La fin du FK Liepajas Metalurgs : une histoire de Lettonie
Ses aventures, sa philosophie et son football.
La semaine dernière, on apprenait que l’un des plus anciens clubs de Lettonie, le FK Liepajas Metalurgs, devait mettre un point final à sa belle histoire du fait de problèmes économiques. Cela ne pourrait être que l’histoire isolée d’un club mal géré mais cette chute en dit bien plus sur l’état actuel de la Lettonie, sa philosophie et son football.
Un peuple qu’il faut apprendre à connaître
Pays méconnu, la Lettonie ne se laisse pas facilement apprivoiser. Certes, il y a les beautés faciles de Riga et des plages « landaises » de Jurmala. Mais la Lettonie, ce sont également ces grands ensembles communistes et leurs héritiers plus modernes mais tout aussi tristes, qui ne sont pas sans rappeler de nuit la mythique pochette d’Original Pirate Material du regretté Mike Skinner. Et puis la Lettonie, ce sont surtout les Lettons et quelques Russes aussi. L’expérience de froids matins passés pour aller au travail dans des RER locaux vers Riga vous laisse sceptique, à première vue, quant à l’existence de la notion de joie de vivre chez ce peuple.
La Lettonie est un pays habitué à subir, de même que sa population. Parler avec des personnes d’une quarantaine d’années ou plus, c’est se rendre compte qu’ils ont connu plusieurs Lettonie. Une Lettonie communiste, puis une Lettonie aveuglée par le capitalisme ravageur, et aujourd’hui une Lettonie qui cherche à se diriger vers l’Ouest alors que les ressorts avec Moscou restent bien tendus : vivre autant de changements significatifs pour son pays en si peu d’années, cela pousse forcément à relativiser le quotidien et le futur proche. D’où sans doute cette attitude nationale moins tournée vers l’exubérance que vers le besoin de savourer le moment présent avec mesure. Faut-il également rappeler que la Lettonie n’a été indépendante que de 1921 à 1940 et depuis 1991 ?
La Lettonie actuelle qui s’européanise et se tourne vers l’occident est aussi celle qui a dû vivre avec les affres d’une solide austérité pour s’intégrer à l’Union Européenne. Cette politique volontariste a coûté à l’entrepreunariat letton, soumis à de nouvelles normes et à de nouveaux marchés plus concurrentiels. Cela a engendré de nombreux rachats de compagnies lettonnes par des entreprises étrangères. La région de Liepaja a eu son lot d’histoires de ce genre dans les dernières années.
Une entreprise, poumon local, se meurt
Et aujourd’hui, c’est une autre entreprise de la région qui ferme. Rihards Lesins, journaliste au Kurzemes Vards et membre du club de supporters « Metalfans » du Liepaja Metalurgs, nous présente cet ex-mastodonte de l’industrie locale : « Dans l’usine de Liepaja Metalurgs travaillaient plus de 2000 personnes, c’était le plus gros employeur de Lettonie. Cette entreprise employait 6% de la population active de la ville et directement ou indirectement, les activités de l’entreprise touchaient 15 000 personnes, soit 39% de la population active de Liepaja. De plus l’entreprise était le plus grand payeur de taxes en Lettonie (9,4M en 2012, ce qui représentait 0,22% des taxes au niveau national). L’importance dans le budget de la ville était aussi énorme. Les taxes locales de l’entreprise en 2012 étaient équivalentes au montant dépensé par la ville en ce qui concerne les systèmes sociaux et les frais de fonctionnement des institutions.»
Bienvenue à Liepaja, à l’extrême Ouest du pays
Mais voilà, en 2013, les choses ont mal tourné pour l’entreprise – Rihards évoque « un marché mondial compliqué où l’entreprise n’a pas pu vendre sa production et des erreurs commises dans la gestion des fonds de l’entreprise » – et les licenciements ont suivi. Et malheureusement l’importance de cette usine allait au-delà de l’aspect économique, tant elle jouait un rôle moteur en termes d’activités locales. Rihards explique le côté sportif de la chose : « l’usine supportait financièrement le club de Liepaja Metalurgs et l’équipe professionnelle, offrant à de nombreux enfants (plus de 600) la chance de pratiquer le football et le hockey et de devenir de bons joueurs. »
Bien entendu, la chute de l’usine a entraîné la fin des financements pour le football professionnel et son renoncement pour la saison 2014 de Virsliga à venir. Alors que les activités de football pour les jeunes et la section hockey ont été reprises par la ville de Liepaja, il n’y a plus d’espoir pour la section pro comme l’explique le directeur sportif Ilgvars Sens au Baltic Times : « Les contrats des joueurs qui devaient s’achever en 2014 ou 2015 ont été résiliés. Beaucoup d’entre eux ont déjà rejoint d’autres clubs. Nous avons tenté de trouver des investisseurs potentiels dans cette intersaison, mais personne ne voulait devenir sponsor du club. Nous étions en contact avec une entreprise chinoise mais nous n’avons pas donné suite car ils voulaient prendre le contrôle complet et venir avec leurs joueurs et entraîneurs. »
Liepaja, une ville majeure et folle de football
Alors pourquoi en parle-t-on ? Tout d’abord parce que le FK Liepaja Metalurgs est un club historique en Lettonie, même « le plus grand club des pays baltes » selon Rihards. On parle quand même d’un club qui existait depuis 1909 sous différentes formes, ayant pris dès le début le nom de l’entreprise qui elle avait été créée en 1882. Vainqueur de neuf coupes de Lettonie après la seconde guerre mondiale (dont 8 entre 1946 et 1964) et de championnats lettons soviétiques à la même époque (9 entre 1946 et 1958), le FK Metalurgs s’est aussi bâti une légende dans la Virsliga moderne, mettant fin à l’hégémonie du Skonto Riga en gagnant le premier de ses deux titres de champion de Lettonie en 2005. Entre 1998 et 2012, l’équipe a toujours fait partie du top 3 du football letton… Il a aussi offert au pays de sacrés joueurs, comme Maris Verpakovskis et Viktors Dobrecovs.
