Rendez-vous en terrains connus : le football en Thaïlande

Nous retrouvons l’Asie cette semaine avec un tour en Thaïlande. Bienvenue dans ce pays où seules la mort du Roi ou une crise économique peuvent ralentir (momentanément) une passion et un business florissant liés au football.

Une culture ultra très développée au sein des supporters thaïlandais

Il y a un an, le football thaïlandais collectionnait les brèves sur les sites Internet consacrés au ballon rond. Le roi Rama IX venait de mourir et le deuil national de 30 jours entraînait de fait l’annulation des trois dernières journées du championnat en Thaïlande. Cette allégeance à la famille royale, symbole ultime de la patrie, ne fut pas une surprise pour les observateurs avisés du football thaïlandais. Cet attachement aux valeurs identitaires thaïlandaises est ainsi prégnant aussi bien dans le protocole des matchs (l’hymne thaïlandais est joué avant chaque match de championnat) que dans l’expression des supporters dans les tribunes.

Ancien ultra français devenu journaliste en Thaïlande depuis 2008, Yann Fernandez se souvient de sa première rencontre avec le football local : « C’était la finale perdue du championnat des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN). Pour la première fois, je voyais tous ces Thaïs se balader en maillot dans la rue, regarder les matchs tous ensemble dans les échoppes et restaurants. J’ai aussi perçu ça comme l’une des manifestations logiques du fort sentiment nationaliste qui habite des Thaïlandais majoritairement très, très fiers de leur pays. » Cette propension à chérir ce pays se retrouve ainsi dans l’identité de l’un des groupes les mieux organisés du pays : les Ultras Thaïland qui, comme leur nom l’indique, soutiennent l’équipe nationale et non pas un club en particulier. Ils sont ainsi plusieurs milliers à animer les tribunes en Thaïlande et à l’étranger pour chaque match de la sélection nationale.

Mais les clubs ne sont pas en reste. Si l’amateur de football thaïlandais est généralement un téléspectateur très assidu en ce qui concerne l’English Premier League, chaque club en Thaïlande peut se targuer d’avoir un noyau de supporters fidèles. Yann précise l’essence de ces groupes : « On tend vers un modèle méditerranéen avec des groupes de supporters se créant autour de quasiment chaque club, y compris dans les petites divisions, et qui essaient le plus possible de se déplacer en se regroupant derrière une bâche. » Pour Yann, outre un amour sincère du football, l’émergence et le développement de ce phénomène ultra en Thaïlande semblent émaner d’un mimétisme par rapport au Japon : « Le Japon est sans doute le pays d’Asie (j’écarte l’Asie occidentale) avec la culture foot et « supportering » la plus développée. Même s’ils ne l’admettront pas toujours, les Thaïs aiment bien faire comme les Japonais, qu’ils admirent le plus souvent (pays plus riche, couleur de peau plus blanche, nationalisme également très prononcé). La télé thaïlandaise diffuse d’ailleurs les matchs du championnat japonais cette saison depuis l’arrivée de la star locale Chanathip à Sapporo. Le développement de la Thai Premier League et les meilleurs résultats de l’équipe nationale ont sans doute également augmenté l’attrait pour leur football local. »

Si cette animation des tribunes est louée par certains, des journalistes thaïlandais ne se privent pas pour décrire ces Ultras comme un des maux du football local, au même titre que le faible niveau de l’arbitrage. Il faut reconnaître que les incidents violents qui surviennent à l’occasion de certains matchs comme le derby Muangthong United – Port FC amène de l’eau à leur moulin. Mais la critique récurrente du phénomène ultra prend des contours parfois plus surprenants. Ainsi l’utilisation de fumigènes par les Ultras Thaïland lors de la réception de l’Indonésie fin 2016 provoqua un brouhaha médiatique étonnant. Le groupe a ensuite été interdit de stade pendant trois matchs alors que les auteurs des faits étaient poursuivis judiciairement. Il semblerait qu’en Thaïlande, comme dans de nombreux pays, le phénomène ultra soit assez mal compris avec cette propension jamais démentie à mettre dos à dos tribunes animées par les Ultras et tribunes pacifiées.

