Superacad, ép. 13 : La ville. Le vidéaste. L’appel.

Résumé des épisodes précédents : Sous la pression policière, l’Editeur envoie Superacad loin de Paris, accompagné de Sophie Taillandier. Après un trajet entaché de regrettables dérapages radiophoniques, nos héros arrivent enfin à Marseille.

– Eh va niquer tes morts, putain, ahhhhh !

Je rends grâce au printemps marseillais qui, en nous incitant à rouler les vitres ouvertes, a précipité ce premier contact verbal avec un autochtone. Jeune homme vêtu d’un survêtement d’Arsenal, celui-ci me gratifie d’un double doigt et poursuit la traversée du boulevard qu’il venait d’initier à dix centimètres de mes roues. Le temps de me demander s’il existe un homologue de Superacad version « sécurité routière », et une bordée de klaxons furieux me sanctionne de cet arrêt prolongé. Une voiture hors d’âge me double dans un crissement de pneus, le passager m’offrant au passage son doigt de bienvenue.

Cinq minutes hors de l’autoroute, deux injures. Je sens que tu vas te plaire ici, Guy, raille Sophie.

– Oui ben désolé, j’ai pris la première voiture que j’ai trouvée, pas ma faute si elle est immatriculée en 69. Rappelle-moi plutôt où je dois trouver Carmelus.

– Au téléphone, il m’a dit « je vous attends au pied des escaliers de la gare, vous pourrez pas me louper ».

– Bon ben on va être fixés, je crois qu’on y arrive au pied de la descente, là. On va prendre le virage doucem… ho bordel.

En effet, le correspondant phocéen du groupe Horsjeu ne se rate pas. Ou plutôt, difficile de rater sa Méhari blanche et verte siglée d’un « Zoo de la Barben » rouge vif, décoration rehaussée du dessin d’un hippopotame tout sourire. Le véhicule est vautré en double file sur le passage piéton. J’actionne les warnings et me gare derrière la quasi-épave. Je sors, et avise les militaires de Sentinelle stationnés au pied des escaliers monumentaux ; ceux-ci n’accordent qu’un bref coup d’œil à notre stationnement illicite : visiblement, entre ma tronche insipide et la voiture Pinder de notre contact, nous ne constituons pas une menace terroriste crédible.

Carmelus Baasz vient à notre rencontre. Son survêtement de l’OM, réglementaire en ces lieux, prévient toute velléité d’agression de ma part. Pour le reste, son collier de barbe, sa chaîne en or, ses lunettes de soleil ostentatoires et plus globalement sa tenue générale confirme ce que je pensais a priori de cette ville, à savoir le manque déplorable d’effectifs dont souffre sa police du bon goût.

– Ah, Superacad et Sophie, z’avez fini par arriver !

– Appelle moi plutôt Guy, chuchoté-je, ya des flics pas loin quand même.

– Boh, ‘s’en bat les couilles des condés. Allez, montez.

– Faudrait qu’on gare notre voiture avant, non ?

– Bats les couilles, t’inquiète.


Nous grimpons donc dans la Méhari et abandonnons donc notre Clio au bas de la gare. Carmelus démarre sans considération pour les piétons tentant de traverser au rouge ni la voiture qui arrive de derrière. Une rafale de klaxon et un échange d’injures plus tard, nous tournons dans les rues de Marseille, pendant que notre chauffeur entame le briefing de la mission.

