre rouge, Georges a opté pour une petite virée dans les contrées libérales de l’Écosse, et s’est penché sur les loisirs des prolétaires immigrés du coin. Direction Édimbourg et le Easter Road Stadium, antre du Hibernian FC, l’autre club irlandais au pays des Scots.

 

Hello les cocos,

 

J’espère que vous avez passé de bonnes fêtes de centenaire de révolution. Moi ça va, merci de me demander. On a fêté ça avec les camarades du Politbüro, en s’offrant une petite virée à Leningrad (ou « Saint-Pétersbourg », comme on dit chez les bourgeois post-mitterrandiens qui vont y passer leurs week-ends « en amoureux » au printemps pour dépenser leur argent salement gagné sur le dos du prolétariat ubérisé à bicyclette). C’est ici que, dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917, le signal de l’insurrection populaire fut donné par un coup de canon tiré depuis le port de la cité de Pierre le Grand. Les bolcheviks, conduits par les gardes rouges, s’emparèrent du Palais d’Hiver quasiment sans coups de feu, ralliant à leur cause l’écrasante majorité des troupes stationnées dans la ville. Le lendemain, le gouvernement provisoire de Kerenski, qui avait pris le pouvoir après la chute du tsar Nicolas II en février, était officiellement dissous par Trotsky devant les soviets réunis en congrès. Le règne du peuple débutait enfin, sous le regard bienveillant du sage Lénine, ce bel homme.

Bref, pour fêter tout ça, on s’est mis une belle grosse mine à la vodka sur les bords de la Neva.

Mais je ne suis pas là pour vous parler de ça. Il se trouve qu’avant de partir pour la Mère Patrie russe, j’ai fait un petit détour par le septentrion des îles britanniques, du côté du pays des chardons, des tartans et du whisky. J’y retrouvais quelques camarades des jeunesses communistes, particulièrement actifs dans cette partie du Royaume-Uni (la règle veut que là où il y a des fafs, il y a des antifas, et chez les Brittons c’est loin d’être la pénurie), et en profitait pour m’offrir un petit tour au stade, à Édimbourg (ou Edinburgh dans langue vernaculaire, à prononcer comme si le mot vous dégueulait de la bouche). Rien de bien exotique, me direz-vous, surtout depuis que nous avons accueilli dans nos rangs horsjeuïens un éminent représentant du football scottish, en la personne du camarade Patrick (comme Partick, mais sans le chardon). Enfin, comme môssieur Kisskissbankbank-Mambo a le cœur qui bat pour Hearts, je me suis dit que j’allais me pencher sur le cas du voisin, forcément honni : Hibernian, l’autre club irlandais au Royaume d’Écosse, après son fameux grand frère de Glasgow (à qui nos chers camarades de Paris-Saint-Germain-en-Laye ont mis une bonne dérouillée en Coupe des coupes, vous vous souvenez ?).

Quoi de plus logique, d’ailleurs, de m’intéresser à ce club d’immigrés irlandais (Hibernia = Irlande en latin, pour ceussent qui n’auraient pas fait d’histoire antique), lorsque l’on connaît mon goût tout marxiste pour la défense des prolétaires et autres victimes du capitalisme patriarcal, raciste, impérialiste et xénophobe. Hibernian se démarque d’ailleurs, tout comme son cousin du Celtic, par l’engagement de ses supporters dans des causes proches de l’antifascisme et de l’antiracisme. Et tout ça se déroule à Édimbourg, la cité qui a consacré le père du libéralisme, le pape de l’économie de marché, j’ai nommé : Adam Smith (qui en réalité n’a fait que compiler de vieilles idées déjà énoncées par son copain Hume, ou encore Locke et Petty, à l’image du pseudo président du renouveau qui ne fait que nous ressortir une version fascistiquement améliorée de la soupe néo-libérale que l’on nous sert sans modération depuis trente ans). Un club de prolétaires en vert dans la patrie du proto-capitalisme, le contexte est posé, nous pouvons à présent plonger au cœur du sujet, direction le stade.

