Cantona, ou Naufrage au bout de la nuit

CANTONA,
ou
NAUFRAGE AU BOUT DE LA NUIT

Personnages.
Éric Cantona, attaquant vedette des Tricolores
David Ginola, attaquant des Tricolores
Jean-Pierre Papin, attaquant des Tricolores, ancien Ballon d’Or
Emil Kostadinov, attaquant bulgare
Gérard Houllier, sélectionneur de l’équipe de France de football
Aimé Jacquet, entraîneur adjoint de l’équipe de France
Le Onze tricolore
Le Onze bulgare

 

(l’écriture de cette pièce date d’avant les évènements du 13 novembre ndlr)

ACTE I

SCÈNE UNE

À Paris, au Parc des Princes, dans les dernières secondes de l’ultime match de qualification pour la Coupe du Monde 1994 aux États-Unis. La France et la Bulgarie sont à égalité, et les Tricolores viennent d’obtenir un coup-franc près de la surface bulgare.

Ginola, Cantona.

GINOLA, seul
La récompense est belle après ce match si moche,
L’Amérique à la fois est si loin et si proche !
Déjà, lorsqu’en octobre ont tremblé nos filets,
On craignait, en quittant le Parc sous les sifflets
D’un public agacé par les maux de la France
(Qui voudrait que de nous vienne sa délivrance),
De perdre le pouvoir d’infléchir nos destins…
Le groupe est sous la loi de conflits intestins
Causés comme toujours par les cons de Marseille
Qui devraient se cacher, et surveiller leur paye :
Quand la flamme était vive, on l’armait contre nous !
Éric voulait snober ce dernier rendez-vous,
Et du vœu d’un patron moins bon qu’il veut qu’on croie,
Du banc je regardais les Bleus au diable en proie.
Mais le Mal se résorbe au moment crucial,
On est maintenant sûrs d’aller au Mondial !
J’annonçai l’heur : à tort exclu du Onze type
Mais prié par le Parc, je rejoignis l’équipe !
Ce fut dur, mais chercher un prix dans la douleur
Rend plus grand le mérite et plus doux le bonheur !

CANTONA, s’approchant
Absurde. Est-ce vraiment le même jeu qu’on joue ?
Que d’erreurs à combler dans ton cerveau de boue !
Quel abîme éprouvant où sombre un profond sport !
Ne vois-tu qu’avec joie on accourt vers la mort ?

GINOLA
Ailleurs et sur le pré tu restes insondable ;
Sois clair, car le trépas paraît inconcevable.

CANTONA
Il reste peu de temps ; d’abord, tu dois savoir
Qu’étonnamment, gagner dépend de ton pouvoir.

GINOLA
Tu m’intrigues, dis tout. Je crois peu les oracles,
Mais on sait leurs succès pour prévoir les débâcles.

CANTONA
Je t’écoutai conter les alarmes des Francs,
Mais tu narres si mal… permets-moi, je reprends :
Excédés par un cas de triche nonpareille,
Par nos affronts publics, par Paris et Marseille,
Leur paix tient aux succès d’un Onze en tension ;
Si, ce soir, on survit mais sans conviction,
D’ici juin s’accroîtront leurs rigueurs et nos doutes,
Et rien n’empêchera d’effroyables déroutes,
Tel un flot furieux dans son cours emporté
Qui ravage sans peine un barrage hâté.
Il faudrait, pour saisir cet effet d’inertie,
Que tu sois footballeur, mais ton impéritie
Veut qu’on t’explique tout : si nous ne gagnons pas,
Ce triomphe sans gloire avance nos trépas.
Tout ce discours pompeux pourra fuir ta mémoire
Si je reçois la balle et scelle la victoire.

GINOLA
Ton plan prend un grand risque en voulant m’impliquer.

CANTONA
Mais quel risque y vois-tu ? C’est à nous d’attaquer.

GINOLA
Un match nul bien acquis vaut mieux que ta victoire.

CANTONA
La victoire pour toi n’est qu’un mot, qu’un pourboire ?

GINOLA
Dois-je agir pour la France, ou pour ton propre bien ?

CANTONA
Qu’importe, car mes biens sont attachés au sien.

GINOLA
Pourquoi mettre au hasard ce que l’attente assure ?

CANTONA
Elle promet des mois d’incertitude sûre.

GINOLA
Ne va-t-on pas craquer sous le poids des enjeux ?

CANTONA
Moi non, toi si, donc passe aussitôt que tu peux.

GINOLA
Mais si l’adresse au tir ce soir nous est ravie ?

CANTONA
Je crois pouvoir freiner de te singer l’envie.