Allez, on a un peu de temps, je vous fais l’itinéraire touristique. Attends, c’est par où, déjà… mon vier, depuis qu’ils ont mis tous ces sens uniques de merde, là, ah ouais, attends, faut tourner là – QUOI MON CLIGNOTANT, NIQUE TA MÈRE UN PEU, TOI, NON ? Putain, y savent pas conduire ici, mes couilles, quoi. Ouais, donc là, je disais, on va aux Goudes, je vais vous faire passer par la Corniche, vous allez voir, c’est joli. Il va bien l’Éditeur au fait ? Je l’ai pas vu depuis l’an pèbre, ça va, il tient le coup ? La dernière fois, il avait des hémorroïdes, peuchère, il avait même dû arrêter le cyclisme tellement ça lui faisait mal, mon vier, c’est une plaie ce truc, un jour j’avais mis trop de harissa à la Kahena… d’habitude, je supporte les épices, hein, mais là je sais pas, j’avais eu mis trop de harissa et du coup, woh putain, je te jure, j’avais fini les intestins en feu et le rectum en chou-fleur. Sans rire, hein, ça faisait des … comment on dit, des esques roissantes, des trucs comme ça, enfin putain, c’est une sale histoire ces saloperies là, enfin, comme on dit, tant qu’on a la santé par ailleurs c’est bien, hein, je veux dire, on a un collègue à la mairie, lui c’est carrément un cancer de l’anus qu’il a eu et…

Me voyant à bout de nerfs au point d’attaquer la garniture du tableau de bord avec les dents, Sophie, assise à l’arrière, se charge d’endiguer le flot de paroles en tapotant sur l’épaule de Baasz.

Heu… L’Éditeur nous avait parlé d’une… d’une sorte de mission, mais on ne sait pas trop ce dont il s’agit. C’est toi qui es censé renseigner Guy, je crois ?

– Ouais, pardon. Je parle, je parle et je m’emporte. Ouais, bon, Eddy, au tél il m’a pas dit grand-chose, hein. Té, on arrive sur le Vieux-Port, regardez un peu si c’est pas beau tout ça.

De fait, après avoir vécu en rat d’égout pendant des semaines dans les tréfonds du HorsJeu Building, même l’atmosphère saturée de gas-oil est pour moi une goulée d’air frais. Pourtant, un je-ne-sais quoi me maintient en alerte. Il ne s’agit pas de notre exaspérant correspondant, lui est énervant mais j’ai juste envie de lui coller une baffe comme n’importe quel humain. Non, ce sont bien mes capteurs d’indignité footballistique qui se trouvent inhabituellement éveillés.

La mer, le doux soleil de l’après-midi, la Bonne-Mère qui surplombe le port grouillant de vie, c’est bien une carte postale qui s’étale devant moi. Pourtant, ma vue est parasitée par ce filtre « Superacad » qui fait clignoter certains passants devant mes yeux. Oui, « clignoter », littéralement : touristes ou autochtones, je n’en sais rien, toujours est-il qu’ils brillent comme des tumeurs sur un scanner de malade en phase terminale, tous ces survêtements fluo de Chelsea, ces combinés « maillot rose du Real-chaussettes-claquettes », ces maillots collectors du PSG ennemi, payés un SMIC par des idiots fiers de les exhiber sous les regards mornes d’une foule qui n’en a plus rien à foutre. Une famille promène ses rejetons obèses, l’un en Bayern, l’autre en Barça dégradé orange ; certains même, sans doute venus d’une campagne où le temps s’est arrêté il y a cinq ans, osent arborer des maillots thaïlandais.

Ce défilé des horreurs footballistiques sature mes sens, au point de me faire trépigner sur mon siège. Croisant mon reflet dans le rétroviseur de la Méhari, j’avise ce visage cireux et ces yeux injectés de sang annonciateurs d’un imminent berserk sodomite sur la voie publique. Chaperon efficace, Sophie s’en aperçoit et invite notre conducteur à gagner des rues moins fréquentées. Ni une ni deux, Carmelus déboîte sous le pare-choc d’un bus de ville et dépasse toute une file de voitures. Notre bolide franchit sans ralentir un passage piéton, manquant de procurer un AVC à un couple de Néerlandais qui débarquait du ferry-boat. Parvenu au bout de la ligne droite, Carmelus se rabat tout aussi brusquement, sans omettre les échanges de courtoisie – klaxon-doigt – prévus par le code de la route local en de pareils cas.


