La Chardon à Cran Académie fait ses adieux à Jacques Rousselot

Petit homme gris aux traits constamment brouillés, les mains dans les poches d’un anorak plus épais que son sang, tel est le Jacques Rousselot qui nous quitte. Il a son bonnet aux couleurs de son âme, son amour, son club de toujours, un teint blafard qui se confond avec une moquette éparse, système pileux affichant le travail du temps et de l’inquiétude. Il a son écharpe, il a oublié ses gants. Quand il franchit le seuil dans une lueur blafarde teintée de la grisaille lorraine qui est son seul soleil, il ne se retourne pas, ne prononce pas d’au revoir.

Vu comme ça, on pourrait presque croire que le patronyme d’un des auteurs de ces lignes a inspiré l’homme qui fut l’AS Nancy-Lorraine pendant vingt-sept ans. Mais JR, tout amer qu’il ait pu devenir (jusqu’à recevoir un prix Francis Van Nobel décerné par Horsjeu.net (mâtin ! Quel site!) -nous y reviendrons), JR, donc, avait lui une grandeur. Une vision, peut-être ; un esprit de conquête, à sa manière très classe moyenne, sûrement (qu’on ne s’y méprenne pas trop : le gars est solidement friqué). C’est clair, Rousselot a remis l’ASNL sur la carte du football français.

Lorraine qui pleure

On pourrait facilement dresser le catalogue les échecs du président comme un exutoire afin de nous protéger émotionnellement de ce départ tant de fois repoussé et finalement consommé. En tant que Lorrains du sud, baignant dans une atmosphère de fin de siècle, de déliquescence sociale et de renoncement mêlés, la défaite n’est pas considérée comme une seconde nature, à tout le moins comme une extension de nos doigts de pieds. JR, oui, ayant tout connu chez nous, surnommé le « roi de l’ascenseur » par ce prince des ventres à merde de Pierre Ménès, excédé par les trahisons de joueurs occasionnellement traités de petits cons publiquement, souffrant parfois de comparaisons injustes avec des voisins honnis, ce bon sage dépressif grimé en petit père des peuples a surmonté les vagues de merde mieux que quiconque et en est sorti lessivé, le faciès et l’âme plus chiffonnés que ce vieux torchon qui a essuyé la table du fond du plus obscur bar-tabac de Vandoeuvre. Son histoire ne serait rien sans ses coups de gueules, sans sa mauvaise foi un soir de 2008 où il parle de complot, sans ses moments de joie volés dans les vestiaires où on le voit encore parler de double prime à ses joueurs, sans sa complicité magnifique, parfois excessive, avec Pablo Correa.

Plutôt que céder à ces plaisirs trop faciles de la constante morbide, nous chercherons par souci d’équité à saluer sobrement les réussites de son règne. Car évidemment, toute histoire d’amour a ses hauts et ses bas, et avec les supporters cela n’a pas toujours été rose. Au gré des résultats, de ses ambitions (parfois malheureuses – notamment la présidence de la FFF), de ses oppositions dans la contestation des ultras, ces derniers l’ont chicoté, à raison.

Rourou qui rit

Depuis 1994, sa présidence a glané trois titres de champions de L2, une coupe de la ligue, deux campagnes européennes et une quatrième place de Ligue 1 qui a conclu une saison 2007-2008 magnifique.
Passés ces chiffres glorifiants, on peut aller plus loin et voir que sous son ère, on a connu quatre montées et quatre descentes, on a tutoyé les sommets en 2008 et caressé les bas-fonds en 2018 (17e de L2). Entre-temps, notre maison était le plus souvent un ventre mou de ligue 1 mais surtout une L2 qui ne fait pas peur aux supporters. Une division que l’on connaît bien, qui nous plaît à nous supporters, aux joueurs également, en témoigne le souvenir de cette saison 2015-2016 exceptionnelle : champion de Ligue 2 avec Lenglet, Chrétien, Pedretti, Bennasser, Hadji… la belle vie.