GINOLA
Je crains d’armer le pied qui nous perce le sein.

CANTONA
De nous perdre, les tiens ont-ils d’autre dessein ?

GINOLA
Aux yeux des médisants nous serons de l’ivraie.

CANTONA
Qu’importe leur avis ? Je leur pisse à la raie !

GINOLA
Me rabaisser grandit ton sexe turgescent ?

CANTONA
Oui, mais quand j’aperçois ta tronche il redescend.


SCÈNE DEUX

Tous.

GINOLA, seul
Je le connais, je sais que s’il joint notre armée,
Éric n’a d’intérêt que pour sa renommée.
Dès qu’on gagne, on le fête, et l’injuste Renom
Des dix autres joueurs semble oublier le nom.
Qu’il… Mais le temps fuit ! Soit, que pour nous il décide !

Un joueur français se charge du coup-franc en passant le ballon à Ginola, qui centre aussitôt vers Cantona. Le ballon arrive dans les pieds d’un joueur bulgare.

GINOLA
Non ! Sauvons notre perte, ou je suis parricide !

CANTONA
Tu n’avais qu’une passe à régler !

HOULLIER
Quel félon !

JACQUET
Pourquoi n’a-t-il donc pas conservé le ballon ?

LE JOUEUR BULGARE
Voyez l’erreur d’un seul qui nous offre la chance
Inespérée alors de voir chuter la France !
Voilà remis en jeu, par cet acte enrayé,
Un prix après lequel nous avons tant bayé.
Nul raté n’est permis, ou l’équipe est bannie,
On doit tous s’accorder comme une symphonie.

Le joueur bulgare transmet le ballon à l’un de ses coéquipiers.

UN DEUXIÈME JOUEUR BULGARE
On dépasse aisément ces Français désunis.
Leurs esprits vagabonds sont aux États-Unis,
Et l’on affronte ici leurs somnolentes mânes.

UN TROISIÈME JOUEUR BULGARE
Nous sommes invités à soutirer leurs mannes :
Passe à moi !

UN QUATRIÈME JOUEUR BULGARE
C’est mon tour !

UN JOUEUR FRANÇAIS
Il est véloce !

KOSTADINOV
À moi,
Pour notre heur, en mes pieds remettez votre foi.

Kostadinov marque, d’une frappe sous la barre.

LE CHŒUR DES TRICOLORES
Non, non ! Depuis des mois, un seul point nous sépare
D’un bonheur que nous ôte en un temps l’ost bulgare !

JACQUET
Quelle horreur ! Quelle perte ! Ah, que de mauvais choix !
Ce Onze dissonant m’aura laissé sans voix.

CANTONA
Quel malheur de ne pas jouer avec dix clones,
Par vos fautes, sabreurs, on doit céder nos trônes !

GINOLA
L’arrière-garde eut-elle autre chose à songer ?
Ce nonchaloir nous perd, fût-il si passager !

LE CHŒUR BULGARE
C’est ton erreur, Français, qui devança leurs crimes !
Ô temps d’arrêts de jeu, tant d’âmes magnanimes,
Tant de grands footballeurs succombent sous tes lois,
Et n’apprendront jamais à prévenir tes choix !
Le temps d’arrêts de jeu, certes sorti des limbes,
Est un spectre vengeur qui nous offre ses nimbes,
Et se plaît à hanter vos sommeils de démons !

KOSTADINOV
Prenez garde à ne point mimer ces rodomonts :
Si l’on veut s’assurer de quitter la ténèbre,
Attendons du sifflet le doux arrêt funèbre.
Voyez, l’arbitre vient, le match touche à sa fin…

JACQUET
Hélas ! c’en est fini.

LE CHŒUR BULGARE
L’arbitre siffle enfin !
On nous voyait déjà vingt-deux pieds sous la cendre,
Mais leurs feux endormis se sont laissé surprendre,
Et nous tuons l’équipe et son rêve en un temps !

LE CHŒUR DES TRICOLORES
Pleurons nos sorts, si beaux jusqu’aux derniers instants !
Ce sport attend qu’éclose une fleur, puis la broie,
Et mêle impunément le trépas et la joie…

KOSTADINOV
C’est bien l’unique fois où l’on vous voit unis,
Il eût fallu plus tôt ! Adieux, États-Unis !

LE CHŒUR BULGARE
Chacun de nos côtés nous sommes peu de chose,
Mais lorsqu’on est unis, toute la France explose !
Emil, mille mercis d’avoir marqué pour nous…

KOSTADINOV
Avec vous, je suis fort de la force de tous !