 


ALLER AU STADE : 4+/5


 

Pour rejoindre le mal nommé Easter Road Stadium – puisqu’il se trouve en réalité situé le long de la (Père Fid)Albion Road -, il faut bouger ses fesses du touristique et minuscule centre-ville bondé d’Édimbourg pour se diriger plus au nord, vers les docks accoudés à l’estuaire du Firth of Forth, dans le quartier de Leith. En grimpant au sommet de la Calton Hill, dans les Jardins du Régent, on peut admirer le cube blanc couronné d’épines vertes du stade se découper sur l’horizon, perdu au milieu d’une chiée de bâtisses de pierre grise dignes du granit malouin. L’occasion d’une belle petite ballade entre tombes franc-maçonnes tout droit sorties d’une nouvelle de Poe et réverbères couverts de stickers indépendantistes et antifas venus de toute l’Europe.

 

Easter Road

Probablement le panorama d’arrivée de stade le plus réussi de l’histoire du site.

 

Easter Road

« Ci-gît un salaud de chrétien. »

 

Une fois descendu du promontoire, la suite de l’approche se fait à l’ancienne, au milieu des écharpes vertes au trèfle et des accents à fendre les pierres, entre les façades prolétaires décrépies et les supérettes polaks et irlandaises, dans la froidure nordique à peine échauffée par un joli soleil d’automne. Et voilà qu’au détour d’une rue, adossé en toute décontraction à l’église du quartier…

 

Easter Road

Voilà l’engin.

 


LA GUEULE DU TRUC : 3+/5


 

L’impression est mitigée en abordant l’enceinte, délicieusement lovée au cœur du quartier, mais dont l’architecture de tôle et de châssis métallique – et surtout le choix des couleurs – jure avec l’environnement de maisons de briques et de toitures d’ardoise. Cette espèce de gros hangar blanc cerné de vert, posé à côté de la petite église voisine, fait l’effet d’un empilement de conteneurs rouillés sur le parvis de la cathédrale de Chartres. Toutes proportions gardées, évidemment : loin de moi l’idée de comparer l’un des plus beaux joyaux des bâtisseurs gothiques à l’amas de briques noircies qui faisait ici office de chapelle de quartier. Le fait est qu’avant de se retrouver réellement au pied des tribunes, le patchwork de couleurs reste du plus mauvais effet.

 

Easter Road

Le bon goût à l’écossaise.

 

Easter Road

Même de l’autre côté du Channel, Jupiter s’arrange pour assombrir mes journées.

 

Cela n’empêche pas ce beau petit stade de 20 000 places, sorti de terre en 1893 mais qui a plus ou moins pris sa forme actuelle dans les années 1980, de se révéler délicieusement attachant une fois à l’intérieur : la place à 12 livres récupérée et les portails franchis, la salle des pas perdus, sous la tribune Est, rappelle le côté hangar entrevu de l’extérieur. De là, on s’insère dans le boyau correspondant à notre emplacement, on escalade les gradins aussi raides qu’une pyramide aztèque, et on se retrouve tout en haut de la tribune la plus récente, mais aussi la plus haute, d’un seul tenant. Les derniers rayons du soleil (il est presque 15 heures, la nuit tombera à la mi-temps) dardent sur nous leur chaleur tiède ; l’arène « à l’anglaise », battue par les vents, se remplit peu à peu ; les arbitres s’échauffent gauchement aux côtés des joueurs ; les quelques groupes de supporters organisés, locaux et visiteurs, installent leurs maigres banderoles derrière les buts. Pas de fouille à l’entrée, ça fait longtemps qu’on a viré les hooligans du coin. Et par moment, on finit par le regretter…

 

 

Easter Road

Moment de grâce solaire à l’échauffement.

 


L’AMBIANCE : 1+/5


 

C’est ici que le bât blesse : très peu organisé, comme dans beaucoup de stades britanniques, le public ne répond que très rarement et très succinctement aux quelques chants lancés par le minuscule groupe d’ultras perdus avec leur tambour tout en haut de la tribune Nord. Peu de gens restent debout, si ce n’est occasionnellement pour mieux voir le ballon mourir en touche près du poteau de corner. Peu de réactions spontanées, à l’exception notable et fort britannique des applaudissements nourris pour saluer les tacles, et ce parfois en totale contradiction avec la qualité réelle du geste défensif en question – je me suis moi-même surpris, bêtement porté par l’effet de groupe, à applaudir pendant une demi-seconde une abominable chandelle du tibia envoyée en corner.