Quittant le Vieux-Port, la foule se raréfie et mes tourments s’apaisent aussitôt. Nous parvenons sur le front de mer, qui nous offre une coupure radicale avec le foisonnement du centre-ville. « Là, tout n’est qu’ordre et beauté », comme dirait l’autre. Il faut bien l’avouer, le point de vue vaut le déplacement dans cette ville, quand bien même tout être normalement constitué peut y ressentir une menace permanente sur sa santé mentale. La Corniche est aussi apaisée que le centre-ville était agité, et même notre excité de chauffeur semble lever le pied pour apprécier un peu le paysage. Je me souviens d’un auteur marseillais qui écrivait que la lumière ici ne ressemblait à nulle part ailleurs. Vantardise méditerranéenne, pensais-je alors, jusqu’à ce que cette virée me détrompe. S’adoucissant à l’approche du crépuscule, le soleil nous enveloppe d’une chaleur protectrice, presque aimante. Le bleu de la mer devient plus profond, tandis que le blanc jusqu’ici éclatant des rochers prend une teinte jaune-orangé. Je me retourne vers Sophie, elle aussi toute à sa contemplation.

– C’est beau, hein.

Plutôt que de renchérir sur mes platitudes, elle se contente de sourire en posant la main sur la mienne. Un sourire simple, sincère, que je lui avais rarement connu jusqu’ici, tant nos relations ont jusqu’ici été marquée surtout par la fuite, le doute, le cyclisme et les enculades barbares infligées à des tiers. Seule une ville comme Marseille était sans doute capable de nous ménager de tels moments de plénitudes au milieu de nos existences de tarés.

– Elle a l’regard qui tue Tchikita, cheveux longs comme Nikita ; si elle me quitte pas, j’la quitte pas, Tchikita, Tchikita…

Balancée dans un autoradio poussé à mort, la voix autotunée du crooner local nous interrompt dans un sursaut. De concert, Sophie et moi fusillons Carmelus Baasz du regard.

– Bah quoi, on se fait un peu chier, non, je vous mets de la bonne zique locale, quoi faut découvrir ce qui se fait à Mars… pfff, bon, ok.

Notre chauffeur se résout à baisser l’autoradio devant notre air furibard. Quoique briefé par l’Éditeur sur l’absence totale de risque à manifester des goûts de chiottes en ma présence pourvu que ce fût hors du champ footballistique, il se demande visiblement si mes colères sodomites ne s’apprêteraient pas à faire une exception pour les fans de Jul. La suite de notre voyage se déroule dans un silence tendu. Sophie et moi n’osons plus nous regarder de peur qu’une nouvelle salve de musique à chier ne puisse à tout moment venir agresser nos tympans… une sorte de stress post-traumatique, sans doute. Du coup, je n’en ai que plus hâte d’en finir avec cette fameuse mission dont je ne sais toujours pas grand chose.

Nous passons devant les grandes plages herbeuses où de nombreux jeunes et moins jeunes s’adonnent au football, mais il s’avère que ces lieux ne sont pas le terme de notre voyage. Du reste, mes capteurs d’hérésie footballistique sont d’une singulière tranquillité. Si les maillots third des clubs pompe-à-fric parsèment toujours autant le paysage de leurs vomissures fluorescentes, il semble qu’ici l’esprit soit au foot, et rien qu’au foot. Ici, les plages n’ont pas encore été livrées aux persécuteurs de ballon sur voie publique, ceux-là même qui réservent le football urbain aux idiots jugeant pertinent de claquer un demi-SMIC pour avoir le droit de passer une heure sur des terrains cancérigènes.

Peu à peu la ville se délite, et les montagnes se rapprochent à mesure que nous parcourons les derniers faubourgs. Bientôt, la route serpente entre les roches calcaires prêtes à s’embraser dans le couchant.

– Bon, Carmelus, elle est où ta mission ? Je savais pas qu’il y avait des footballeurs dans les Calanques de Cassis.

– Oh, on dit les Calanques de Marseille s’il te plaît, fais pas le Parisien, ah. Et pis d’abords, on y va pas, dans les Calanques, on va s’arrêter aux Goudes. Té, on va s’arrêter là pour le brifinne, d’ailleurs.