LE CHŒUR BULGARE
Nos frères seront fiers de leurs fervents apôtres,
Auteurs de ces exploits qui n’arrivent qu’aux autres !
La Bulgarie admire un splendide horizon…

KOSTADINOV
Mes amis, nous clorons en beauté la saison !

LE CHŒUR BULGARE
Après avoir vaincu le groupe tricolore,
Qui sait quel autre exploit peut nous attendre encore ?
Ce haut fait va troubler la hiérarchie en jeu…

KOSTADINOV
Il nous donne la foi d’abattre même un dieu !

CANTONA
Ce pitre, au lieu de moi ! Tout grand joueur sur Terre
Espérait m’accueillir pour me faire la guerre !
Personne ne verra par mes faits éclatants
La France dérouter jusqu’à ses habitants !
C’est bien plus qu’un pays que ce Bulgare achève,
Ce Mondial sans moi perdra toute sa sève !

LE CHŒUR DES TRICOLORES
Ô ciel ! tu vois pleurer ce public innocent,
Souffrant qu’au Mondial son Onze soit absent ;
Pourquoi le condamner pour les crimes des nôtres ?
Punis-nous à ta guise, et ménage les autres !
Que te faut-il encor pour te rassasier ?
Est-ce un divin régal de nous supplicier ?
Ô ciel, destin fatal aux perverses délices,
Te fallait-il en plus accroître nos supplices
En nous faisant témoins de leur félicité ?
Personne, en les Enfers, n’en a tant supporté !
Amérique, on t’aima sans même t’avoir vue,
Amérique, contrée à jamais inconnue,
Qu’on sépare de nous par des flots infinis
Nourris des pleurs sans fin de tous les Bleus bannis.
Longtemps la Liberté fit rêver sa statue ;
Pris dans ses fers si vrais, ce doux songe nous tue !

KOSTADINOV
Ne vous adressez pas à l’impassible ciel
Qui se fiche qu’on l’aime ou qu’on l’emplit de fiel ;
Français, que votre peine est indigne et vulgaire !
C’est sur vous que devrait pencher votre colère !
C’est vous qui, vous croyant si proches du salut,
En prisant son reflet ne l’avez point voulu.

SCÈNE TROIS

Kostadinov, Cantona.

CANTONA
Jouis, tant que tu peux, de ta gloire éphémère,
Car vous ne verrez plus cette rare lumière
Qui mène à ce tournoi dont vous n’espérez rien ;
Voir les vainqueurs de près sera votre seul bien.
Pareil au marin qui, pendant des jours s’égare,
Hurle de joie un soir lorsqu’il perçoit un phare,
Mais le heurte et se meurt ; tel sera votre sort,
Ce bel exploit présage une anonyme mort.
On retient toute fin glorieuse ou tragique ;
Bien vite, on oubliera votre acte anthologique
Hormis dans les récits des Bleus de Cantona.

KOSTADINOV
Ton mépris suspendu quelque instant m’étonna !
Mais ce que dit ta bouche est dédit par tes larmes.
Je trouve en cet exploit d’inépuisables charmes :
D’un long heur naît l’effroi d’en quitter les sommets,
Mais ce qu’on vit un jour, on l’éprouve à jamais.
Quel orgueil de vous croire avant l’heure laurée,
Rêver de Mondial pour n’en voir que l’orée !
On reconnaît la foi, derrière cet excès,
Que jamais vous n’aurez, malgré les insuccès,
Le sort des nations que le football oublie,
Qui peuplent le caveau creusé par la Hongrie ;
Lui manquant une fois ce qu’elle avait toujours,
Elle aimerait saisir son destin à rebours.
Son imprévu trépas doit vous mettre en mémoire
Que vous pourriez jamais regoûter la victoire.

CANTONA
Quels oublis, dans un siècle élevant des autels
Pour prier ses joueurs tels des dieux immortels ?
Tant d’eux sont ennoblis en n’étant qu’un rouage,
Mais moi, j’offre au pays mon talent sans partage !
Tu n’es rien sans renforts par dix pour t’élever
Quand je peux à moi seul faire un peuple rêver.

KOSTADINOV
D’Angleterre, ou de France ?

