Bon appétit Pelé : cevapcici ! pow ! blop ! wizzzz !
Un épisode intime (Spielberg est sur le coup).
Hébonjour,
Alors aujourd’hui je vais vous faire une petite recette qui me tient à cœur, hé, parce qu’elle me rappelle une anecdote d’il y a une vingtaine d’années. C’est pas que j’aime parler de moi, boudu, vous le savez, hé, mais j’entends tellement dire « le Lot c’est perdu », « le Lot ya personne qui y va à part les Anglais et les Nerlandais »… alors que c’est faux, nous aussi on a du partage des cultures, et nous aussi on vit les grands enjeux du monde, bouducon.
Et ce qui va me permettre de vous parler de ça, c’est le cevapcici. C’est Serbe. C’est des boulettes, mais à la Serbe. Et je vais vous dire mon petit secret… je l’ai jamais raconté à personne, mais boudu, on n’est pas éternel, hé, et il faut bien témoigner pour les générations futures.
C’était à Lalbenque il y a vingt, vingt-cinq ans à peu près. On avait un gars dans le village qui s’appelait Jean-Michel. Jean-Michel Baldaccinichi, m’enfin, nous on l’appelait tous « Le Corse ». Il était là depuis une dizaine d’années, il venait d’Auriol, dans les Bouches-du-Rhône… c’était début des années 80 je crois, qu’il était arrivé à Lalbenque après une vague histoire de dispute avec sa famille, il y avait une question de sac aussi, je me souviens plus trop. Bref.
C’était un garçon charmant, bouducon, enfin, quand je dis « garçon », il avait déjà cinquante ans à l’époque. Bien de sa personne, toujours soigné, il s’entretenait beaucoup… et gentil avec ça, boudu, toujours souriant, jamais refusé un service… Et puis il était très impliqué dans la vie du village, hé… je me souviens, en été, quand les jeunes ils nous cassaient les pieds avec leurs mobylettes, là… bouduuuu, un jour il en a attrapé un au vol, d’une main, par le cou ; le 103 il a continué sa route dans les tulipes à Gustave et le jeunot, par contre, il était là avec les pieds qui touchaient plus le sol… le Corse il a rien dit, il a juste continué à le soulever d’une main en le regardant droit dans les yeux. Hébé croyez-moi ou pas, mais dès le lendemain, ils avaient tous remis les pots d’origine à leurs bécanes, et quand il passaient devant chez Gustave ou chez moi, c’était la tête baissée, avec des « bonjour Monsieur, bonjour Madame »…
Sauf que bon, ça a pas duré puisque dans le courant des années 90, le Corse il est parti, d’un coup. On n’a pas eu de nouvelles jusqu’à ce qu’un jour, voilà-t-il pas qu’il revient à Lalbenque avec un pote. Et là, boudu, quand j’y repense j’ai des frissons… c’était la nuit tombée, ils ont toqué tout doucement chez moi, et je les vois entrer… boudu, le copain du Corse il était aussi baraqué que lui… et très charmant aussi, vraiment, grand sourire, poignée de mains chaleureuse, vraiment très charmant. Le seul truc bizarre, c’est qu’ils parlaient à voix basse. Jean-Michel il m’a chuchoté « Tu sais Parie-Maule, je sais ce que ton père a fait pendant la deuxième guerre. Le maquis de Lalbenque, les Résistants qu’il a cachés… C’était un héros. » Bouducon, là j’ai tremblé, parce que c’est vrai que mon père, il avait jamais trop parlé de ça dans le village, il a jamais trop voulu que je raconte mais j’étais vraiment fière de lui… Et là * hébé con, voilà que je pleure, moi * et là, le Corse il me prend par l’épaule et il me dit « Lui, c’est Radko… un ancien de la Légion, comme moi. On a fait le Tchad ensemble. Un mec droit. Un frère. Il est allé combattre aux côtés de son peuple et moi je suis allé le rejoindre. Parce que Radko c’est une âme pure. Tout ce qu’il a fait là-bas c’était pour la pureté. Et maintenant, il y a la police politique de l’ONU qui le recherche pour lui faire payer sa résistance. Il faut que tu le caches, Parie-Maule ; comme ton père l’a fait avec les Résistants. Ici, à Lalbenque, ils ne le trouveront jamais. »
Bouducon, toutes ces histoires, moi j’y ai jamais rien compris, mais ce que je sais c’est que je suis une Juste, moi, hé, j’ai un cœur. Alors oui, j’ai caché Radko dans ma ferme, sans rien dire à personne ; ça a duré quelques mois, hé, il m’aidait à faire des menus travaux, à l’abri des regards. Je lui avais demandé ce qu’il faisait avant l’armée, il m’a répondu « boucher », avec un grand sourire. Ça tombait bien, j’avais besoin d’aide pour les canards. Hébé bouducon, je sais pas comment ils passaient leurs CAP, en Yougoslavie, mais en tout cas il avait de l’abattage, boudu. Fallait voir comme il les tuait les canards gras, et puis il te les coupait, il te les vidait avec un de ces sourires, on aurait dit un gosse. Qu’est-ce qu’il était heureux de faire ça, boudu… bon, alors comme il en faisait beaucoup et très vite, c’était pas toujours fin, hé, il en foutait un peu partout, mais bon, moi je prenais sur moi, hé, j’étais contente qu’il ait une activité qui lui fasse oublier les horreurs de la guerre, comme on dit.