La mort d’un club illustre et moult fois couronné
Et puis Liepaja, ce n’est pas n’importe quelle ville en Lettonie ; elle se trouve au premier plan que ce soit historiquement, économiquement et donc footballistiquement. « La ville où le vent est né » est la troisième plus importante de Lettonie aujourd’hui. Sa situation géographique – directement sur la mer Baltique – en a fait une place forte économique du pays et l’activité liée au port ne s’est jamais démentie. Durant la seconde guerre mondiale, Liepaja a aussi été le sujet de batailles entre Allemands et Soviétiques. Le pacte Molotov-Ribbentrop avait notamment été signé pour assurer à l’Armée Rouge le contrôle de cette région stratégique avec son ouverture maritime. Mais dès 1941, Liepaja est repassée sous le joug allemand, comme lors de la première guerre mondiale. Cette triste période a notamment donné lieu à l’extermination de 7000 Juifs sur les plages de Liepaja, ce dont ont témoigné de multiples photos et vidéos. A l’image de la Lettonie, Liepaja a toujours dû composer avec ces forces extérieures et leurs conséquences directes sur la ville (notamment la perte massive de population due aux déportations vers la Sibérie). S’il y a quelque chose qui est toujours resté immuable à Liepaja, c’est l’amour pour le football. Rihards nous explique ce lien particulier des habitants avec le football : « La Lettonie n’est pas un vrai pays de football mais à Liepaja, les gens aiment le football et nous avons toujours eu plus de spectateurs ici que dans les autres clubs. »
Un championnat peu populaire et exsangue économiquement
Si aujourd’hui, la ville de Liepaja risque de se retrouver sans football de haut niveau, c’est en grande partie dû au fait que la Virsliga reste un championnat anonyme, même en Lettonie. One Nil Up, site spécialisé dans le football balte, expliquait en fin de saison que la moyenne de supporters par match en 2013 était inférieure à 300 personnes. Bien entendu, dans ce contexte, il est difficile d’attirer des sponsors. Ceci est accentué par la vive concurrence locale car le football letton vit dans l’ombre du basketball mais surtout du hockey. Il suffit de comparer les influences du grand club de football de Riga, le Skonto, et celles des hockeyeurs du Dinamo pour s’en convaincre. Le Dinamo Riga attire dix à vingt fois plus de spectateurs lors de ses matchs de Kontinental Hockey League que le Skonto lors de ses matchs européens. De plus, les bons résultats actuels du Dinamo Riga amplifient cet état de fait : le touriste de passage à Riga se doit d’aller voir un match à l’Arena Riga, où le spectacle est assuré (surtout si un club russe fait office d’adversaire).
La santé économique de la Virsliga est fragile car elle ne tient qu’à l’engagement de quelques personnes. Rihards développe: « Beaucoup de clubs lettons sont financés par une riche personne ou une entreprise. Si ceux-ci font faillite ou perdent intérêt pour le football, le club peut disparaître du jour au lendemain. Le seul club stable financièrement est Ventspils, l’autre club de la région de Kurzeme. » Car oui, ce qui touche aujourd’hui le club de Liepaja pourrait arriver à quasiment tous les clubs de Lettonie. La presse faisait état également de graves problèmes financiers au Skonto Riga et si le club multichampion devrait malgré tout continuer en Virsliga cette année, nul ne sait avec quelle équipe et quels joueurs, dont un bon nombre cherchent actuellement à quitter un navire qui coule.
Les lats deviennent souvenirs…
La situation est triste pour le football letton mais ce n’est pas le premier deuil de cette année 2014 pour la Lettonie car, dès le 1er janvier, le pays a dû dire adieu à son cher lat, et à une partie de son identité, pour accueillir l’euro dans ses porte-monnaie. Le scepticisme populaire quant à ce changement de devise n’a pas endigué la volonté du gouvernement de poursuivre son rapprochement avec l’Ouest, même si le Premier Ministre a rappelé le 31 décembre au soir qu’il ne fallait pas attendre de miracle provenant de l’arrivée de l’euro. Pour le football letton, cette solution de rapprochement pourrait également être viable. On parlait notamment de discussions avec les clubs lituaniens, sous égide de l’UEFA, pour créer un championnat commun à même de relever l’intérêt local. Les Lettons regarderont peut-être cela avec circonspection mais ils savent très bien que l’histoire de leur peuple est faite de compromis voulus ou forcés avec l’extérieur et lat it be…
Tristan Trasca (avec les conseils toujours précieux de Cameluus Blaah)
Liels Paldies Rihards !
C’est moche un football qui meurt. Merci pour cet article Tristan.
Instructif, merci
Tres bel article, courage aux supporters !
Très bon article. encore merci!
C’est quand même lamentable, voire scandaleux qu’une personne comme toi n’est pas encore été repérée par de gros médias même autre que sportifs. Ce sont toujours des papiers bien écrits, jamais partisans et super bien documentés et d’une longueur non décourageante au niveau internet.
Comment considérer que c’est sur un site anal que l’on retrouve une telle qualité ? Que faut-il en déduire ? Des tas d’extrapolations me parviennent.