CANTONA
Ici, là-bas, qu’importe ?
Tu sembles ignorer ce que je leur apporte,
Commençant par celui qui me rapporta tout ;
Puisqu’on m’a désigné comme le Mal partout,
Le destin m’attendait parmi les Diables Rouges :
Souffrant blessures, bancs, injures, cartons rouges,
Lassé d’un sport que j’aime où je n’ai qu’ennemis,
Pour épouser enfin le sort qui m’est promis,
Je quitte ma patrie et joins ma terre mère.
Expirant le football, j’inspire l’Angleterre,
Avec elle on consacre au football même foi ;
Je suis venu, l’amour a combattu pour moi
Et de plus d’un trophée abreuvé mon armoire,
Mais c’est à la ravir que s’échine ma gloire !
Elle éprouve avec moi les moindres ressentis,
Vit-on jamais un peuple et son roi mieux sertis ?
Dès mes débuts anglais, chaque but que je marque
Affermit à ses yeux ma splendeur de monarque.
De son attache au sport je tire mon émoi,
Et servant son football je deviens son vrai roi,
Mais aussi son amant, et l’âme de ses âmes,
Car j’y souffle de pair et leur peurs, et leurs flammes,
Me faisant l’héritier d’un trône au panthéon,
Domptant une île où chut même Napoléon !
Il suffit pour cela de déposer les armes
Puis de la conquérir avec ses propres charmes.
Bientôt, on craignit moins le foudre qui tonna
Que l’éblouissement du nom de Cantona,
Puisque de mille éclairs il était le présage ;
De Leeds, on ne connaît rien sinon mon visage,
Lui qui ne fut montré sur mon sol paternel
Qu’ainsi que le portrait d’un fuyard criminel.
Partant loin du berceau sur un décret sévère,
J’obtins de nos rivaux un plus juste salaire !
Maintenant, la France est…

KOSTADINOV
Loin des yeux, près du cœur :
Qu’attend donc pour agir ton âme de vainqueur ?
Après t’avoir souffert intrigue après intrigue,
Elle efface tout, laisse à son enfant prodigue
Le choix de mériter ce pardon passager.
Quel sacre as-tu servi pour te dédommager ?

CANTONA
C’est quand je fuis ses yeux qu’elle voit mon mérite !
Mais un œil n’aperçoit que l’humain qui l’irrite,
Et l’autre ne veut voir que le beau footballeur ;
Ils ne savent unir l’artiste et le râleur,
Car au football je parle un tout autre langage ;
Ah ! s’ils l’avaient compris ! s’ils avaient pris pour gage
Mes dribbles aériens, mes exploits de buteur,
Au lieu de se fâcher des écarts de mon cœur !
Mon cœur rogue attirait tout le suc de la France
Pour s’accroître et lui rendre une belle fragrance !
Las ! Pour se gracier, leur fleuron génial
Devait qualifier les Bleus au Mondial.
Certes, bien que je fusse une sûre ossature,
Ce revers porte aussi pour eux ma signature ;
Mais je sais qu’à tout match mon génie étonna,
Leur bien, qu’on gagne ou perde, est Éric Cantona !
C’est moi que l’on invoque en aboyant « aux armes »,
Dans l’espoir que ma frappe éteigne leurs alarmes ;
Un geste de ma part pendant un match fangeux
Est un foudre éclatant dans un soir nuageux.
Tels les Romains priant, après le Sac de Rome,
Leur Dieu pour apaiser ce que le temps ne gomme,
Les Francs ont dû chercher un dieu parmi les Bleus
Pour s’éprendre d’un Onze absent des grands enjeux.
Comment l’aimeraient-ils, sans moi comme éclairage,
Pour dompter leur sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de mon éternité ?

KOSTADINOV
Quel pays, ruiné pour ta divinité !
Il suit aveuglément la lumière d’un guide
Qui leur ouvre la marche et les pousse en le vide !
Mais une idole encline à souffrir chaque instant
Qui n’a sur les humains qu’un pouvoir inconstant
N’est un homme, apprends-le.

CANTONA
Je ne suis pas un homme,
Mais Éric Cantona.

KOSTADINOV
Complais-toi dans ton somme,
Tandis qu’on rit du sort du si grand Cantona !

SCÈNE QUATRE

Houllier, Ginola, Cantona.