Puis il y a eu l’été, et là les jeunes à scooter ils sont revenus. Boudu, je me souviens, au douzième passage il a fait la même tête que le Corse quelques années auparavant. Je lui ai dit d’être discret s’il sortait les engueuler, ça aurait été dommage qu’il se fasse repérer, hé. Il m’a fait le même sourire que quand il vidait les canards, et il est sorti. Dix minutes après, j’entendais plus de scooter. Il est rentré toujours tout sourire, et il m’a juste dit : « Voilà, maintenant Radko préparer cevapcici ».
On a mangé des boulettes, bouducon, c’était délicieux. On était tellement bien que, enfin, non, hé, je vais pas tout vous raconter non plus, hé, m’enfin pour une fois Radko il a pas dormi caché à la cave, si vous voyez ce que je veux dire. Ce qui est dommage, c’est que le lendemain, ya M. Vandebloemen, un résident secondaire néerlandais, qui est venu nous casser les pieds à 7h du matin, soi-disant qu’il s’inquiétait, que son fils n’était pas rentré la nuit dernière. Boudu, qu’est-ce que j’en savais, moi, nous on avait passé la soirée à manger des boulettes, il avait qu’à demander aux copains de son fils où était passé leur pote, on l’avait pas mangé quand même, bouducon.
Bon, ce qui est bête, c’est que M. Vandebloemen il avait le bras long, qu’il a fait venir plein de flics… du coup, hébé le Corse il est revenu chercher Radko et ils sont partis tous les deux, j’ai plus jamais eu de nouvelles depuis. M’enfin, voilà, j’aime pas me vanter, mais ça me fait une belle anecdote à raconter, comme on dit, « celui qui sauve une vie sauve l’humanité toute entière », hé. En plus, j’ai gagné une bonne recette, alors…
Les cevapcici de mon boucher serbe
200g agneau haché et 200g bœuf haché
3 gousses d’ail, 3 échalotes émincées
10 grains de poivre
1 cs paprika
10 branches de persil effeuillé et ciselé
Sel
Hébélà c’est pas compliqué à faire : vous pilez ensemble sel, poivre, ail et persil, vous mélangez ça avec les viandes et le paprika et vous laissez mariner au moins deux heures. Vous façonnez la viande en rouleaux et vous faites cuire ça au barbecue. Hé voilà, c’est tout.
Vous pouvez manger ça dans du pain, avec des oignons crus, du fromage frais ou encore un truc de chez eux qui s’appelle l’ajvar. Et comme Radko m’a donné la recette aussi, on va pas se priver, hé.
Pour un bocal de 500 ml d’ajvar
6 poivrons rouges, 2 aubergines
3 gousses d’ail pilées
Huile d’olive, sel, poivre
Vous coupez les poivrons et les aubergines en deux, en ôtant graines et pédoncules, puis vous disposez ça sur une plaque de four, peau au-dessus : 30 min à 180°C. Vous sortez ensuite du four et laissez refroidir 10 minutes, vous ôtez la peau des légumes.
Là , vous passez le tout au hachoir à viande (c’était l’étape préférée de Radko, qu’est-ce qu’il aimait utiliser mon hachoir à viande, boudu… un vrai gamin). Vous pouvez aussi passer le mélange plutôt au mixer électrique, mais c’est moins ludique. En tout cas, il faut alors procéder par impulsions légères, pour conserver la texture.
Vous versez de l’huile d’olive dans une sauteuse, ajoutez l’ail, et faites cuire à feu doux en tournant régulièrement, jusqu’à ce que les aubergines se fondent dans le mélange (30 à 40 min). Vous rectifiez l’assaisonnement, et hop, vous pouvez mettre en bocal (ça se conserve 15 jours au réfrigérateur si vous ne l’avez pas stérilisé ; Radko il ne savait pas faire, stériliser les conserves. Autant les chats et les canards gras c’était jamais le dernier à les stériliser, mais les conserves, non ; donc dans ce cas : 15 jours au frigo).
Voilà, c’était mon histoire… oh, je ne suis pas une héroïne, non, juste une personne ordinaire qui a fait une rencontre extraordinaire. J’espère que de là-haut, mon papa est fier de moi en tout cas… allez, j’espère que tout ça ne vous a pas trop émus, hé, que ça ne vous fasse pas perdre l’appétit bien dur.
Parie-Maule.
Ma rubrique préférée sur le Mundial des internets.