Thai Farmers Bank FC, l’étoile filante du football thaïlandais

S’il existe un club où la problématique des Ultras ne fait pas parler, c’est bien le Thai Farmers Bank FC. Tout simplement parce qu’il n’existe plus. En moins de 15 ans, cette équipe devenue mythique dans les 90’s a tout connu : création, premiers succès nationaux, triomphe asiatique, crise économique et déchéance.

Mais l’histoire du Thai Farmers Bank FC a débuté de nombreuses décennies avant même que l’idée d’un club de football soit envisagée. Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Choti Lansam décide de créer la Thai Farmers Bank. Au fil des décennies et des générations Lansam se succédant, la petite banque des débuts devient un mastodonte asiatique. Elle profite notamment du boom économique des années 1980, quand la Thaïlande connaît une croissance de 8 à 10% par an grâce notamment à des investissements étrangers sans précédent.

Cette période faste et l’amour du football de la famille Lansam les motivent à créer ce club qui portera haut les couleurs de leur entreprise : le Thai Farmers Bank FC. Nous sommes en 1987. Les moyens financiers importants de ce nouveau club le propulsent rapidement parmi les équipes qui se partagent les titres à l’époque: Bangkok Bank, Port Authority of Thailand et Royal Thai Air Force. En 1991, le Thai Farmers Bank FC provoque la surprise en gagnant la Kor Royal Cup, s’arrogeant ainsi le titre de champion de Thaïlande. Le club ne s’arrête pas en si bon chemin et remporte quatre coupes en cinq ans, devenant un nom incontournable en Thaïlande.

Mais si l’on se rappelle aujourd’hui du club des Lansam, ce n’est pas pour ces quelques exploits nationaux. Le Thai Farmers Bank FC eut besoin de quatre ans pour surprendre le football thaïlandais, il ne lui en faudra que deux pour choquer le football asiatique. Après une première campagne de Ligue des Champions asiatique où l’équipe perd contre les Indonésiens d’Arseto Solo, les Thaïlandais arrivent sur la pointe des pieds pour l’édition 1993/1994. Ils battent tout d’abord des Indonésiens. Leurs adversaires de la phase de poule, jouée à Bangkok, sont les Chinois de Liaoning et les Bahreïnis de Muharraq. Les locaux s’en tirent avec deux matchs nuls suffisants pour se qualifier en demi-finale. Un nouveau match nul contre les Japonais du Verdy Kawasaki les propulse en finale, après des tirs au but victorieux. La finale met aux prises deux outsiders mais le Thai Farmers Bank FC ne laisse pas passer sa chance contre l’Omani Club. Victoire 2-1 et champion d’Asie à peine sept ans après la création du club…

Cette année 1994 est même marquée par un succès intercontinental. Lors de la défunte coupe afro-asiatique, le Thai Farmers Bank FC défait ainsi le Zamalek. L’année suivante, les Thaïlandais sont à nouveau champions d’Asie, battant Al-Arabi en finale sur un but de Natipong Sritong-In, un joueur arrivé de Noisy-le-Sec un an plus tôt… Ce fameux buteur, emmené en France par ses parents alors qu’il n’avait qu’un an, était revenu au pays pour assouvir sa passion du football et retrouver ses racines thaïlandaises. Bien lui en a pris puisqu’il deviendra une légende du football thaïlandais dans ces années 1990, aussi bien en club qu’en sélection.

Mais la belle histoire du Thai Farmers Bank FC va vite être bouleversée par des événements très éloignés des terrains de football. A l’été 1997, une crise économique continentale touche de plein fouet la Thaïlande. Le baht, la monnaie locale, plonge. Bien entendu, l’institution bancaire créée par les Lansam est une des victimes de cette dépression que personne n’avait vu venir. La Thai Farmers Bank doit se restructurer en profondeur. Le club de football n’est plus qu’une danseuse qui coûte cher et l’équipe vivote pendant trois ans, avec un budget très en-deçà de celui de la grande époque. En 2000, le club est tout simplement enterré.