Et de vautrer sa Méhari sur le « là » en question, c’est-à-dire un espace de cinquante centimètres entre la chaussée et le parapet en sortie de virage. Peu enthousiaste à la perspective de nous voir broyés ou précipités dans la mer par le premier bus qui passe, je m’apprête à poser une réserve d’ordre sécuritaire, quand Sophie m’interrompt :

– Je serais prête à parier que sa réponse va être « ‘bats les couilles ». Laisse-le présenter la mission, plus vite on aura fini, plus vite on restera viv…

L’embardée d’une moto qui arrivait à toute vitesse nous surprend. Le temps pour Baasz d’un doigt-réflexe envers l’infortuné, et l’heure vient de passer aux choses sérieuses :

Mon vier ces motards, ‘font gaffe à rien, putain… bon, bref. Le village qu’il y a là-bas, c’est les Goudes. Et aux Goudes, d’après les tuyaux que j’ai eus, ya Bangrouste.

– Le vidéaste ? Ne m’en dis pas plus, savouré-je en sentant, rien qu’à l’évocation de son nom, un frisson superacadien irradier ma colonne vertébrale.

Oué, Eddy a pensé qu’on l’entendait depuis un peu trop longtemps, celui-là. Mais je te préviens, il sera pas seul, ils font une rencontre de viers hypés avec l’équipementier, là. Y aura Momo Barri, y aura Roger Lanisse…

– Vié hypé… ah oui, VIP, ok. Bon, on y va, je descends de la voiture et je les encule après le sermon habituel, et on repart, c’est ça ?

– Oué, voilà. Ah, et, heu…

– Oui ?

– Ben… c’est un truc avec l’équipementier, je t’ai dit alors, heu… si tu pouvais… si tu pouvais me gratter un survêt , au passage, tu vois, quoi ? Beuh… parce qu’Eddy il nous paie au lance-pierre, et il nous interdit de nous faire pontzoriser alors voilà, quoi, un petit survêt de l’OM au passage, quoi, une sorte de compensation pour services rendus, quoi.

– Allons, Carmelus, depuis quand écrit-on sur Horsjeu dans un but lucratif, hein ?

– Un butlu quoi ?

– (soupir) pour faire des sous. On a toujours œuvré de manière désintéressée et pour la beauté du football, n’est-ce pas ?

– Oui, enfin, corrige Sophie, c’est surtout que vous êtes trop manches pour réussir à tirer trois sous de ce que vous faites. Comme disait ma mère, « si Marx avait su faire du capital, il n’aurait pas eu envie de l’écrire. »

Merci Sophie. Merci. Oui, bon, et puis l’entreprise est florissante, hein, alors ça compense les académiciens qui gagnent rien.

– Et puis c’est faux qu’on gagne rien, hé, moi j’ai un lecteur qui bosse chez Farina, il m’a fait le curage de fosse septique à demi-prix tellement on l’avait fait rigoler, je m’en souviens, c’était le lendemain du jour où j’ai écrit que Valbuena c’était un gros péd…

– Oui oui, merci Carmelus, on s’en souvient. Le directeur juridique s’en souvient en tout cas, il en parle tout le temps.

– Oui, et aussi, ya un jour Michel Delpech qui m’a invité dans le Loir-et-Cher et…

– Démarre. Par pitié, démarre et tais-toi.

La Méhari quitte son emplacement, faisant piler le minibus n°20 qui arrivait derrière. Un petit couple de Chinois assis au premier rang s’emplafonne dans le pare-brise, y laissant une trace sanguinolente.

Ah ah, hébé putain, remarque, ils auront pas le nez plus… non, rien, se ravise Carmelus en croisant nos mines atterrées. Réorientant son trait d’esprit vers un doigt au chauffeur du minibus, saillie moins recherchée mais toujours efficace, il démarre en trombe et nous voici deux minutes plus tard dans le charmant village des Goudes.


