2010, année de la licence

Le 6 mai 2007, au Fouquet’s, Nicolas Sarkozy célèbre son élection en compagnie de Bernard Arnault, Stéphane Courbit, Martin Bouygues, François Pinault, Patrick Le Lay (TF1), Dominique Desseigne (groupe Barrière.) Le 13 octobre 2009, l’Assemblée Nationale vote l’ouverture « maîtrisée » du marché des paris sportifs et des jeux en ligne, loi qualifiée par le Parti Socialiste de « promesse faite par le Président de la République à ses amis du Fouquet’s. »

Du pain et des jeux, résumait Juvénal en guise de programme politique. Puis le pain s’est fait hostie, le jeu, messe…puis l’hostie, opium, et la messe, spectacle. Descente dans l’interzone numérique, pour un Festin Nu à l’angle des champs.

Ouverture «  maîtrisée »…

Autrefois prohibés dans le souci de l’ordre public, les loteries et autres paris sont monopoles d’Etat depuis 1933 (Française des Jeux et Pari Mutuel Urbain), tandis que les casinos dépendent des municipalités. Chaque année, ils rapportent plus de 5 milliards d’euros à l’Etat. En 2001, le traité de Nice invite à l’ouverture à la concurrence des activités de services, sonnant le glas des monopoles d’Etat. La France (comme l’Italie, l’Allemagne ou encore l’Autriche) se voit menacée de sanctions financières si elle ne peut justifier le monopole d’Etat sur le marché des loteries et autres paris. D’abord récalcitrante (2005, interdiction du site Zeturf, concurrent du PMU ; 2006, interdiction du sponsoring Bwin sur les maillots de l’AS Monaco, avec arrestation des dirigeants de l’entreprise de paris), la France obtempère par la voix de son ministre du budget Eric Woerth qui, en juin 2008, annonce l’ « ouverture maîtrisée » du marché des jeux en ligne. Si le folklore mafieux entourant les paris sportifs semble balayé par l’existence d’un « memorandum of understanding » liant l’ensemble des acteurs au sein de l’ESSA (1) et son « early warning system » supposé relever toutes les pratiques « irrationnelles » (2), les récentes investigations concernant plus de 200 matchs des championnats espagnols, allemands, belges, autrichiens, turcs – entres autres – auxquels il faut ajouter trois matchs de Ligue des Champions et un match des éliminatoires de la Coupe du Monde (3), ont de quoi inviter à la méfiance. Ainsi, arguant de la lutte contre la fraude et la criminalité, le Portugal est parvenu à interdire Bwin et à conserver son monopole dans ce secteur, monopole reconnu par la Cour européenne de Justice comme unique moyen de garantir l’ordre public. En effet, en l’absence de législation harmonisée, chaque Etat peut obtenir une mesure dérogatoire au nom du maintien de la sécurité, de la santé et de l’ordre public. Si le cas de la Santa Casa reste particulier (institution séculaire au Portugal, cette office redistribue ses gains aux plus nécessiteux), les députés socialistes ont cru pouvoir s’en inspirer pour mettre fin au projet de loi gouvernementale. L’alibi européen ne pouvant plus être avancé, le gouvernement avance dès lors le « principe de réalité », soulignant que 5% des paris se font déjà à destination de sites illégaux, chiffre en constante augmentation sur ces cinq dernières années.

…au nom du « principe de réalité. »

« Nationaliser les pertes, privatiser les profits. » La formule est connue, caricaturale pour les uns, « réaliste » pour d’autres qui verraient bien les 2 milliards d’euros – valeur estimée – que représente ce marché des paris sportifs tomber dans les caisses de l’Etat. Certes, mais devant l’impossibilité de bloquer les flux parieurs/bookmakers étrangers, le gouvernement, toujours prompt à confondre « réalité » et idéologie libérale, préfère l’« ouverture maîtrisée » au totalitarisme stalinien propre au monopole d’Etat. Lutter contre la fraude, la corruption, le blanchiment, les addictions sont les raisons officielles du projet de loi, la « maîtrise » résidant dans le système de licence accordée aux bookmakers désireux d’exercer leur activité sur le territoire national. Curieusement, le blocage des sites étrangers, impossible techniquement en situation de monopole, devient « réaliste » via les fournisseurs d’accès. « Réalité » libérale que de penser l’autorité de l’Etat inopérante quand la responsabilité des acteurs privés garantit tous succès. Toujours est-il que la « réalité » libérale méconnaît la virtualité d’internet, où pirates et flibustiers « surfent » sur les lignes de fuite du réseau dans un ballet aquatronique hommage à Gilles Deleuze. Pour preuve, la récente interdiction faite à Bwin de s’afficher sur les maillots du Real Madrid et du Milan lors de leur double confrontation en Ligue des Champions…aboutissant à la présence d’un sponsor virtuel sur les maillots milanais, Win.com, renvoyant à un site « fantôme » redirigeant automatiquement tous ses visiteurs sur le site officiel de Bwin. Ainsi, la licence « gadget », qui plus est contraire à l’ « esprit de Bruxelles », n’empêchera pas plus les flux étrangers que le monopole actuel, et remplacer « réalité » par « dogme néo-libéral » semble, une nouvelle fois, plus opportun pour comprendre la vérité de la politique gouvernementale.