Rourou ne mâchait pas ses mots et craignait parfois de mâcher autre chose, quand il affirmait avoir bien entendu le message de son père qui ne trouvait pas d’autre goût que celui de la tartine de merde à la vie. Au-delà de l’incrédulité suscitée par cette déclaration pour le plus grand nombre, il avait peut-être oublié ce jour-là qu’il était notre père à tous et qu’avant de nous filer des fèces à la becquée, il avait su nous sustenter, nous ses enfants, d’espoirs, de reconnaissance et même d’une coupe, chose assez rare en football.

On a vu la couleur de l’argent dans notre armoire à trophées, on a connu l’ambiance des matchs européens, on a foulé la place Stan dans la liesse plusieurs fois, on l’a même entendu chanter « on est en Ligain » au micro du speaker de Picot et on s’était dit que tiens, il chantait étrangement juste pour un type d’apparence si maladive. On a vécu de merveilleux souvenirs sous sa présidence.

Tout ça aurait pu avoir lieu avec d’autres ; maintenant qu’il y en a effectivement, à eux de nous prouver qu’ils peuvent faire mieux. Comme tout ce qui a été rapporté ici a bien eu lieu avec Rousselot, on se contentera d’un modeste remerciement et des formalités d’usage en lui souhaitant une appréciable retraite. On ne peut que le féliciter sportivement d’avoir attiré des joueurs connus, reconnus, d’avoir toujours privilégié la famille ASNL quitte à favoriser une ambiance (trop) confortable pour les employés du club qui ne garantissait peut-être pas une efficacité parfaite, notamment sur le marché des transferts. Mais au fond, et même si on le lui a souvent reproché, on aime ce côté familial, ce fonctionnement quasi autarcique : c’est notre identité.
Alors oui, une identité, comme l’histoire, change, évolue, et on ne regrette pas cette transition, cette transmission à un nouveau président, qui ne connaît pas grand-chose de la Lorraine ni de Nancy mais qui, croyons-le, mettra tout en œuvre pour donner la meilleure image possible de notre club dans le paysage footballistique français.

Ça passera indubitablement par une cohésion retrouvée avec les supporters et avec Marcel-Picot, ce stade de 20.000 places qu’on a vu rempli en Ligue 2 simplement parce que l’on produisait du beau jeu, et qu’on a vu presque vide en Ligue 1.

Tournée générale

Il nous reste à nous souhaiter à nous-même une bonne continuation sans cette figure tutélaire à l’histoire presque aussi ancienne que nos existences (il paraîtrait que l’un des rédacteurs de l’Académie à Cran n’avait que trois ans quand il a pris l’ASNL, ce qui l’empêche d’avoir connu le club incarné par autre chose que ce visage blême et ces cheveux blonds puis blancs) ; car voyez-vous, nous avons beau nous savoir nous aussi fatigués, notre passion ne s’étiole pas.

On te dit bon vent Jacques, et rassure-toi : ici pas de Laurent Blanc ni de Georges Frêche quand on pense au « Président », simplement un petit homme frêle et blond qui n’hésite pas à serrer des pognes Place Stanislas et qui aura toujours une place dans la mémoire des supporters blancs et rouges.

On aurait aimé te dire au revoir de vive voix à Picot, mais on se rattrapera et on sait pertinemment que ta tête va dépasser de temps à autre, sur France bleu ou dans les médias, pour donner ton avis, nous parler de tes ressentis. On sera là pour t’écouter, comme le fait un enfant avec un grand parent, pas souvent intéressé mais toujours bienveillant et respectueux du passé, car c’est ça au fond l’important : la transmission, la mémoire.

Sois-en certain, nous ferons de notre mieux, à notre tour, pour raconter tes petites et grandes histoires qui ont fait 26 ans d’AS Nancy-Lorraine.

Piantoni-Vairelles et Marcel

Marcel Picon

Ras le cul de toutes ces conneries.

6 commentaires

  1. Vous avez eu Rourou, on a toujours Roro. Des présidents d’une autre époque, un peu (beaucoup) dépassés par les évènements dans le football d’aujourd’hui, mais qui nous ont apporté une bonne dose de plaisir quand même.

    C’est le genre de personnes dont on sait qu’ils doivent partir pour que le club avance, mais avec la crainte que celui qui va lui succéder sera pire que dans ses mauvaises années. La schizophrénie du supporter.

    • Un décès ressemble presque à une éclaircie dans la saison de la Chardon à Cran académie. Merci pour cette petite gâterie…

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