Nous nous garons, pour une fois avec un soin infini, et marchons quelques mètres jusqu’à arriver sur un promontoire surplombant une petite crique. Baasz nous invite à nous mettre à plat ventre derrière un rocher pour observer l’effervescence qui gagne la minuscule plage. Le soleil déclinant donne enfin à la lumière marseillaise sa pleine mesure. Les rochers rougeoient comme jamais alors que la mer se pare d’un bleu à pousser Yves Klein au suicide. Je commets l’erreur de me tourner vers Sophie ; nimbés de cette lumière, son visage mat et ses cheveux ondulés sont d’une harmonie parfaite. Qu’importe nos années passées, l’instant est trop parfait pour ne pas que cette vérité éclate : nous étions tous les deux nés pour être présents ici, et maintenant. La mâchoire pendante et l’érection à fleur de slip, je ne parviens pas à me détacher de ses yeux noirs. Elle me sourit, et chuchote :

Ne dis rien… profitons… tu sais qu’à Marseille, tout peut changer en quelques sec…

– Oh mon vier, les gars, vous dormez ou quoi, regardez en bas, ça bouge, con !

Aussi insupportable soit l’énergumène, Carmelus n’a pas tort. Une personne blonde genre attachée de presse mais que nous cataloguerons plus généralement dans la catégorie de « connasse » semble affairée à faire chier tout son entourage. Sortie tout droit d’un épisode de Plus belle la vie, sa présence ruine à elle seule ce cadre idyllique. Sa voix d’executive woman de bas étage arrivant même à couvrir le ressac et le cri des goélands, nous l’entendons sans peine :

Allez allez, Messieurs, on se bouge. La lumière, on est comment ? Parfait dans 5 minutes ? OK, alors on s’active. Tout le monde a bien lu le brief ? Monsieur Bangrouste, vous êtes opé ? Monsieur Lanisse, montrez voir…. holà, ça va pas, attendez. MAQUILLEUSE ! MAQUILLEUSE ! Ah, vous êtes là… bougez-vous un peu, hein, c’est pas pour vous tourner les pouce qu’on vous p… qu’on vous prend en stage. Dites-moi, qu’est-ce que c’est que ces cernes sur Monsieur Lanisse ? On les voit à peine ! Vous me rajoutez tout de suite des cernes, allez ! Je vous l’avais bien forwardé, le brief make-up ? Hors de question de step down les cernes on a dit, au contraire on upgrade la marseillitude de Monsieur Lanisse, alors on met plus de cernes. Ah, Monsieur Barri… oui, qu’est-ce qu’il y a ?

Vidéaste connu pour ses vociférations hebdomadaires, le Barri en question n’en mène pas large face au dragon blondasse, à qui il s’adresse tout penaud sans que nous puissions discerner ses paroles. En tout cas, son intervention semble mettre la patronne hors d’elle.

– QUOI ? VOUS N’AVEZ PAS DE TÉLÉ !? PUTAIN MAIS C’EST PAS VRAI, ON TOURNE DANS DEUX MINUTES ET MOMO BARRI N’A PAS DE TÉLÉ ! ACCESSOIRIIIIIIIISTE ! QU’ON APPORTE TOUT DE SUITE LA TÉLÉ DE MONSIEUR BARRI. ON N’AURA PAS LE CLIMAX DE MOMO BARRI SANS TÉLÉVISION ÉCLATÉE, MERDE QUOI, TOUT LE MONDE SAIT ÇA. UNE TÉLÉ VITE ah, la voici. Allez, vous me remettez le replay d’OM-Rennes d’hier. Vous avez fait vos étirements, Monsieur Barri ?

Celui-ci acquiesce, et se déplace à une barre de danse posée un peu à l’écart. Il y exécute une série de cinq battements qui semble satisfaire sa commanditaire.

Mouiiiii, ça va. Vous pensez bien à mettre vos Pumpo Patator XZ50, hein. Je vois que ce sont les Patator HH88 que vous portez, là, c’est le modèle qu’on brandera avec nos Youtubeurs lyonnais. Voilà, et quand vous enclenchez le coup de pied, vous essayez de ne pas mettre trop de sable sur vos chaussures, hein, on fera un close-up sur le logo Pumpo, faudra qu’il soit bien visible. ALLEZ MESSIEURS, EN PLACE, ON VA TOURNER.

