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Notre Footballologue n’a pas pu visionner le match des Bleus hier dans sa grotte. Du coup on vous propose simplement de relire cette analyse de fond qui vous expliquera pourquoi les Bleus manquent de créativité...

En février 1973, Philippe Seguin, alors auditeur à la Cour des Comptes, remet son « Rapport à Monsieur le Secrétaire d’Etat auprès du Premier Ministre, chargé de la Jeunesse, des Sports et des Loisirs sur certaines difficultés actuelles du football français. » En raison de son rôle éducatif, le football français alors aux abois continue à bénéficier de l’aide des pouvoirs publics mais se voit sommer de rationnaliser sa gestion financière. Il est vrai qu’un mois auparavant, la loi de « rationnalisation » de la Banque de France  a invité l’Etat à se financer sur les marchés privés. Education, Etat, marché…histoire d’une rationnalisation sur fond vert.

« M. Seguin n’avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres… »

…aussi s’intéressa-t-il au football français. Stades déserts, clubs en faillite, tissu économique indifférent, le bleu suède a passé lorsque le jeune énarque natif de Tunis remet son rapport. Pupille de la nation, Philippe Seguin soumet l’aide de l’Etat au rôle éducatif du football et, entre autres mesures d’un texte qui constitue aujourd’hui la charte du football français, impose à tous les clubs professionnels la possession d’un centre de formation.

Outre les structures, le football français opère également un transfert de compétences avec l’arrivée à la tête de l’équipe de France de Stefan Kovacs. Glorieux héritier de Rinus Michel à la tête de l’AJAX, le stratège roumain initie Hidalgo et consorts aux subtilités tant techniques que pédagogiques du « football total », affirmant à son arrivée en 1973 qu’ « avec des structures, en 8 ans, 10 ans, on peut faire une belle équipe nationale. »

Neuf années plus tard, la France pleure la défaite de ses immigrés italiens, espagnols ou maliens à Séville et le contrat éducatif est rempli. Fils des révolutions industrielles et de leurs flux migratoires, le football officie en effet comme vecteur d’intégration et, par delà le résultat, le spectacle offert par Platini, Fernandez, Tigana et consorts promeut une certaine idée de la France, quelque part entre « panache », cosmopolitisme et défaite. En tribunes de l’Euro 84, le gaulliste social caresse son képi…

« Nous allons voir si tu riras tout à l’heure… »

…et François Mitterrand offre sa rose aux marchés tandis que le FC Nantes emporte en cette année 1983 son quatrième titre en dix ans. Certes, la formation reste à l’honneur du côté d’Auxerre, Sochaux ou Nantes, mais le fond de l’air tire sur le pastel lorsque l’Elysée invite Bernard Tapie à reprendre l’Olympique de Marseille. L’emblématique animateur d’Ambitions  prolonge alors son entreprise de coaching entreprenarial jusque sur les pelouses où ses certitudes remplacent déjà une certaine idée du projet national.

Avec le club phocéen, Bernard Tapie siphonne les maisons de tradition de leurs meilleurs éléments et impose un modèle bientôt copié par Canal + avec le PSG. Au soir du 26 mai 1993, trois nantais, un auxerrois, deux sochaliens, certains originaires de Guadeloupe, de Côte d’Ivoire ou du Ghana triomphent au moment où le traité de Maastricht libère la circulation des travailleurs et termine d’obliger l’Etat à emprunter sur les marchés financiers privés. Arrêt Bosman aidant, l’utilité publique sert désormais le « parti de l’étranger » et l’Europe du football se régale de ces français si bon marché.

Ultimes tremplins, les sacres tricolores lors de la coupe du monde 1998 organisée en France puis, deux ans plus tard, durant le championnat d’Europe organisé aux Pays-Bas et en Belgique, permettent au monde d’admirer l’extrême employabilité des enfants « éduqués au métier de footballeur. » Anachronique, monsieur Seguin aura certes tenté de mettre en garde sur les conséquences de la privatisation de l’intérêt général…mais devant sa lucarne, Blanchette reste fascinée par l’ appel de la liberté diffusé tous les dimanches en seconde partie de soirée sur Canal +.

