Rendez-vous en terrains connus: le football en Ouganda

Cette semaine, nous partons en Afrique de l’Est à la découverte de l’Ouganda. Dans ce pays, une nouvelle génération de footballeurs tente de marcher dans les traces de leurs glorieux aînés des années 1970 mais les maux du football local persistent, symbolisés par cette corruption prégnante érigée en art de vivre sous la férule d’Idi Amin Dada.

Le renouveau actuel de la sélection nationale

Il y aura sans doute quelques surprises parmi les 32 nations qualifiées pour la prochaine Coupe du Monde en Russie. L’Ouganda pourrait figurer comme un de ces petits poucets que chaque amateur de football se plait à chérir d’un œil bienveillant. Plongées dans un groupe de qualification difficile avec des mastodontes tels le Ghana et l’Egypte, les Grues restent en lice pour un visa russe à deux matchs de la fin. Un happy ending viendrait couronner un long travail entrepris par cette nation sous la houlette d’un entraîneur serbe.

Milutin Sredojevic est un vieux routier du continent africain, un de ces Sorciers Blancs qui écument les villes et les pays à la recherche de nouveaux défis sportifs et humains. Le Serbe a débarqué en Ouganda à 32 ans au début des années 2000. Propulsé à la tête du plus grand club du pays (le SC Villa), le technicien remporte ses premiers trophées, alignant trois championnats de suite. Son voyage sur le continent le mène ensuite en Ethiopie, au Soudan, au Rwanda et en Afrique du Sud où il connait quasiment toujours le succès. Mais Sredojevic revient à son premier amour africain en 2013. Il devient sélectionneur national de l’Ouganda.

Petit à petit, le Serbe modèle un groupe de joueurs travailleurs, rigoureux et intraitables en défense. Quatre ans après son arrivée, l’Ouganda retrouve la Coupe d’Afrique des Nations que le pays n’avait pas joué depuis 1978. Au Gabon, la sélection perd deux fois 1-0 contre le Ghana et l’Egypte avant de gratter un point contre le Mali. Mais les germes d’un renouveau semblent là. Portées par un système défensif étanche avec le gardien et capitaine Denis Onyango à sa tête, les Grues débutent ces qualifications pour le Mondial 2018 en éliminant le Togo (4-0 sur les deux matchs avec un doublé de la star Farouk Miya).

Debouts: Okwi, Ochaya, Juuko, Aucho, Wasswa, Onyango Accroupis: Wakiro, Isinde, Nsibambi, Walusimbi, Miya

Vient la phase de groupes avec un nul au Ghana et une victoire contre le Congo mais, au milieu de l’été, une nouvelle vient choquer le pays. Le Serbe Sredojevic quittait son poste, arguant de salaires impayés à la hauteur de 64 000$. A quelques jours de la double confrontation contre l’Egypte, cela ressemblait à un départ insurmontable pour la sélection. Cependant, à la surprise générale et en conservant son identité de jeu, l’Ouganda a créé la sensation en battant les Egyptiens à Kampala. 1-0. Même si le match retour a vu les Pharaons prendre leur revanche, les Ougandais peuvent toujours rêver de Mondial en cas de victoires contre le Ghana et au Congo – le dernier match de l’Egypte, premier avec deux points d’avance, étant au Ghana. A n’en pas douter, cette performance placerait la génération des Onyango et Miya au côté de la fameuse équipe des années 1970 dans le panthéon du football national.

Phillip Omondi, le joyau de la génération dorée ougandaise

Si le football ougandais a connu de longues décennies pendant lesquelles les performances des boxeurs tel Mugabi ou des athlètes tel Kiprotich lui faisaient de l’ombre, les Grues ont aussi connu leur heure de gloire.

En 1978, les Ougandais se présentaient sur la pointe des pieds pour la Coupe d’Afrique des Nations au Ghana. Certes, la sélection avait déjà participé à quatre éditions de cette compétition mais le bilan était très mince : 1 nul et 10 défaites. Le scepticisme entourait d’autant plus cette équipe qu’elle se retrouvait à l’époque dans une poule très compliquée avec les champions en titre marocains et la Tunisie, seul pays africain qualifié pour la Coupe du Monde 1978 en Argentine.