Cela fait deux bonnes minutes que je suis déjà gris et déformé, sous pression comme une cocotte-minute. Sophie m’ayant convaincu d’attendre le début du tournage pour plus d’impact psychologique, j’attaque le rocher avec mes dents pour passer le temps. Le « ça tourne » soudain crié de la plage a un effet libérateur.

Allez les gars, on va faire la minute de Roger en direct de la Baie des Singes, et je devrais même dire LA BAIE DES CHÈVRES après ce qu’ils nous ont fait hier soir. Enfin je vais pas m’énerver tout de suite parce que mon cardiologue il va pas être content, je vais plutôt vous présenter ceux qui m’accompagnent dans cette minute ‘esseptionnelle : Bangrouste et Momo Barri, et… heu… oui ?

Le fait de voir débouler des rochers un monstre bavant aux yeux injectés de sang fait instantanément oublier à Roger Lanisse la déroute olympienne de la veille. Il se demande visiblement si ma venue consiste ou non en un happening que le sponsor aurait planifié sans l’en prévenir. De mon côté, voir ce vieil homme aussi décontenancé atténue ma haine initiale. Pour tout dire, j’aurais dû attendre pour intervenir que l’un des deux jeunes cons qui l’accompagnent prît la parole. Un moment d’observation sergioléonin s’empare de cette plage exigüe, quand un technicien rompt le silence d’un hurlement :

Je le reconnais, c’est le violeur foot de Paris !

Preuve de ma notoriété médiatique, ce cri donne le départ de la débandade. Terrorisés à la perspective d’une sodomie violente, les techniciens s’enfuient à travers les rochers, certains plongent dans la mer. Les plus pratiques tentent de remonter l’unique route d’accès, malheureusement pour eux bloquée par la Méhari que Carmelus Baasz a garée en travers. Paniqués, ils se fraient un chemin à travers les buissons épineux avant de disparaître, ensanglantés. Reprenant soudainement mes esprits, j’avise mes cibles prioritaires en laissant échapper le menu fretin. Je me rue ainsi vers les sièges où se trouvent les trois vidéastes. Bousculant le doyen Lanisse, je saisis Bangrouste dans une main, Barri dans l’autre, et les soulève à bout de bras.

Pitiéééé, pitiéééé ! pleurniche le premier. Je fais rien de mal, moi, je fais juste des vidéos. C’était juste un délire, c’est pas ma faute si les gens aiment bien et si des connards ont voulu m’imiter. C’est Momo que vous devez enculer, pas moi, moi je suis un vrai !

– Ta gueule. Justement. T’es le premier. Le patient zéro. La tumeur primitive. C’est après toi qu’ils ont tous proliféré. C’est toi qui leur as fait comprendre qu’on pouvait réussir sans prononcer une phrase complète, juste en s’habillant comme un pitre, en criant fort avec l’accent. Il y en a à Paris, à Lyon, si ça se trouve on va même en voir à Guingamp, des clowns de ton espèce, attirés par les vues faciles et la possibilité de se faire rincer par les marques. T’as été vrai à ta première vidéo ; t’as pas voulu arrêter. Dommage pour toi.

– Tu ne nous auras pas tous. Tu l’as dit toi-même, on a proliféré. On est plus nombreux.

Bravade désespérée mais inutile, même si je reconnais le panache.

– Que tu crois. T’avais un haut-parleur, je crois ? T’as toujours un haut-parleur avec toi.

Il désigne une caisse d’accessoires. Je lâche son acolyte Barri, qui s’écroule comme une merde en disant « wola ». D’un geste, je lui indique d’aller vite chercher le mégaphone s’il tient à son anus. L’appareil est en état de marche. Parfait. Barri tente de ramper hors de ma portée, je le maintiens d’un pied sur le dos. Jouant avec le bouton marche/arrêt du haut-parleur, j’enchaîne :

– C’est là que tu demandes un truc, Bangrouste, là, non ?

– Beuh… je vois pas, non.