HOULLIER
À quel plan insensé ce fou se cantonna ?
David, traître ! salaud ! que le sein de ta mère
Soit maudit d’en sortir un tueur de chimère !
Pourquoi le ciel vouerait à de si faibles cœurs
Un pouvoir aussi fort sur le choix des vainqueurs ?
Ton assaut impudent, ton inutile escrime
Ne vaut pas moins, gredin, qu’envers l’équipe un crime !
Si ce fut quelques pairs que ton geste eut trahis,
Il eût pu prétexter être au nom du pays,
Et quand c’est tout l’État qu’un effronté dégomme,
Il défend sans savoir notre dignité d’homme,
Mais saboter les Bleus t’ouvre à tous les courroux :
Le Onze incarne un peuple et procède par vous,
Donc en un seul instant, on blesse avec ta fronde
Tes pairs, leurs supporters, la France, tout le monde !
Centrer aveuglément t’a fait en un clin d’œil
Maladroit, parricide, et traître ! Ah, que ton deuil
Nous paraîtra facile après ta sombre bourde !
Mais il serait cruel qu’une faute si lourde
Se dissipe, laissée à l’injure du temps,
Alors, j’irai prêcher la France à tous instants ;
Grâce à toi, l’Amérique est un lointain mirage,
Mais ta honte, crois-moi, parcourra leur rivage !
J’étendrai le moment qui suit ton tir raté
Jusqu’au jour où l’instant sera l’éternité !
Pour que ton nom paraisse, à la race future,
Aux plus mauvais buteurs une cruelle injure,
J’irai calomnier jusqu’à tes propres fils,
Qui dans leur désespoir se mettront au tennis !
Ah ! Crois-moi, je résiste à l’envie imminente
De découper ta chair, qu’elle aille putrescente
Poursuivre nos espoirs noyés dans l’océan !
Mais ton cœur doit ouvrir ta chute en le néant :
Je percerai ton flanc d’un mortel coup de lance,
Plus mortel que celui qui terrassa la France,
Pour ravir à ton corps la sueur et le sang
Qu’il aurait dû verser pour sauver notre rang !
Alors tu sentiras à la fois notre peine,
Vidé de tes humeurs, et le poids de ma haine !
Rien ne me suffira, j’aurai pour grand succès
De fonder notre échec sur ton ultime excès !

GINOLA
Eh ! N’omets pas qu’Éric ou bien moi, c’est de même !
Le tairais-tu de peur d’énoncer un blasphème ?

CANTONA
Ne mêle pas mon nom au tien, impénitent !
Est-ce moi qui centrai dans le dernier instant
Avec inconséquence ?

HOULLIER
Autant, tous, que vous êtes,
Méritez de subir l’effet de vos défaites,
Mais un fardeau souffert ensemble accable moins,
À blâmer un seul être on porte plus de soins,
Car tel un gaz étrange, une équitable rage
En volant d’homme en homme est diffuse et volage,
Mais gagne en densité, peine à se diluer
Quand elle a pour refuge un seul être à huer.
Ce gaz s’échauffe et brûle en devenant solide,
Mais lorsqu’il se sublime est aussitôt frigide !
Donc les Francs, si je vois en David leur fléau,
Pousseront mon lynchage au degré le plus haut.

CANTONA
Quel discours creux ! Crois-tu que sous tes lois on tremble ?
Mes quelques détracteurs s’accordent mal ensemble,
Je n’ai qu’à renvoyer mes ennemis entre eux,
Ils vont dans leur discorde expirer sous leurs feux.
N’estime pas si grand ton pouvoir sur les masses,
Leur clémence avec moi ne doit rien à tes grâces.

GINOLA
Leur clémence ! Ah, quelqu’un en aurait bien besoin,
Pour avoir assisté notre chute de loin !

HOULLIER
Qui d’autre doit payer son affront d’une injure ?
Qui nous aurait trahis et m’aurait fait parjure ?

GINOLA
Toi-même, incompétent, dont le plan trop brouillon
Expliquait si souvent qu’on prenne le bouillon !

HOULLIER
Ah, quelle équipe ingrate ! est-ce là mon salaire ?
Tes caprices grossiers, pris sur moi pour te plaire,
Puis ton crime ce soir, était-ce pour m’offrir
Tous ces noms odieux qu’on t’a vu conquérir ?

GINOLA
Ô le pauvre innocent ! Dois-je être redevable
D’un maître qui me perd, puis me rend responsable ?
Tu choisis le joueur et négliges l’humain,
Un échec te suffit pour rompre le lien !

HOULLIER
Je ne vais m’encombrer de sentiments fragiles,
C’est sur le pré qu’on a des résultats fertiles.

GINOLA
Ton choix de grands joueurs ne peut être optimal
Lorsqu’ils ont des humeurs qui s’accommodent mal.

HOULLIER
D’un professionnel l’humeur est secondaire.

GINOLA
Ah ! le génie à l’œuvre en ce poncif scolaire !

HOULLIER
Je ne peux pas changer le cœur de l’être humain.

GINOLA
Mais tu choisis les onze allant sur le terrain.

HOULLIER
Je suis las ! Que chacun serve sa propre cause,
Les Français choisiront sur qui l’échec repose.
Les Bulgares nous ont brisés tels des tyrans,
Survis-je pour périr des coups de nos parents ?
Jamais !