L’équipe de 1978. De gauche à droite: Jimmy Kirunda, Paul Ssali, Tom Lwanga, Moses Nsereko, Eddie Semwanga, Abbey Nasur, Sam Musenze, Godfrey Kisitu, Phillip Omondi, Mike Kiganda et Fred Isabirye

Mais l’Ouganda comptait sans ses rangs un joyau qui allait se révéler à tout un continent : Phillip Omondi. Pour le très respecté journaliste ougandais Hassan Badru Zziwa, aucun doute n’est permis, il fut le meilleur joueur ougandais de tous les temps. Zziwa ne tarit pas d’éloge concernant « le joueur le plus talentueux qu’il ait vu dans sa vie, un joueur si doué qu’il pouvait tout faire avec un ballon, laissant l’impression que le cuir était collé à ses lacets. »

Et Omondi ne laissa pas passer cette chance de briller sur la scène internationale. Dès la première minute du match contre le Congo, l’attaquant marque. Premier but d’Omondi et première victoire historique pour les Grues. La qualification pour les demi-finales se joue contre le Maroc après une défaite 3-1 face à la Tunisie. En 30 minutes, portés par un Omondi majestueux, les Ougandais balaient les champions d’Afrique en titre, leur passant trois buts avant la 35e minute de jeu. Cette équipe, sublimée par une fraternité et une amitié jamais démenties, a déjà réussi sa compétition au-delà de toutes les attentes.

Mais Omondi ne s’arrête pas là, le joueur devenu une idole pour Abedi Pelé chavire le Nigéria en demi, marquant son troisième but de cette CAN. Malheureusement, le brio de cet esthète ne suffira pas plus que la dureté du capitaine Kirunda pour venir à bout des Ghanéens en finale. L’odyssée de la bande d’Omondi se solde par une médaille d’argent mais au pays, des millions de personnes célèbrent leur retour en héros.

Idi Amin Dada, un dictateur bienveillant avec les sportifs

La grande épopée de la génération Omondi se déroula sous la dictature d’Idi Amin Dada. De 1971 à 1979, le leader sanguinaire régna d’une main de fer sur les affaires de l’Ouganda. Son régime fut marqué par des centaines de milliers de morts. Mais, comme tout bon dictateur, Idi Amin Dada a largement participé au développement du sport dans son pays, souhaitant utiliser les résultats des athlètes locaux pour redorer son blason au plan international.

Les anecdotes sont ainsi nombreuses concernant la propension de cet ancien boxeur à célébrer les sportifs ougandais en grandes pompes. En 1972, l’athlète John Akii-Bua rentra en Ouganda auréolé d’un titre olympique et d’un nouveau record du monde sur 400 mètres haies. Cette célébrité nouvelle fut couronnée par l’obtention d’une maison, un stade et une rue furent également nommés en son honneur dans une ville du nord du pays. Les boxeurs étaient également choyés par Dada. Mais le football ne fut pas en reste pendant ces quelques années.

L’ancien manager de la sélection de 1978, Bidanda Ssali, reconnaissait ainsi l’importance du soutien financier du dictateur dans les performances de cette génération. Beaucoup se rappellent les quelques centaines d’euros données par Imin Dada après les victoires ou les conseils de ce dernier sur la bonne manière de tacler un adversaire. Le joueur Abbey Nasur est allé plus loin en racontant cette anecdote datant de 1976. Cette année-là, l’Ouganda remporta la coupe CECAFA (qui se joue entre nations d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Est).

Le dictateur envoya un avion à Zanzibar pour récupérer les héros du jour. Le lendemain, pendant un déjeuner officiel, Amin Dada demanda aux joueurs ce qu’ils souhaitaient faire pour célébrer cette victoire. Ces derniers souhaitant s’adonner à quelques heures de shopping, Imin Dada organisa pour eux un séjour mirifique en Libye chez son ami Kadhafi où pendant plusieurs jours, les finalistes de la CAN ont pu dépenser leur argent de poche offert par Dada (environ 5000 dollars par joueur).