– Mais siiiiiiiii, ton truc de langage, là. Allez, fais pas ta mijaurée, j’ai pas ma soirée.

– Euuuh… ouskonvakeskonfé…

– Plus fort !

– Oueskon va ? Keskon fait ?

– À la bonne heure ! Alors réponse 1, oueskon va : dans ton cul. Réponse 2, keskon fait : on fait ça.

D’un geste ferme, j’enfonce le mégaphone dans son fondement. Le pied toujours appuyé sur Barri, je prends mon inspiration, la plus profonde possible. Dans le soleil rouge, devant la mer et les collines, je porte un fier regard sur l’horizon en tenant à bout de bras mon vidéaste empalé sur son mégaphone. Une vraie affiche de propagande, Eddy serait fier de moi.

D’un mouvement du pouce, je remets en marche l’appareil ; un larsen traverse les entrailles de Bangrouste ; ressortant par sa bouche, le son assourdit toute la crique. J’approche ma bouche du micro (et donc, il faut bien le dire, de l’anus de ma victime) et me mets à pousser un long et puissant hurlement, m’efforçant d’exorciser dans mon cri toute cette histoire de cinglé qui m’arrive depuis des mois. L’onde sonore est si puissante qu’elle distord l’air, formant une vague visible qui s’éloigne de nous à toute vitesse pour se répandre sur le monde. Si je maîtrise bien mes superpouvoirs, le faisceau d’énergie envoyé à travers Bangrouste devrait atteindre tous ses héritiers sans affecter les personnes innocentes. Impatient de vérifier, je tourne vite la tête pour m’apercevoir qu’en haut de la butte, Carmelus Baasz et Sophie se portent comme des charmes. Ou presque, Baasz agite  vigoureusement son auriculaire tandis que je vois Sophie se pincer le nez comme après un plongeon trop subit. Mais bon, à part ces désordres tympaniques, ils vont bien, et me rejoignent d’ailleurs sur la plage. À mon pied en revanche, Momo Barri est tétanisé, la colonne vertébrale en hyperextension et de la fumée s’échappant de ses divers orifices.

Au bout du mégaphone, Bangrouste est dans le même état, de même que la pétasse à sponsor un peu plus loin. Aucun technicien ne semble en revanche avoir pâti de ma fureur, un bon point pour la classe ouvrière. Je laisse choir ma victime et me tourne vers mes compagnons, quand un sanglot se fait entendre. C’est Roger Lanisse réfugié sous un siège depuis le début de la bousculade et profondément terrorisé. Terrorisé, mais l’anus intact, épargné par mon onde vengeresse. Je savais que cet homme avait bon fond.

Je… je veux m’en aller.

– Va, vieil homme, dis-je, magnanime. Mais à l’avenir, surveille tes fréquentations.

– Oui Monsieur, au revoir Monsieur.

– Et sache que j’ai pour nom : Superacad.

Allez, en route, je vous ramène à la gare, intervient Baasz, visiblement interloqué d’avoir enfin vu mes superpouvoirs en action. C’est alors que j’avise une lueur rouge sur une colline plus éloignée.

Attendez, il faut que j’aille là-bas, dis-je, perturbé par je ne sais quoi.

À Callelongue ? T’as que ça à foutre, là, maintenant ?

– Il a raison, renchérit Sophie. Les flics vont arriver, et il n’y a qu’une route pour venir ici. Il faut qu’on se dépêche, sinon ils vont forcément nous croiser. On n’a pas une voiture discrète, je te rappelle.

– Je sais pas… c’est la lumière qui m’appelle.

– Mais fais pas caguer, putain, c’est un reflet du soleil couchant. C’est joli, c’est Marseille, mais c’est qu’un putain de mon vier de reflet.

– Faut que j’y aille, réponds-je péremptoire. D’un regard, Baasz appelle Sophie à son secours, et la voit aussi désemparée que lui.

– Bon, alors, oueskon va, keskon f…

– PARDON !?

– Euh, non, rien… Bon, écoute, fais ta grimpette si tu veux, moi je ramène Sophie à l’abri.