« Tout à coup le vent fraîchit… »

…mais pour l’heure, les chèvres tricolores s’extasient encore sur la ferveur des supporters étrangers, le professionnalisme des structures, citant comme exemple le larbin chargé de nettoyer leurs chaussures. Bref, entre discours et train de vie, les enfants de Tapie incarnent tout ce qu’on gagne à être libre et véhiculent ainsi les bienfaits de l’éducation de marché. Calqué sur la demande de main d’oeuvre, le modèle éducatif en vigueur offre l’avantage de garantir l’« employabilité. »

Calibré pour répondre aux besoins, l’enfant reçoit ainsi un enseignement destiné à lui assurer une place au sein de l’appareil de production, le problème étant d’anticiper les besoins d’un système prompt à fabriquer sa propre obsolescence pour ne pas mourir (exclusivité HorsJeu Notre Footballologue, le véritable visage du libéralisme ici .) Dans le cas du football, les triomphes de 1998 et 2000 ont littéralement imposé le schéma tactique tricolore au football européen. Digne de figurer au catalogue de la Manufacture Française d’Armes et Cycles de St Etienne, le 4231 de Jacquet relève en effet du pot-pourri tactique où chacun trouvera son bonheur.

 

Latéraux offensifs, socle athlétique, ailiers et leur avant-centre, trequartista, en se basant sur ce schéma la formation française croît assurer l’extrême employabilité de sa production quand – las! – le capitalisme adopte un « nouvel esprit. » Désireux d’encourager la dette pour mieux spéculer, l’intrépide marché fait du risque le corrélat du vivant et renvoie Manufrance98 aux manuels d’histoire. Popularisé par la Premier League, le spectacle exige une première relance dans l’axe et du punch autour des surfaces, le milieu n’est plus qu’une zone de transit quand tout se joue dans les 20 derniers mètres. Sclérosé dans l’axe, lent, le projet de jeu initié par Jacquet et ses « employables » devient alors obsolète. Projet éducatif et marché habiteraient donc des espace-temps différents…

«Oh! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube…»

S’il n’est question de résumer et l’ouvrage, et la vie du jeune aspirant, la thèse de doctorat du sociologue Julien Bertrant publiée sous le titre La Fabrique du Footballeur permet de dégager deux traits dominants de cette éducation de marché. Réduit par famille et amis à son projet de vie, l’apprenti vit enfermé dans un cadre spatio-temporel dicté par la formation. La concurrence s’exacerbant au fil du cursus créé une « ambiance bizarre » peu propice aux « vrais amitiés » et l’enfant apprend à se méfier de l’autre.

Sur les pelouses, la passion se mue en métier au gré d’un apprentissage par corps que sanctionne la rhétorique du formateur. Eliminant spontanéité et créativité, l’apprenti doit engrammer la chanson de gestes utile au bon fonctionnement d’une machine carburant au « simple », au « fluide » et s’enraillant au moindre « chichi. » Du reste, chaque élève doit rédiger une critique de sa production à destination de l’éducateur et à l’aspect réifiant du dialogue s’ajoute un aspect disciplinaire résumé par la formule foucaldienne « libération des mœurs, intériorisation des contraintes. »

Replié sur lui-même, au milieu d’un entourage peu sécurisant et dans un environnement censurant l’imaginaire, pas ou peu scolarisé, l’aspirant est entièrement voué et dévoué à la machine, seul invariant susceptible de lui apporter satisfaction. Aussi, lorsque celle-ci disparaît lui est-il difficile de s’adapter. A lecture des derniers groupes pour la coupe du monde ou le championnat d’Europe, la France apparaît ainsi comme une des rares nation à ne pas s’appuyer sur une génération de joueurs d’expérience. Où est la génération 1979-1980 susceptible d’encadrer celle de 1984 renforcée par les natifs de 1987?

« Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea. »

« Inemployables », tel est le verdict apposé sur l’essentiel de la production française de ces dix dernières années, exception faite des latéraux. Lorsqu’au milieu de la décennie 2000, la mode est aux milieux relayeurs, aucun des ersatz de Petit, Vieria, Makelele, Deschamps n’a su s’adapter et la France traîne depuis ses récupérateurs exclusifs comme autant de boulets. Pire, la sélection « au poignet » a éliminé tous les petits gabarits au profit de standards physiques plus athlétiques et les stéréotypes tactiques ont supprimé certain profils et castré d’autres.

Inclassables sauf à succomber à la décimale, où sont les Cantona, Gravelaine, Pagis et autre Djorkaeff contemporains quand la majorité des clubs de Ligue 1 compose son sacro-saint 4231 du week-end avec de grossières répliques de Henry ou Desailly? Petit, percutant, créatif, réaliste, l’ « Impact Player » incarne ainsi l’exemple d’un produit phare à l’opposé des critères français. Sorti par le pare-brise revenu par la Nationale, Ribéry et Valbuena deviennent dès lors incontournables en équipe de France lorsque l’on ne peut qu’imaginer le devenir de Ben Arfa ou Ménez vierges d’une éducation castratrice.

Ainsi depuis 10 ans défilent, au gré des sauts de génération, les mêmes gabarits programmés pour produire le même jeu fluide et équilibré, penchant sur le même côté gauche, et conduisant aux mêmes impasses faute de spontanéité, de créativité et d’affinités à l’approche de la surface adverse. Devant un tel spectacle, l’œil de monsieur Seguin* verse une larme… 

Lorsqu’en 1987, Stefen Kovacs quitte le monde du football, Arsène Wenger lui succède à la tête de l’AS Monaco et le football français entame sa mue. Porté sur l’éducation, tant des jeunes footballeurs que de la Nation à travers le style et la composition de l’équipe de France, le programme de formation bascule avec le pays dans la culture de l’intérêt privé. Témoins d’une époque mercantique, Nicolas Anelka détint longtemps le record du plus gros volume de transactions effectuées sur un joueur tandis que son éphémère éducateur accumule les plus-values au point d’incarner un modèle de management. Défaite, cosmopolitisme et spéculation en guise de « panache »…la « rationnalisation » d’une certaine idée de la France.

 *: Directeur délégué auprès de l’équipe de France lors de la coupe du monde 2010, Jean-Louis Valentin a été le directeur de campagne de Philippe Seguin durant les municipales parisiennes de 2001.

Sources:

8 réflexions sur “Notre Footballologue visite Manufrance…

  1. Un proverbe dit :  » Ce qu’on apprend péniblement, On le retient plus longtemps « .
    Le foot français a certainement un futur prometteur.

  2. Je m’attendais à un article sur cet ex-fleuron de l’industrie stéphanoise, et en fait non. Très intéressant quand même, et je suis entièrement d’accord avec ce constat :

    « Où est la génération 1979-1980 susceptible d’encadrer celle de 1984 renforcée par les natifs de 1987 »

    On peut faire le même parallèle dans le monde du travail (pour d’autres raisons bien sûr), où finalement, entre les « vieux » plus proches de la retraite, et les « jeunes » qui sont là depuis moins de 10 ans, il y a un trou de quarantenaires censés faire le lien entre les 2 générations.

  3. Ou encore, autrement dit, pourquoi Jérôme Leroy, Pagis, Trézéguet et Vahirua ont été éjectés car ne rentrant plus dans le schéma joueur véloce ou barraqué (henry ou desailly), d’ailleurs le tetraquirsta n’est-il pas rentré dans le rang pour former le 4-3-3?
    Bref, en outre d’une idée de la France et de son panache, c’est la poésie que l’on a perdue.

    Heureusement il nous reste Valbuena.

  4. J’ai beaucoup aimé cet article, même s’il n’y a pas de quoi être optimiste. Merci bieng quand même

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