Soigner le plan de table…

Car le marché est lapalissadement gigantesque. La FDJ reconnaît un chiffre d’affaires annuel de 9,2 milliards d’euros dont 630 millions pour les paris sportifs en ligne. Le PMU affiche quant à lui un CA de 9,3 milliards dont 540 millions issus des paris en ligne. Des études annoncent la multiplication par trois de la part des jeux en ligne d’ici 2012, d’où l’urgence de se positionner afin de capter ces capitaux. Ainsi, assiste-t-on à de grandes manœuvres entre bookmakers et acteurs du village médiatico-sportif français. Exception française au sein de l’UE, le Code du Sport oblige les parieurs à obtenir l’accord de l’organisateur de la compétition avant d’organiser tout pari. Aussi, l’arrivée des organismes de paris sportifs oblige à passer des partenariats avec les organisateurs et les différents médias détenteurs des droits d’exclusivité sur la retransmission des compétitions. Au rang des mariages officiels, BetClic, société détenue par Stéphane Courbit, sponsorise déjà l’OL et l’OM et occupe l’antenne via Europe 1. Le scandinave Unibet est présent au PSG et sur RMC, via l’émission « les paris d’RMC. » Bwin s’est associé avec le groupe Amaury et M6, en attendant un futur partenariat avec les Girondins de Bordeaux. Des rumeurs de rapprochement entre le groupe Barrière (Dominique Desseigne) et la Française des Jeux (ouverture du capital à hauteur de 20%), déjà liée à RTL, courent, tandis que Orange, nouveau Vivendi période Messier, se cherche partenaire. L’ancien PDG de TF1, Patrick Le Lay, a lancé Eurosportbet, filiale de Eurosport, donc de TF1, donc de Bouygyes, dans lequel est présent également François Pinault via son fond d’investissements baptisé Artémis. S’agaçant du retard pris par la France à quelques mois de la Coupe du Monde, l’ex-vendeur de «  temps de cerveau disponible » décrit son modèle économique : abonnement mensuel compris entre 30 et 40 euros que consacreraient les familles à parier, sur le modèle de la télévision payante (4). Devant tant de rapprochements et d’alliances, les députés socialistes ont déposé un amendement interdisant de telles collusions d’intérêts, arguant qu’après la vente de temps de cerveau disponible, l’objectif était désormais de vider les comptes en banques des auditeurs et des téléspectateurs. Décidément pas très réalistes, ces socialistes…d’autant plus, se plaint Aulas, que l’affaire traîne en longueur et que le gouvernement semble temporiser avec son obsession de « maîtriser » l’ouverture.

Capitalisme licencieux…

L’astuce du ministre Woerth pour conserver le contrôle sur le marché des jeux en ligne tient dans un chapelet de mesures contraignantes. L’activité n’est autorisée sur le territoire français qu’à condition de l’obtention d’une licence renouvelable délivrée gratuitement pour 5 ans par l’ARJEL (autorité de régulation des jeux en ligne), office créée pour l’occasion. Jeux en ligne car la FDJ et le PMU conservent le monopole des jeux de papier. Le bookmaker doit établir une plateforme informatique en France, les comptes « étrangers » doivent être supprimés et créés de nouveau sur le site légal (pour les parieurs, méfiez-vous, retirez votre argent avant que le compte ne soit détruit). De plus, contrainte suprême, la redistribution des gains est plafonnée à 80-85%, comme pour la FDJ, contre 90-95% actuellement chez les bookmakers étrangers. En clair, cela signifie que les côtes proposées aux parieurs français sur les sites légaux seront moins attractives que celles affichées sur les sites étrangers. De plus, l’Etat français entend prélever 8,5% des gains des bookmakers, contre 4,5% en Italie, 1,5% en Grande-Bretagne, 0,5% à Malte, dont la plupart des bookmakers actuels possèdent une licence. Ainsi, cette histoire de licence semble tourner à la farce pour des bookmakers qui se voient « sur » taxés et dont l’attractivité produit est limitée. Officiellement, ces mesures entrent dans le cadre de la lutte contre l’addiction, le gouvernement « pariant » sur la faiblesse du gain pour limiter le nombre de parieurs. Reste à interdire l’accès aux sites étrangers et à ce que Bruxelles accepte ce « monopole par la licence » là où la tendance penche vers la validité d’une licence sur l’ensemble du territoire de l’UE quelque soit le pays membre l’ayant délivré. Malte et ses 0,5% de prélèvements avec plafonnement à 90-95% des gains ou la France et ses 8,5% pour un plafonnement à 80-85% ? L’idéologie ou la réalité ?