– C’est ça, je vous rejoins.


Et je pars à pied, sans plus de cérémonie. Ce reflet rouge est si mystérieux que j’en ai oublié de saluer Sophie ; non, même, je puis dire que je l’ai laissée tomber comme une vieille merde. Mais ce point rouge est hypnotique. Je dois y aller. Alors que le soleil décline, je marche à travers les rochers du bord de mer. C’est en effet le village de Callelongue qui est annoncé par une pancarte, amas de cabanons isolé au bout du monde. Un vent puissant s’est soudain levé, créant de l’écume et enflammant le ciel. D’une couleur magnifique avant le crépuscule, les montagnes n’ont mis qu’une poignée de minutes à se transformer en rochers menaçants. Au-dessus du village se dresse un sémaphore. Le point rouge est toujours là, légèrement au pied du bâtiment.

L’ascension me prend encore une bonne vingtaine de minutes, alors que le soleil a franchement décliné. Sous le sémaphore, dans une anfractuosité, un homme se tient assis, s’abritant du vent sous un burnous. Avant de s’éteindre, le soleil allume un dernier reflet rouge dans ses lunettes, seul élément de son visage que la capuche ne dissimule pas. L’homme se lève, le vent violent et salé soulevant les pans de son lourd manteau. Il m’attendait. Épuisé par la marche, transi de froid, ce mistral soudain me rappelle que mes habits ont encore été déchiquetés pendant ma transformation en Superacad. Qui est-il, que me veut-il, que fait-il ici… j’attends qu’il prenne la parole, mais pour l’instant, seuls le vent, les embruns et les goélands se chargent de la bande sonore.

Sans un mot, l’homme se tourne vers moi et rabat son capuchon.

M… Monsieur Bielsa ?                                                             


***

Que vient donc faire Marcelo Bielsa dans cette histoire ? Connaît-il le secret de Superacad ? Sophie réussira-t-elle à rentrer en centre-ville sans avoir giflé Caremlus Baasz après 108 écoutes de Jul ? Vous le saurez en retrouvant le prochain épisode de Superacad contre Menesis.

Rappel des épisodes précédents : prologue (l’infirmier)ép. 1 (le pub et la vidéo)ép. 2 (les flics et les clowns)ép. 3 (le lieutenant Taillandier et le chien)ép. 4 (Horsjeu Média, l’Editeur, les gnomes numériques) ép. 5 (Les Gnomes, le Cérébranle, le premier combat avec l’Ennemi)ép. 6 (l’institut médico-légal) – ép. 7 (l’interrogatoire et les scientifiques)ép.8 (le flash-back par les agents du nettoiement)ép.9 (l’infiltration de Sophie et la tragédie de Pieryvandré) – ép.10 (les soupçons de Louis Cifert, la relation entre Sophie et l’Editeur) – ép.11 (Noirmoutier à vélo et le cuistre du Super U) – ép.12 (La route et l’incident radiophonique).

Gervais Marvel Entertainment, Inc.

Editeurs de Superacad, le premier super-héros du football anal, et d'autres belles histoires.

8 commentaires

  1. Caremlus Baasz est quasiment biographique (pour avoir fait croire que tu marques des retourné sur des terrains qui coûtent des Demi smic)

  2. La puissance des ondes, c’est dingue.

    Je ne sais pas si le vrai « Carmelus » va lire ce texte et découvrir ce portrait peu flatteur mais ô combien juste de lui. On est nombreux à espérer une prise de conscience de sa part.

    • La Team Malokuku apporte son soutien à l’Éditeur dans cette épreuve. Ne plus pouvoir faire de vélo, Louis Cifert ne s’en remettrait pas

  3. Autant je trouvais jusqu’ici que les personnages étaient bien campés (surtout Louis Cifert le cycliste), autant cet épisode est excessivement décevant. Voire indigne.

  4. les Patator HH88 que vous portez, là, c’est le modèle qu’on brandera avec nos Youtubeurs lyonnais.

    Bordel c’est beau

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