Rendez-vous en terrains connus : le football en Jordanie

Iran, Lettonie, Suriname, Pakistan et Ethiopie. Il y a quelques années, nous avions débuté un voyage à la découverte de divers pays et de leurs histoires footballistiques. Aujourd’hui, nous reprenons ces rendez-vous en terrains connus pour envisager de nouvelles destinations. Premier arrêt au Moyen-Orient, plus précisément en Jordanie.

2018 ne sera pas l’année de la découverte d’une Coupe du Monde pour la sélection de Jordanie. Malgré quelques beaux matchs et notamment une probante victoire 2-0 contre l’Australie à Amman, les joueurs aux maillots blancs ont échoué au deuxième tour de qualification de la zone Asie. Cette désillusion relative n’a altéré en rien l’image du football et son statut de sport favori des Jordaniens. Dans ce Royaume, le ballon rond est ainsi bien plus qu’un simple jeu, il est devenu au fil des années un outil d’émancipation pour certaines et de revendication pour d’autres.

La Coupe du Monde U17 féminines : un message à la région

Quand on évoque le football en Jordanie, un nom revient inlassablement : celui du Prince Ali de Jordanie. Promoteur acharné de ce jeu dans son pays et en Asie, le Prince Ali est président de la fédération de football de Jordanie depuis de nombreuses années. Il s’est même rêvé président de la FIFA pour porter ses idées à plus grande échelle. A l’époque de sa candidature, le Prince expliquait à Sports Illustrated que le football féminin était le secteur de croissance le plus important pour le football mondial actuel. Si certains ont pu y voir une simple volonté de se démarquer par rapport aux Blatter et consorts, l’appétence du Prince Ali pour le football féminin semble sincère.

Le formidable développement du football féminin en Jordanie depuis 2005 tend à le prouver. Dans une région du monde où la vue de femmes sur un terrain de football (voire dans les tribunes) fait débat, le Prince est resté un soutien indéfectible pour les jeunes footballeuses jordaniennes, soucieuses de jouir d’une liberté certaine sur les rectangles verts. Peu à peu, un championnat national féminin s’est développé et les quelques dizaines de pionnières de 2005 ont motivé quelques centaines de footballeuses une dizaine d’années plus tard.

Cette politique volontariste a abouti en 2016 sur l’organisation de la Coupe du Monde féminine U17 en Jordanie, où une sélection jordanienne était bien entendu qualifiée d’office. Cette aventure humaine et sportive a été documentée par la réalisatrice Widad Shafakoj. Cette dernière s’est plongée au cœur de l’équipe jordanienne en connaissant les réticences affirmées de certains comme elle nous l’explique : « J’ai rencontré certaines personnes qui ne croyaient pas en ces filles, certains qui pensaient que c’était déconcertant que des femmes et particulièrement des jeunes filles puissent jouer ce jeu. Ces points de vue ont affecté la confiance en soi des joueuses et les ont amenées à questionner leurs capacités. Au Moyen-Orient, en ce qui concerne le football, les hommes et les garçons pensent que ce sport ne peut appartenir aux femmes. »

Malgré tout, le documentaire 17 de Widad met également en exergue l’attitude chaleureuse et protectrice des parents et des amis des joueuses, jamais avares de mots et de gestes affectueux. La réalisatrice a été saisie par « l’intensité accrue et la pression à l’approche de la compétition. Certaines joueuses semblaient accomplir un rêve en entrant sur ce terrain, l’excitation était palpable et quasiment tout le monde en Jordanie attendait pour les voir jouer. »

Les performances sur le terrain furent décevantes. Les joueuses du sélectionneur anglais Robbie Johnson ont ainsi encaissé 15 buts en trois matchs contre l’Espagne, le Mexique et la Nouvelle-Zélande. La jeune n°10 Abu Sabbah fut la seule à faire trembler les filets pour l’équipe hôte de la compétition. Mais, à la fin de la compétition, les footballeuses et leur entraîneur soulignèrent avant tout le potentiel de cette sélection après cette première expérience internationale compliquée. Un apprentissage pour le futur.

