Le moustachu venait du froid

Ah , la campagne en automne. Arpenter la lande à la recherche de ces succulents bolets qui font la fierté culinaire et sont l’apanage de notre beau pays. À tout le moins du Bouchonnois car certaines autres régions me semblent carrément impropres à abriter quelque vie intelligente que ce soit. Vous y habitez cependant, mes chers petits incultes.
Cela tombe bien d’ailleurs car il y a des « footix » partout, et malheureusement aussi chez ceux qui pratiquent ce qui sans eux serait un beau sport.
Oui, que dire de ces gestes de défi rageur lancés à la face des adversaires au moindre but marqué du tibia ou d’une volée contrée ?

John Guidetti (SWE) – Layvin Kurzawa (FRA). La honte à la française

 

« Reprend-toi jeune homme », a-t-on envie de dire à celui dont l’hypertrophie crânienne devient alors critique. «D’abord ce n’est qu’un but et surtout tu pourrais à la limite en être fier si tu l’avais fait exprès, ce que le ralenti infirme ». Mais ces « fiers à jambes »  ont appris au fil des années à se contenter de peu, à savoir d’un talent bien mince qui ne va qu’osciller entre ces deux pôles : nord = c’est pas ma faute , c’est l’arbitre / le vent / la pelouse / l’entraîneur / etc … sud = je suis trop doué / je suis le meilleur / je mérite d’être payé bien plus / et caetera.
Vous aurez noté au passage que, citant ces minus habens, j’ai repris leur mauvais usage de «trop» qui laisse entendre que l’on puisse être « pas assez doué ». Mais rien ne les gêne, ces cuistres, aucune personnalité ni envie de progresser.

Quand je pense que d’autres, partis de bien plus loin ont laissé à la postérité un legs inoubliable et demeurent quasi ignorés.
Allez, asseyez-vous, je vais vous narrer la grande histoire du geste du petit Anton. Si vous avez deviné qui il est et ce qu’il fit avant que je ne donne son nom, bravo à vous. Mais inutile de tricher, vous êtes face à vous même et nul ne subira vos vantardises le cas échéan .
Le petit Anton , ou bien Antonín , cela dépend des publications et de la disponibilité ou non du «  i avec accent «  naquit le 2 Décembre date propice à des campagnes triomphales et lui, au moins, évitera l’exil. Nous sommes en 1948, son pays vient juste de rejoindre la FIFA ce qui est peut-être prémonitoire, allez savoir… Ceci influe sur une trajectoire de vie .
En tout cas la vie est belle dans son pays, il y a du travail pour papa et Prague est une jolie ville où les clubs de football abondent. Bohemians, Dukla, Slavia et Sparta ont tous été en haut de l’affiche. Par convenance géographique ou par paresse intellectuelle de celui qui prend le premier de la liste (mais j’en doute car ce bel enfant montrera par la suite de réelles qualités de battant) le petit Antonín va, à l’âge de 11 ans, rejoindre les Bohemians.
Les années passent et l’enfant se développe et devient un bon joueur de ballon, commençant sa carrière dans l’équipe fanion en 1967. Nul ailleurs n’est au courant de son existence car en ces temps froids et troublés, la vie de l’autre côté du Rideau de Fer était un grand mystère, et seules quelques grandes « stars »  ou données comme telles étaient montrées aux Occidentaux.
Une invasion plus tard, les Tchèques ont un peu mis de côté leurs velléités d’indépendance , c’est fou ce que la présence de chars sous leurs fenêtres donne moins aux gens l’envie de défiler dans la rue .

Un peu radicale cette manifestation des anti pistes-cyclables, j’en conviens.

Antonín va jouer quelques matchs avec les grands à partir de 1973 , regarder comme le reste du monde les huit qualifiés se disputer la Coupe du Monde 1974 et rêver à des jours meilleurs en peaufinant sa technique. De fait, au cours de ses séances de tirs au but qui concluent les entraînement avec son ami Hruška, il lui est venu une idée pour éviter de perdre aussi souvent la bière ou le chocolat, enjeu des paris.
Il va pratiquer, encore et encore pour enfin se rendre compte que son idée lui donne l’avantage de la surprise. Quelques buts en championnat tchécoslovaque n’auront aucun écho dans le landerneau du football. Le monde avait abandonné les Tchèques mais n’allait pas tarder à réaliser qu’ils étaient vivants, et ô combien !
Les éliminatoire de l’Euro 1976 débutent , mal pour Antonín qui avec ses nouveaux coéquipiers va prendre une raclée en Angleterre — 3-0. Ça commence très mal, mais ils vont faire montre d’esprit de corps et de force talent pour se défaire de Chypre, du Portugal et même de cette Angleterre qui mordra la poussière au retour à Bratislava. Les Tchèques ne sont pas au bout de leurs peines car les huit qualifiés vont devoir s’affronter pour deux autres matches, sorte de barrage avant l’heure. Il n’y avait pourtant que peu de prétendants à l’époque comparé aux plus de 50 que l’UEFA s’efforce de nos jours de répartir au mieux. Mais cet Euro se dispute à 4 lors du tournoi final !
Cadeau fait aux Tchèques : l’URSS. Épouvantail car difficile à manoeuvrer, déjà vainqueur de l’Euro et d’autant plus ardu que jouer contre l’envahisseur n’a rien de plaisant. Demandez donc à l’équipe d’Autriche de 1938 — forfait à Paris .
Mais c’est lors de ces deux confrontation que les Tchèques vont s’affirmer, qu’une équipe va grandir.
2-0 à Bratislava puis 2-2 à Kiev : en deux parties, le vassal remercie son seigneur et maître pour prendre sa place dans le dernier carré.