Les récits sont ainsi nombreux, émanant d’athlètes de l’époque ou d’observateurs, pour louer l’apport décisif du dictateur dans ces belles années connues par le sport ougandais.  Mais l’histoire s’est mal terminée pour pléthore de sportifs, enrôlés à l’époque dans la police ou l’armée par Imin Dada – des emplois de complaisance. Ainsi beaucoup ont dû déserter le pays après la chute de Dada, quand ceux qui avaient eu des relations privilégiées avec le dictateur devinrent des suspects.

Un championnat marqué par les scandales dont une victoire 22-1 restée dans les mémoires

Si le régime d’Amin Dada a été marqué par une corruption systémique, le football n’a pas échappé à cette logique gangreneuse. Le championnat d’Ouganda fut créé de toutes pièces en 1968, afin de favoriser l’émergence d’une nouvelle génération de joueurs capables de briller en équipe nationale. Pendant ces cinquante dernières années, les scandales ont émaillé chaque décennie, laissant un goût amer aux amateurs de football ougandais.

Dans un pays où certains clubs trouvent des manières alternatives pour compléter le salaire des joueurs (le président d’un club de D1 offrit des motos à ses joueurs et son staff en 2013 pour qu’ils puissent développer un business de moto-taxi et ainsi se créer de nouvelles sources de revenus), nombre de matchs ont été arrangés dans le passé. Mais la palme de l’histoire la plus rocambolesque reste bien entendu détenue par le mythique SC Villa, club le plus titré du pays.

Lors de la saison 2002-2003, le titre se joue entre le SC Villa et Express, son grand rival de Kampala. A l’orée de l’avant-dernier match de la saison contre Akol, le SC Villa et Express ont le même nombre de points mais Villa est leader grâce à une différence de sept buts. Petit hic, Express a joué deux matchs de moins et les sept buts semblent peu pour des équipes suspectées d’arranger régulièrement leurs rencontres.

Quand le SC Villa jouait avec des maillots de l’équipe de France en 1999

Le match entre Akol et Villa se profile. Quelques jours avant, les dirigeants d’Express offrent de l’argent aux joueurs d’Akol pour qu’ils ne se présentent pas, afin d’éviter une pluie de buts de leur rival. Mais Villa en fait de même pour convaincre leurs adversaires du jour de venir jusqu’à Kampala. Les joueurs d’Akol prennent finalement un bus vers la capitale. Cependant, à l’arrivée au stade, il n’y a plus que neuf joueurs présents, d’autres ayant déserté lors d’un arrêt sur la route. Le coup d’envoi est donné, occasionnant ce mémorable 22-1. Mais le score ne sera pas homologué par la fédération pour une histoire de joueurs non enregistrés côté Akol. Le SC Villa finira malgré tout champion, grâce à sa meilleure défense (seulement 4 buts encaissés en 27 matchs). Ce fut le dernier titre du Serbe Sredojevic à la tête de ce club…

Tristan Trasca

 

Le célèbre journaliste Zziwa se rappelle de la CAN 1978 http://www.observer.ug/sports/50690-reliving-the-1978-nations-cup-fever.html

Le grand Omondi conté par ceux qui l’ont connu www.monitor.co.ug/SpecialReports/ugandaat50/1370466-1383524-14dxagr/index.html

Le team manager de 1978 Bidandi Ssali revient sur l’épopée ghanéenne https://www.youtube.com/watch?v=7qtlJ1iDWA0&t=86s

Le rôle d’Idi Amin Dada dans le sport ougandais http://www.ugpulse.com/sports/idi-amin-dada-a-hero-in-ugandan-sports/450/ug.aspx

Le club qui paya des motos à ses joueurs pour développer leurs business personnels http://www.bbc.com/sport/football/34957821

Deux articles très intéressants sur les difficultés structurelles et économiques des clubs ougandais http://www.fufa.co.ug/uganda-super-league-reaping-from-1968-sand-foundation/ & http://www.newvision.co.ug/new_vision/news/1445634/mortality-rate-uganda-football-clubs

Les nombreux scandales du championnat ougandais http://www.monitor.co.ug/Magazines/Score/689854-776332-900nwq/index.html

Tristan Trasca

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