Leicester minée

Post-titrum, animal triste

Oui Leicester a gagné contre Liverpool lundi soir, quelques jours à peine après le limogeage de son entraîneur. La belle affaire ? Tout est bien qui finit bien ? Pour aller plus haut, faut virer du lest ? Non rien de tout cela. Le limogeage de Ranieri est un exemple de plus du football industriel qui est le nôtre aujourd’hui. Celui du profit immédiat, du court terme, de la victoire du chantage, du pouvoir des joueurs et du syndrome de la petite bite, bien connu des dirigeants frileux.

Il ne suffit pas de dire qu’un entraîneur a son fauteuil assuré à vie lorsqu’il réalise un exploit même si celui-ci est et sera longtemps comme l’un des plus improbables du football très moderne : Leicester champion. C’est à peu près l’équivalent de la Grêce en 2004, Montpellier en 2012, Strasbourg en 1979. Il doit bien sûr avoir d’autres exemples mais on n’est pas là pour enfiler les perles. Ranieri viré et il faut trouver cela logique, normal, moral et professionnel. Et le dénoncer est même passible de populisme. Parce que l’époque n’est pas assez nauséabonde, il faut en plus que nos experts mélangent les concepts pour dire que ceux qui ne sont pas d’accord sont des autocrates de la pensée de caniveau. Alors, respirez et prenez des notes.

Depuis quand se plaindre d’une décision brutale est populiste ? Depuis quand le licenciement préventif contre les mauvais résultats présent mais surtout à venir prévaut-il ? Depuis quand le caractère éphémère d’un entraîneur est source de satisfaction ? Depuis quand le cynisme fait loi sans que personne ne puisse rien en dire ?

Bien sûr, ce n’est pas le seul, le premier ou le dernier à être viré et d’autres avec une pelletée de titres ont connu le même sort avec des fortunes ultérieures diverses. Alain Perrin après son doublé et le dernier titre de champion de Lyon ; Blanc après deux triplés au PSG ; Ancelotti après un quadruplé au Real ; Del Bosque après plusieurs années exceptionnelles au Real également ; dans une moindre mesure, Ranieri lui-même à Monaco en 2014 (en revanche, la comparaison avec Mourinho reste inepte du fait de sa gestion de vestiaire et son incapacité à le maintenir à ses ordres plus de trois saisons). Certes ces clubs n’ont absolument rien à voir avec Leicester car les exigences de chaque saison, la pression, les vestiaires sont autrement plus difficiles à gérer sur la longueur. Mais il semble qu’il n’y ait rien de pire qu’une joyeuse bande de losers ou d’éternels « peut mieux faire » qui commence à se prendre au sérieux. Déjà la saison dernière, il s’agissait de la principale crainte de Ranieri et que d’effort et d’effets ont été nécessaires à garder naïve, spontanée et efficace son équipe jusqu’à la dernière journée. Que peut-il se passer après un titre si glorieux ? Deux possibilités : la première, un poste très longue durée, pas à vie cela ne veut rien dire, mais avec une dose d’erreur possible et une certaine immunité pour services rendus, disons donc une sorte de contrat Rehhagel-Grêce ; la seconde, partir de suite, au firmament, parce que refaire la même chose est impossible, parce que l’avenir ne sera que moins bien et sans doute beaucoup trop moche pour ne pas gâcher ce qui a été fait, façon Jacquet-France. Et convenir d’un entre-deux ? Impossible, humainement, financièrement et sportivement branlant. La preuve. Certes, Ranieri aurait pu terminer la saison tranquillement en étant autour de la 10e place. Il s’agit tout de même de Leicester, sa normalité est de se battre pour le maintien, non d’être présent en Ligue des Champions au printemps. Là où Ranieri a été stupide, c’est d’avoir joué l’Europe en pensant que le club en jouirait à sa pleine mesure. Mais non, le nez dans les livres de compte, cet exploit, ce deuxième exploit en deux ans, est complètement passé inaperçu, et paraît même inopportun par rapport à la normalité exigée de ce club. Et c’est tellement dommage, on rêve de ces clubs, ceux qui ne peuvent pas gagner de trophée européen mais qui jouent la compétition, pour le panache et pour récompenser justement les joueurs qui sont restés. Egalement pour cela, le vestiaire a été ingrat. Le parcours de Leicester devient donc inutile, énergivore et contreproductif. Qu’ils nous ennuient ces clubs qui après s’être qualifiés en Europe abandonnent, la compétition pour viser pourtant une autre qualification… Et pourtant Leicester ne se retrouvera sans doute pas à ce niveau avant plusieurs dizaines d’années, alors qu’il est certain qu’à moyen terme, Leicester sera relégué.

Alors pourquoi limoger Ranieri si ce n’est pour s’avouer vaincu face au bras de fer de joueurs melonnés dont aucun grand club ne voudra plus ? Pour rentrer dans le rang de la myopie, sérieusement, qui fera croire que le limogeage de Ranieri réduit l’incertitude de la relégation de Leicester à 0 ? Cette année ? L’année prochaine ? Restons honnêtes. Le vestiaire a gagné devant une direction fébrile et inexpérimentée. Une direction qui ne sait pas encore qu’une saison comme celle de cette année sera son lot la majeure partie du temps. Il n’y a plus de place en Angleterre pour être assuré d’être européen et quand bien même, pas pour Leicester. Un vestiaire qui ne sait pas qu’en étant la cause directe du limogeage d’un entraîneur, qui en a fait d’eux des stars avec des salaires extra-revalorisés, les autres clubs rechigneront à engager à grands frais des déstabilisateurs en puissance et en plus, des joueurs qui n’auront pas réussi à confirmer leur niveau deux années de suite.

Ah oui. Je m’excuse. J’oubliais la peur du verdict du grand capital !!! La baisse des revenus des droits TV (en Angleterre…), le manque d’attractivité (de Leicester ??!!), la possibilité de baisser les revenus de cette entreprise (pour être reversés à qui ? Actionnaires, salariés ou capacité ?), la baisse des prix des joueurs (c’est tellement viable, efficace, éthique et de bon ton de jouer sur la spéculation de matière première comme des joueurs…) sont autant d’arguments qui traduisent tellement de belles choses sur ce sport qu’il faudrait se demander ce qu’on fout encore là. Mais oui, au sein de systèmes pourris par des justifications endogènes et légitimistes, on n’a jamais rien inventé et les romantiques ont toujours fait rire. Jusqu’au moment où ils ont brandi des têtes sur une pique.

Frantz-Christophe Van Dustgroski

Je travaille pour un employeur fantôme et ce n'est pas un emploi fictif. Je parle comme je veux de ce que je veux quand je veux. Tu n'es pas obligé d'aimer. Tu n'es pas obligé de lire. Tu es obligé de savoir que je suis là

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