Et c’est d’autant plus dommage de voir ce stade aussi amorphe lorsque l’on constate que, une fois qu’il s’est décidé à reprendre en choeur un beau chant sur les docks, les pubs, les trèfles ou tout autre truc de prolos que chantent les immigrés irlandais, l’effet produit est tout simplement formidable, et permet de se rendre compte de la belle acoustique de ce mignon petit chaudron. Le spectacle de ce bel élan collectif s’éteignant de lui-même abruptement au bout de quelques secondes se révèle particulièrement frustrant – frustration à laquelle s’ajoute la solitude ressentie par votre académicien préféré chaque fois qu’il continuait tant bien que mal de gueuler des paroles qu’il ne maîtrisait pas alors que toute la tribune s’était déjà tue. Ambiance, peut vraiment mieux faire, donc. Mais il y a un tel potentiel à exploiter que l’on est tenté de mettre un petit bonus d’encouragement.

 


LE MATCH : 2/5


 

Pour cette rencontre, les Hibs, sur le podium, accueillaient la lanterne rouge, Dundee. La différence au classement ne s’est cependant pas vraiment fait sentir sur le terrain, tant les deux équipes se sont appliquées à proposer à peu près la même bouillie tactique pendant l’essentiel du mâche. Les deux formations en 4-2-3-1 étaient bâties pour un bon vieux kick & rush à l’ancienne, qui a fait la part belle aux duels aériens et autres centres au troisième poteau. Hibernian a ouvert le score dans les trente premières secondes d’une percée au petit trot de l’ailier droit dans une défense adverse complètement aux fraises (ou plutôt aux chardons), achevée par une frappe toute pétée à ras de terre aux vingt mètres qui a suffi à tromper le poteau télégraphique qui remplaçait le gardien au pied levé dans les cages de Dundee.

Vingt minutes plus tard, les Dundonians égalisaient sur un débordement tout en puissance côté droit, suivi d’un centre repris de belle manière par l’avant-centre, directement dans le petit filet opposé. À l’heure de jeu, Murray, l’attaquant vert et blanc, après de très longues minutes à balader sa magnifique crinière rousse en position de hors-jeu – cette petite flammèche gambadant sous le coucher de soleil était d’une beauté hypnotique – finissait par trouver la faille sur un beau centre intérieur repris de volée au point de penalty, trompant l’étoile de mer séchée tenant lieu de gardien à Dundee, prise à contre-pied. Victoire 2 buts à 1 d’Hibernian, dont le niveau général était probablement un poil supérieur à celui de l’adversaire du soir, qui n’avait pour seul joueur de foot dans ses rangs qu’un petit dribbleur franco-maghrébin très chaud patate et qui a bien failli marquer par deux fois – mais heureusement pour les Hibs, ils avaient un vrai gardien dans les cages.

 

Easter Road

16h24. Les projecteurs s’allument. Le stade est silencieux. Simon Murray est signalé hors-jeu.

 


LE POINT GUIDE DU ROUTARD : NN/5


 

Côté tourisme culinaire, je dois vous avouer que je m’étais préparé mon petit sandwich perso – houmous/falafel/concombre/huile d’olive, pour ceux que ça intéresse, et c’était diablement bon – et que je me suis contenté pour le goûter à la sortie du stade d’un Mars acheté dans la supérette pakistanaise du coin. Je n’ai donc pas eu besoin de chercher à me restaurer dans ou autour du stade. Mais de ce que j’ai vu, y a pas grand chose à se mettre sous la dent dans ce quartier résidentiel, à moins de revenir vers le touristique centre-ville et ses stands de churros et autres fish & chips capitalistes pleins d’huile. Et puis, si vous tentez l’aventure, vous trouverez bien sur le chemin un pub sympatoche pour oublier que vous avez la dalle. L’occasion d’avoir une petite pensée pour ce bon vieux Georges, et de boire un bon verre de Laphroaig à la santé du peuple et de son inaliénable liberté !

 

N’oubliez pas de sortir de chez vous jeudi,

Syndicalement,

Georges Trottais

Georges Trottais

L’homme le plus (lutte des) classe(s) du monde.

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