CANTONA
Vieux lâche ! Fuis, puisque cela te coûte
Que par ton aveu seul l’équipe soit absoute !
Mais sache qu’on s’épuise à lyncher constamment
Un vaincu lorsqu’il est de valeur seulement :
En rabaissant un faible, on s’abaisse soi-même ;
On attend sagement qu’il tombe de lui-même,
Sous son poids se laissant choir en un corbillard,
Sans daigner à sa chute y prendre moindre part.
Tu verras donc le monde ignorer ta bravade
Ou d’un œil curieux observer ta croisade,
Mais jusqu’au prochain siècle, un silence cruel
Sera l’écho sans fin d’un mépris immortel !

— FIN DU PREMIER ACTE —

ACTE II

SCÈNE UN

Quelques heures après le match, dans le vestiaire domicile du Parc des Princes.

Jacquet, Ginola, Papin.

JACQUET
Gérard s’étant démis au milieu de l’esclandre,
C’est à moi de sortir ce pays de la cendre ;
Eût-on pu croire un jour que le score d’un jeu
Pût nous abattre plus que le courroux d’un dieu ?
Ces fureurs montrent bien dans quel siècle nous sommes ;
Voyez l’emprise qu’a sur les esprits des hommes
Ce sport, qui mêle tant le culte et le loisir
Que de mesquins enjeux rêvent de s’en saisir.
Ce rêve de former un Onze qui nous plaise
Et de tous nos joueurs l’idéal de synthèse
S’envole sur-le-champ : ce souverain pouvoir
Est sitôt entravé par un pesant devoir ;
Ce poste qui paraît le sommet d’une vie,
Cet empire apparent que tout Français envie,
N’est que de ces beautés dont l’éclat éblouit,
Et qu’on cesse d’aimer sitôt qu’on en jouit.
Dès que je fus nommé, j’ai trouvé pour tous charmes
D’effroyables soucis, d’éternelles alarmes,
Des journaux déjà prêts à haïr leur sauveur
Tandis que nulle erreur n’est en leur défaveur,
Puis, enfin, une France au bord du précipice,
Qu’on attend dans cinq ans sous un meilleur auspice.
Mon premier sacerdoce est de sonner le glas
Des buteurs se voyant briller de mille éclats,
Qui croient qu’être attaquant, c’est plus que d’être un homme,
Car ce rêve éveillé les maintient dans leur somme.

PAPIN
J’admets, le jeu ne fut point exceptionnal,
Mais il sut préserver l’espoir hexagonal ;
À quelques instants près, nous aurions pour critiques
Des encens pleins d’espoir et des chants euphoriques.
Sans nous, c’eût été pire, et nul n’eût pu s’offrir
Le luxe de rêver jusqu’au dernier soupir.

JACQUET
Sans vous, eût-on souffert d’une équipe bridée,
Contrainte de servir des buteurs sans idée
Ou qui perdent de vue, obsédés des compteurs,
Qu’ils sont coéquipiers avant d’être buteurs ?

PAPIN
Sur quelle vérité fonder ta sermonade ?
Le sport se redécouvre à chaque papinade !
On nomme un gestechnique après un footballeur
Lorsqu’il n’est point de nom dessus son créateur ;
En marquant sans effort de tout angle pénible,
Je rends vrai ce dicton que rien n’est impossible.
Seuls des gens comme moi font l’Histoire des Francs :
Si peu de Ballons d’Or ont parcouru leurs rangs !
Vois le progrès : Kopa mène aux premiers hommages,
Puis, Platini, plus tard, au plus beau de nos âges.
Bâtissons l’avenir sur un passé certain,
Et me laissant les clés embrassons le destin !
Apprenons de l’histoire, et voyons-y la grâce
Que le ciel bien avare adresse à notre race.

JACQUET
Ton argument confond et la cause, et l’effet,
Car dans ton cas, le prix précède le bienfait.
La France est si fertile en stériles promesses
Qu’elle en éclate avant d’observer vos prouesses.
Nous serions plus brillants privés de Ballon d’Or,
Car sitôt en nos mains, son lustre nous endort,
Tandis que la défense, à l’oubli condamnée…

GINOLA
À raison ! La victoire est par les buts donnée !

JACQUET
L’avant-garde, en Suède, a fait autorité,
Mais l’arrière a souffert cette témérité.
Plus tard, les Bleus fondés sur un carré magique
Ont laissé pour mémoire un dénouement tragique
D’un pathos sans égal, du moins jusqu’aujourd’hui :
Voyez où les milieux et buteurs ont conduit !
Apprenons de l’histoire, et voyons-y le signe
Que le ciel veut punir notre tactique indigne.

GINOLA
Il n’est pas de Français à n’être point fautif,
Et nous faire endosser ce revers collectif
Serait comme amputer l’équipe de sa tête.