Les jeunes joueuses entourent la Reine Rania de Jordanie

Pour Widad Shafakoj, les scores alignés sur les feuilles de matchs ne resteraient que des détails en comparaison avec l’avancée qu’une telle compétition peut provoquer chez ces jeunes femmes et pour la société jordanienne. La documentariste étaye ainsi : « Je crois qu’en Jordanie, et dans le monde arabe en général, il est important que les femmes aient l’occasion de démontrer leur valeur, de prouver qu’elles sont capables de faire des choses ‘masculines’ ; certaines de ces joueuses sont bien meilleures que beaucoup d’hommes que j’ai vu jouer. Le football est une magnifique manière de s’exprimer pour ces jeunes filles, il leur permet de prendre confiance. Peu importe les résultats de ces matchs, cette compétition fut et restera une merveilleuse expérience pour elles et pour la Jordanie. »

Le Royaume semble bien décidé à prolonger l’état d’esprit de cette première compétition organisée puisque le football féminin sera encore à l’honneur en Jordanie en 2018. Cette fois-ci, ce sont les seniors qui s’affronteront à l’occasion de la Coupe d’Asie féminine, une nouvelle occasion de faire changer les mentalités, surtout si les Jordaniennes réussissent quelques performances.

Al-Wedhat, le club des réfugiés palestiniens

1947. L’ONU vote un plan de partage de la Palestine en deux états, un juif et un arabe. S’en suivent deux années de guerre marquées par la proclamation d’indépendance d’Israël en 1948. Ces événements entraînent un exode massif de la population palestinienne arabe vers les pays limitrophes dont la Jordanie. Mais le Royaume ne se contente pas d’accueillir des milliers de réfugiés, il est un acteur majeur de cette guerre israëlo-arabe, s’octroyant le territoire de Cisjordanie et Jérusalem-Est. L’exode et l’annexion augmentent la population jordanienne de 700 000 âmes palestiniennes en quelques mois.

Cet afflux continu de réfugiés palestiniens progresse pendant quelques décennies, obligeant les autorités jordaniennes et internationales à trouver des solutions pour loger et offrir le minimum à cette nouvelle population. En 1955, l’UNRWA (United Nations Relief and Works Agency for Palestine refugees in the Near East) créé un camp à quelques kilomètres de la capitale jordanienne, le camp d’Al-Wehdat. Quelques mois plus tard, un club de football est créé dans le camp sous l’hospice de l’UNRWA, comme nous l’explique le fidèle supporter Mahmud. Sans doute simplement pour favoriser la vie sociale dans un premier temps mais ce club ne va cesser de grandir.

A l’image du camp d’ailleurs. Ce dernier et le club, partageant le même nom, connaissent des trajectoires parallèles. Jadis camp perdu à quelques kilomètres d’Amman, Al-Wehdat est devenu une composante indistincte de la capitale au prix de l’expansion de cette ville. Les badauds auront d’ailleurs bien du mal à identifier les limites du camp, tant celles-ci sont aujourd’hui confondues avec les quartiers aux alentours. Le club de football est aussi devenu une icône familière dans le panorama du football jordanien, devenant un mastodonte sur le plan national avec ses quinze titres de champion de Jordanie dont huit depuis 2005.

L’équipe d’Al-Wehdat gagnant le doublé en 2011 avec le capitaine Rafat Ali, dit Picasso

Cela pourrait simplement être l’histoire d’un club rigoureux et triomphant, bâti sur les méandres chaotiques de l’histoire de la région. Mais le témoignage de Mahmud laisse penser qu’un autre récit est à l’œuvre. Interrogé sur son amour de l’équipe et les meilleurs joueurs du passé, il répondit ainsi : « Nous aimons le logo de ce club et chérissons particulièrement les joueurs qui montrent une loyauté pour ces couleurs. » Le logo ? Reprenant les couleurs de la Palestine, il met en avant une torche devant la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem.

Aujourd’hui, plus de deux millions de réfugiés palestiniens ou descendants vivent en Jordanie. Ils constituent ainsi plus de 20% de la population du Royaume, dont ils sont des citoyens reconnus. Malgré tout, une fracture nette se fait ressentir au sein de cette population entre les Jordaniens de souche et ces Palestiniens d’origine. Une cassure qui se retrouve dans les tribunes jordaniennes. En effet, la montée en puissance d’Al-Wehdat a fait de l’ombre au club le plus titré du pays, l’autre emblème de la capitale : Al-Faisaly (33 titres).