Cette décision prive à jamais le football thaïlandais de son représentant le plus glorieux sur la scène asiatique, dont l’histoire aura suivi le flot un temps fastueux puis capricieux de l’économie nationale. Mais elle permettra à la banque renommée Kasikornbank de grandir à nouveau, faisant de Banthoom Lansam, petit-fils du fondateur de cette banque, une des personnes les plus riches de Thaïlande à l’heure actuelle.

Le business des écoles de football

Le football est apparu à la fin du XIXe en Thaïlande. Cependant la professionnalisation du football local depuis 1996 et l’attention populaire jamais démentie ont propulsé ce sport dans une nouvelle ère depuis 20 ans. Le potentiel économique du football a transformé ce jeu en business, faisant à la fois fantasmer les entrepreneurs et rêver les parents qui veulent voir leur progéniture accéder à un meilleur rang social et à la fortune grâce à leurs talents.

Ce phénomène a précipité l’émergence de dizaines d’écoles de football à Bangkok et dans le reste du pays. Pour Yann Fernandez, l’essence de ces projets est claire : « La plupart des écoles sont à tendance business. Les académies se sont multipliées parce qu’il y a de l’argent à prendre auprès des parents qui veulent voir leurs enfants devenir les prochaines stars du ballon rond (environ 2.000 bahts par mois à Bangkok, ce qui est une grosse somme pour le Thaïlandais moyen : salaire minimum à 300 bahts par jour ici). Certaines écoles de foot utilisent les logos des grosses équipes européennes sans en avoir le droit pour attirer du monde. Elles peuvent aussi employer des étrangers pas toujours diplômés comme formateurs (beaucoup venant d’Afrique noire), juste pour essayer de se donner du crédit ou une certaine image. » Au vu du coût d’entrée dans ces structures, une question légitime vient à l’esprit quant à la vocation réelle de ces écoles. Sont-elles créées pour amuser les enfants de la classe moyenne voire supérieure ou réellement pour former des talents thaïlandais, sans faire cas de leur origine sociale ? La réponse semble limpide puisque nombre de ces écoles de football prospectent avant tout parmi les enfants d’expatriés mais aussi de Thaïlandais aisés.

De plus, quelques critiques mettent en exergue la faible qualité des enseignements footballistiques offerts avec notamment un nombre d’heures très limité par semaine. Selon des entraîneurs de centres de formations de clubs professionnels en Thaïlande, ces écoles de football n’ont aucune vocation à former des joueurs professionnels, n’ayant parfois pas les moyens mais surtout pas les capacités pour amener les petits footballeurs sur la voie du professionnalisme. Yann souligne également des méthodes utilisées dans ces écoles qui semblent « avoir peu d’intérêt d’un point de vue sportif et formateur. Ces écoles organisent souvent des compétitions individuelles (meilleur dribbleur, meilleur tireur de penalty, tournoi de 1 contre 1 ou 2 contre 2, etc.), évidemment à entrée payante. »

Cependant, dans ce panorama d’écoles de football mercantiles, il existe aussi quelques projets où les dimensions sociale et sportive demeurent primordiales. Yann cite ainsi celui de l’équipe de Division 4 « Look-Esan » (les fils de l’Isan) : « Ils ont lancé leur académie il y a 1 ou 2 ans. Leur projet est davantage d’éduquer les enfants de Samut Prakan (banlieue sud de Bangkok) dont les parents sont des natifs d’Isan (province pauvre du Nord-Est du pays), que de faire de  l’argent. Le propriétaire de l’équipe est un natif de cette province qui est devenu un financier à succès vivant à Bangkok. Son idée est d’aider sa région et la rendre fière via le football avec cette académie mais aussi un club de foot pro anciennement en D2 qu’il essaie de faire remonter. »

En Thaïlande, le football est devenu un phénomène social tel qu’il a motivé les passions dans les tribunes et les illusions sur les terrains, dont certains ont su sans scrupule faire un business. L’avenir démontrera si le football thaïlandais se laisse pervertir définitivement, trahissant les tribunes en espaces édulcorés ou si le jeu avec ses aspects parfois critiquables, souvent jouissifs reprendra le dessus sur l’aspect mercantile d’un football devenant un simple outil.

Tristan Trasca

Merci à Yann, vous pouvez notamment le lire sur Thaïlande Actu.

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Tristan Trasca

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