En place pour le festin…

Ne cherchez pas de réponse puisque de question posée il n’y en a point. Imaginer Nicolas Sarkozy réunissant ses mécènes au Fouquet’s pour leur expliquer que « le capitalisme, sagement « maîtrisé », est le meilleur des systèmes possibles », c’est méconnaître la réalité du dogme, penser que le libéralisme incarne la liberté d’entreprendre là où il ne s’agit que de libéralité, de « licence. » Ainsi, la licence proposée par le projet de loi n’a pour objet que de permettre à la FDJ et le PMU de s’adapter à la concurrence prochaine, tout en écrémant le marché des indésirables. En effet, la FDJ et le PMU conservent le monopole des jeux de papier, soit la clientèle habituelle des bars-tabac, que la réorganisation des produits tend à éduquer progressivement à la complexité des paris en ligne. Pour ce faire, la FDJ propose ParlonsSport, version papier d’une interface internet de paris en ligne, et ParionsWeb, son alter ego numérique. De plus, le partenariat passé avec Canal + garantit une visibilité accrue sur l’ensemble de la Ligue 1, voire de la Ligue des Champions et des championnats étrangers. Une émission de pronostics sportifs avec les experts Canal +, sur support internet estampillé FDJ consoliderait certainement la rente de situation de l’entreprise d’Etat. Dès lors, les opérateurs privés sont légitimes dans leurs plaintes à l’encontre du gouvernement…si l’on table sur le blocage des sites étrangers sur le marché français. Or, ce blocage paraît difficilement réalisable, et il semble plutôt que les gros opérateurs se dirigent vers une solution mixte : plateforme française sous licence française complétant l’offre « étrangère », plus attractive. Cette concurrence « déloyale » provoquant la disparition des opérateurs les plus fragiles constituerait un tamis duquel ne ressortiraient que les institutions les plus solides, un écrémage au profit de l’oligopole déjà en place. A l’aune de la Coupe du Monde 2010, plus d’une centaine de demandes de licences sont parvenues sur le bureau de l’ARJEL, parmi lesquelles celles de Betclic, Betfair, Partouche, le groupe Barrière, ou encore…Patrick Bruel, tandis que Unibet ne semble pas même vouloir se donner cette peine (5). Quoiqu’il en soit, beaucoup trop pour que le modèle économique envisagé ne soit efficace. En effet, l’ouverture « maîtrisée » signifie, à terme, la présence d’une dizaine d’opérateurs couvrant 80% du marché et réalisant des bénéfices suffisamment importants pour garantir des rentes substantielles aux organisateurs ainsi qu’aux acteurs des compétitions. Ainsi, Bwin vient de renouveler son contrat de sponsoring avec le Real Madrid pour un montant avoisinant les 25 millions d’euros par saison. En résumé, la « maîtrise » gouvernementale consiste à nettoyer le terrain pour permettre le festin. Par la suite, il sera toujours temps d’aligner la législation française sur ses homologues étrangères à coups de « cadeaux » fiscaux et autres décrets à destination des conviés du Fouquet’s.

Des sesterces aux deniers du culte…

Jadis, les évergètes finançaient des jeux sur leurs propres sesterces afin de satisfaire la plèbe. Du pain et des jeux, selon l’expression de Juvénale, pour garantir la paix sociale. Menace pour le pouvoir centralisateur de la Rome chrétienne, l’évergétisme fut interdit au VIème siècle, laissant à l’Eglise le rôle de « bienfaiteur » de la société. Des hosties plutôt que du pain…la messe en guise de cirque. Aujourd’hui, la plèbe finance elle-même son cirque, et les évergètes empochent la plus-value. Festin antropophage…

(1)    European Sport Security Association, née en 2005 suite à l’affaire Hoyzer, arbitre allemand ayant truqué 4 matchs de Bundesliga en 2004.

(2)    L’affaire Davydenko illustre le bon fonctionnement du système.

(3)    Bosnie 1 – 1 Turquie. La sélection bosniaque se serait vue offrir 500 000 euros pour prix de la défaite.

(4)    http://www.lefigaro.fr/medias/2009/05/14/04002-20090514ARTFIG00011-la-strategie-de-le-lay-pour-les-jeux-en-ligne-.php

(5)    http://www.dailymotion.com/video/x8rvfx_complement-denquete-jeux-en-ligne_news

www.journaldunet.com

www.meilleurescotes.com

www.larevue.hammonds.fr

www.humanité.fr

www.senat.fr

www.droit-technologie.com

www.monde-diplomatique.fr

http://blog.ruedesjoueurs.com/tag/pari-sportif/

http://www.parissportifs.com/blog/les-deputes-votent-le-texte-sur-les-paris-en-ligne-2350.html

L'ancien

Un commentaire

  1. Encore un article ‘intelligent, instructif, pédagogique voir politique.
    J’espère que tout ces gros mots ne vous mettrons pas de mauvais poil pour cette année à venir ; année noire pour un pov’ supporteur lyonnais.
    Jahlove à tous !

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