Il est décidé que c’est la Yougoslavie qui sera l’hôte du tournoi final en grand symbole du rapprochement Est/Ouest avec deux pays qualifiés pour chaque côté .
Certes, face aux artistes yougoslaves, et surtout aux deux monstres, Allemand et Hollandais, les Blancs paraissent bien ternes et surtout inconnus.
Leur demi finale contre les Pays bas de Cruiff, Rensenbrink et Neeskens semble écrite d’avance, mais les éléments, la ténacité et cette propension qu’ont parfois eu les Bataves à mésestimer leurs adversaires donne lieu à une énorme surprise: les Oranges perdent 3-1 sans que l’on trouve à y redire. Ils ont longtemps été menés au score et leur égalisation tardive leur permettra simplement de craquer en prolongations. Les Tchèques eux, ont été très solidaires et inspirés contre des joueurs qui ratent encore leur rendez-vous avec l’Histoire .

L’autre demie est aussi très tendue et voit le champion du monde allemand venir à bout des Yougoslaves 3-2 . Pas un long fleuve tranquille !
Pour la finale, nul ne miserait le moindre mark, la moindre couronne sur autre chose que le nombre de buts marqués par les Teutons et les buteurs car le vainqueur est connu d’avance : l’Allemagne a tout pour elle, attaque, milieu, défense et gardien : l’excellence à tous les étages.
Les Tchèques ont été courageux, c’est bien pour eux, mais soyons sérieux : la Mannschaft, c’est ce qui se fait de mieux. Aucune comparaison avec les Anglais qui prêtent plus à rire qu’à craindre, les Russes qui sont limités ou même les Hollandais dont les stars sont trop capricieuses.
Il est d’ailleurs d’usage de donner le nom de l’équipe en Allemand — Mannschaft — un terme qui évoque davantage le déferlement des panzers que nos bucoliques « Les Bleus » par exemple. L’Histoire est déjà écrite, le grand favori va logiquement triompher et c’est moral, d’autant plus que cette finale sera le 100e match pour Beckenbauer, incarnation de la force et de l’élégance de l’Allemagne.

En ce 20 Juin 1976, la grande majorité de la foule remplissant les gradins du Crvena Zvezda (Étoile Rouge) Stadium à Belgrade est derrière les frères de l’Est, Cela suffira-t-il alors que c’est l’Allemagne en face ?
Chères linottes qui ne connaissez pas encore la suite, la rencontre va prendre un tour particulier, loin de toutes les attentes. Après huit minutes, ce sont les Tchèques qui ouvrent la marque pour doubler la mise quelques minutes après. Piqués au vif et obligés de défendre leur titre qui s’envole, les favoris vont réduire le score dans la foulée pour égaliser au terme d’une longue domination, dans les arrêts de jeu de la deuxième période.
Beaucoup de formations auraient craqué alors, mais les héros — et héraults — de l’Est vont tenir et ne rien concéder lors des deux périodes de prolongation.
Nouveauté du règlement, le match ne sera pas rejoué mais suivi d’une séance de tirs au but. Là encore, le destin vociférait sa volonté de voir se passer un événement, et la « belle histoire »  attendue n’est pas celle que tous croyaient .
Les outsiders commencent les tirs avec brio et ce en dépit de la pression des champions du monde qui leur succèdent, guettant la moindre erreur pour finir le match et rendre à la raison ces importuns. À 4 à 3 pour les Tchèques, Uli Hoeness, pourtant grognard aguerri de maintes campagnes, tire au dessus de la barre de Victor et la belle histoire du petit Antonín va trouver là son épilogue.
L’esprit tranquille, je place mon ballon face au meilleur gardien du monde, je sais que je DOIS marquer car le retour au pays pourrait s’avérer très compliqué et je fais comme à l’entraînement. Moment de légèreté, moment à part, pour la Tchécoslovaquie et pour l’éternité Panenka, qui est devenu un nom commun, réussit son tir.

Un fou et un génie dira Pelé par la suite, non pas le gardien de Marseille, jeune béotien, mais le seul Nelson Arantes do Nascimento, l’homme aux trois coupes du monde de football.
Le pénalty de velours pour les uns, humiliation pour les critiques, le geste n’en réclame pas moins de la technique et du sang froid. Pour se faire un avis, il n’est que de donner les noms de ceux qui ont un jour de grand match réalisé un tel geste : Zidane, Pirlo, Messi, Totti, rien que des techniciens amis du beau jeu et du ballon. Pour davantage de raisons, pensez aux prétentieux qui ont aussi un beau jour ridiculisé leur nom, leur maillot voire leur équipe en ratant pitoyablement une « Panenka » .
Merci , Antonín, non pas au nom d’une quelconque idéologie qui passera comme se sont défaits les empires et royaumes, mais merci au nom du football, de ceux qui regardent un match en espérant chaque fois apercevoir un beau geste, une action lumineuse qui justifierait que des centaines de bons à rien soient rétribués de manière excessive. Un seul pour excuser tous les autres décérébrés. Avouez, vous les joueurs de football, que nous n’en demandons pas trop. Dans un emploi normal on pourrait exiger que vous sachiez les règles et les respectiez. Que vos prestations soient égales et votre talent indiscutable. Mouiller le maillot au lieu de le souiller.
Mais il ne semble pas que là soit la tendance actuelle…

 

 

Dominique Grimoire de Prés Jauris

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