JACQUET
Ainsi je couperais le nœud de la tempête.
L’égoïsme si propre à l’instinct du buteur,
Lorsqu’il souille ses pairs, de leur chute est moteur,
Car l’équipe est la base à la cosmogonie
Par laquelle on atteint la parfaite harmonie,
Et c’est lorsqu’elle unit vos attributs divers
Qu’elle est toute-puissante ainsi que l’univers :
Le gardien de but, à l’ingrate posture,
En usant de ses mains va contre la nature.
Antagoniste ultime aux succès d’un enjeu,
Il soutient l’équilibre indispensable au jeu.
Devant lui doit s’entendre un généreux quartette,
Qui joue autant des pieds qu’il ne doit de la tête ;
Son mouvement synchrone évite les impairs,
Puis est le fondement des actes de ses pairs.
Liant primordial entre attaque et défense,
Du milieu de terrain vient toute cohérence ;
Au service de tous, ce fin médiateur
Face aux cages délivre une offrande au buteur :
Hélas ! l’orgueil éclot en ces âmes élues,
Qui profitent d’un but pour s’élever aux nues !
Leur avarice apporte aux autres leurs bonheurs,
Mais offrant la victoire usurpe dix honneurs.
On dépend de buteurs aux passions en proie,
Dont l’orgueil de marquer leur promet plus de joie
Que de gagner un match et de n’y marquer pas,
Plaçant haut dans leur âme un désir des plus bas !
En marchant sur son front l’équipe est avilie,
J’en soignerai l’esprit par ma sage folie
Dans l’espoir d’étouffer, dans la subversion,
Les feux capricieux nuisant à l’union.
Que l’attaquant féru de buts soit anathème,
Que celui qui réprouve un repli soit de même,
Qui dément que le socle est à l’arrière, aussi.
Je fais de la défense un but, qu’il soit ainsi.

PAPIN
Aurait l’éclair bulgare enflammé ta cervelle,
Pour vouloir te priver d’une attaque si belle ?
Avoir tant de buteurs, mais les chérir si mal
Nous conduira plus près de notre échec final.
Je vous fais mes adieux, pour n’être pas complice
D’une France amenée à son dernier supplice.

Papin rentre.

GINOLA
J’eusse blessé la France avec ma trahison,
Mais je n’ai point encore immolé sa raison !
Et pourquoi, si l’orgueil d’un attaquant l’anime,
Serait-il moins doué qu’une âme magnanime ?
Si ta Somme s’éveille en nos cœurs étourdis,
Crains de récupérer des mutins engourdis.

JACQUET
Ce n’est qu’en s’unissant que nos âmes chétives
Peuvent enfin jouir de leurs prérogatives,
On ne pourrait jamais dépasser un parent
Si chacun restait seul à sa gloire aspirant.
Il suffit ; ton grief montre une âme exécrable,
Juger bon votre exil t’aurait fait désirable.
Mais quoi que vos fureurs puissent désapprouver,
J’ébranle mon crédit pour vous en préserver ;
En me voyant tenir tête aux gens qui m’éprouvent,
Vous jugerez l’affect aux Bleus que mes choix prouvent.
Ah ! j’aperçois Éric, dont à peine je puis
Égaler le grand nom, tout maître que j’en suis ;
Il sera plus qu’ardu d’éteindre les fumées
Qu’en son cœur sa superbe a déjà rallumées,
Mais je dois m’y risquer.

SCÈNE DEUX

Jacquet, Cantona.

JACQUET
Éric, c’est bien assez,
Tes retards incessants nous auront tous lassés.
Que faisais-tu ?

CANTONA
Que faire, après un tel déboire
Hormis, séchant nos pleurs, de revanche s’imboire ?
Qu’on s’offre lâchement un agité repos
Si on l’aime être vu comme des oripeaux !
La France a les moyens de revenir plus forte ;
Pour l’instant sa blessure à la fureur la porte,
Mais le sang qu’elle épand va nourrir le terreau
D’où des Bleus écloront pour conquérir l’Euro !
J’y crois, de tout orage échoue une étincelle
Porteuse des vertus que le malheur recèle :
Que pour quitter la fange elle allume nos feux,
Et que de cet effort naissent de meilleurs Bleus !
Plus nous travaillerons à forcer les obstacles,
Et plus nous serons prompts à causer des miracles !
Nul n’apprit à marcher sans chuter au début ;
Pour nous ôter ce faix, que notre corps fourbu
Sue et s’enflamme au point de laver notre tache !

JACQUET
Ah, cette belle ardeur va compliquer ma tâche !

CANTONA
Alors, qu’attendons-nous pour nos sorts conjurer ?
Chaque seconde ici me ferait parjurer.