Ce derby d’Amman a d’ailleurs eu les honneurs de la presse internationale et de Wikileaks, non pas pour la qualité du jeu sur le terrain mais pour son caractère hautement symbolique. Un câble diplomatique américain décrivait ainsi en 2009 les tensions entre les deux camps de supporters.  Ces rencontres sont marquées depuis des dizaines d’années par une violence soutenue. Les insultes dans les tribunes ne sont que l’expression d’un schisme dans la société jordanienne entre la population dite autochtone et les réfugiés palestiniens.

Le club d’Al-Wehdat, créé pour offrir une once de loisir aux réfugiés du camp, est devenu à travers les décennies un objet de ralliement pour tous les Palestiniens de Jordanie. Mais au-delà de cet attachement des supporters des Anges Verts, ce club est devenu le symbole d’une problématique sociale et identitaire rencontrée par la Jordanie. Les succès et la popularité d’Al-Wehdat mettent en exergue l’influence de la communauté palestinienne en Jordanie et questionnent tout simplement les socles identitaires de la Jordanie et leurs évolutions.

Le football, outil plébiscité par les ONG en Jordanie

En Jordanie, l’accueil des réfugiés ne s’est pas limité à la population palestinienne. Depuis le début de la guerre en Syrie, plus d’un million de réfugiés de ce pays aurait gagné les frontières du Royaume. Une nouvelle arrivée massive qui a engendré la création de nouveaux camps mais aussi la mise en place de nouveaux projets, où le football joue un rôle moteur.

L’ONG Search for A Common Ground a ainsi organisé un projet intitulé Ana La’abah (Je suis une footballeuse en VF). A travers ces activités, des jeunes filles jordaniennes et syriennes ont pu se côtoyer et échanger grâce au ballon rond. Les objectifs étaient simples : créer les conditions du dialogue entre les filles de divers pays et leur permettre de prendre confiance en pratiquant le football. Pour Asala, réfugiée syrienne de 15 ans, l’isolement et la solitude furent les deux conséquences premières de son arrivée en Jordanie. Grâce à ce projet, la jeune fille a pu rencontrer ses pairs du même âge et ainsi commencer à se construire de nouvelles relations dans son nouveau chez soi.

Ce projet a aussi permis a de jeunes Jordaniennes de prendre confiance en elles, relayant le message de Widad Shafakoj sur l’importance de la pratique sportive et du football en particulier dans la construction de la personnalité et de l’estime des jeunes femmes du Royaume.

Si la Jordanie ne brille pas par ses performances internationales sur le terrain, l’appropriation du football dans ce pays en fait un objet important et vénéré. A la fois facteur de développement personnel et de changement de mentalité, le football permet aussi d’envisager les dynamiques identitaires nationales en Jordanie, un pays qui sait chérir et utiliser à bon escient le ballon rond.

Tristan Trasca

 

1 – Le long entretien du Prince Ali avec Grant Wahl https://www.si.com/planet-futbol/2016/02/24/prince-ali-fifa-president-election

2 – En Iran, les femmes ne peuvent toujours pas assister à un match de football http://keyhani.blog.lemonde.fr/2017/09/05/iran-pendant-un-moment-les-iraniennes-ont-cru-pouvoir-assister-a-un-match-de-foot/

3 – Le documentaire 17 de Widad Shafakoj http://www.17thefilm.com/

4 – Les Palestiniens en Jordanie, quelques clés http://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Palestiniens-en-Jordanie.html#nb2

5 – Le câble diplomatique US sur le derby d’Amman https://wikileaks.org/plusd/cables/09AMMAN1689_a.html

6 – Un récit très intéressant d’un Italien sur le football à Al-Wehdat http://www.jadaliyya.com/pages/index/9983/fun-football-and-palestinian-nationalism

7 – Le projet Ana La’abah de SFCG https://www.sfcg.org/ana-laabah-escaping-loneliness-football/

Tristan Trasca

3 Comments

  1. C’est un article très intéressant, merci beaucoup. Je n’avais pas toujours la patience de lire la série d’articles « Rendez-vous en terrains connus », et je me rends compte que c’était un tort.

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