JACQUET
Je devais m’assurer de votre intelligence
Et nettoyer les Bleus de leur mauvaise engeance ;
David, comme Jean-Pierre, a trop de déraison
Pour prétendre honorer à nouveau le blason,
Mais bien que tu sois mû par un semblable vice,
Te juger comme autrui serait une injustice :
Deviens dès à présent capitaine des Bleus,
Pour souffler sur la cendre et rallumer leurs feux.
Mais quand s’éveillera ton penchant de zélote,
Je prendrai devant toi le rôle de despote
En te mettant les fers. Et tu devras partir
Avant que tes humeurs ne nous fassent pâtir.

CANTONA
Quoi ! Tu veux te passer d’un roi dont les puissances
Sont telles que le ciel n’ose aider les défenses,
Sous qui tout Albion a vu tomber ses rois,
Devant qui les filets tremblent souvent trois fois !
J’inspire la terreur aux plus fermes courages,
Quels travers m’ont valu d’ouïr de tels outrages ?

JACQUET
Pour le bien de tes pairs je te veux éloigner,
Car c’est ne régner pas qu’être deux à régner :
Par des ordres souvent l’un à l’autre contraires,
On nuit à l’harmonie et nourrit les colères.
Ce règne divergent de deux chefs différents,
En leur donnant deux chefs leur donne deux tyrans.
Fais preuve de hauteur, sois soumis à l’équipe.
Régir le vestiaire avec moi participe
À lever l’anarchie en imposant ta loi,
Tandis que m’obéir t’érigerait en roi.

CANTONA
Ce discours contre moi ne soutient que ma cause,
Le silence dessert parfois moins qu’une glose,
Car je t’aurais prêté des arguments plus vifs :
Les plans d’un entraîneur me semblent plus nocifs !
Pour preuve, un footballeur par instinct les conteste
Et perdre est plus souvent aux entraîneurs funeste.
Étonne-toi déjà que je m’abaisse aux Bleus,
Pourquoi m’ôter la place où je brille le mieux ?
En m’arrachant au trône, on m’arrache à moi-même,
Et de tous mes talents ne garde qu’un dixième.

JACQUET
Talents qu’on vit germer malgré tes garde-fous,
Lors des quatre saisons sous le joug de Guy Roux,
Mais loin, ton feu causa ses premiers incendies.
Il n’est pas sans danger, et ce quoi que tu dies,
On voit tant d’équipiers dans ton ombre voilés,
Impuissants à froidir la peur d’être brûlés !
Hors des introvertis que ta grandeur désarme,
Songe avant tout à ceux prisonniers de ton charme,
T’écoutant, te croyant au-dessus du revers,
Qui rêvent d’attacher l’univers à leurs fers.
Le destin les aveugle au bord du précipice,
Alors, quand ta lumière en leur âme se glisse,
Cette fausse clarté, dont il les éblouit,
Les plonge dans un gouffre, et puis s’évanouit :
Sans toi, David eût su qu’il fallait qu’il recule,
Vois que ta flamme aveugle autant qu’elle les brûle.

CANTONA
J’ai souffert de laisser cours à tes boniments
Pour voir à quel excès iraient tes errements !
La défaite serait entièrement ma faute ?
Est-ce moi qui centrai d’une balle si haute ?
Si je l’inspirais tant, pourquoi s’est-il manqué ?
Quel vil sophisme as-tu dans ton crâne inculqué
Pour qu’un sacre espéré de ma fougue te garde ?
Quitte à finir en cendre, il vaut mieux que l’on arde !
L’attrait d’un Mondial n’est pas d’auréoler
Un peuple s’il lui faut ses héros juguler,
Car du nimbe luirait la honte de sa race !
La raison pour laquelle un tournoi point ne lasse
Est dans l’homme, mortel, esclave des malheurs,
Qui s’assimile au sort divin des footballeurs,
Car c’est nous qu’il chérit, c’est à nous qu’il ressemble,
Notre heur le rend content, pour nos revers il tremble,
On stimule sa flamme en mouillant nos maillots ;
L’assemblée en sueur et ses sportifs royaux
Font naître dans le stade une belle harmonie
En conspirant ensemble à la gloire infinie,
La commune sagesse élève ou baisse un nom
Par un chant laudateur, ou qui rime un juron,
Puis l’athlète obtenant l’appui du Colisée
Joint sa force à la sienne et brigue l’Élysée.
Un bourgeois sot n’y voit qu’un vulgaire opium,
Mais ces cris bestiaux sont mille Te Deum :
Ces extases, ces pleurs, ces vivats, ces menaces,
Sont pour un footballeur autant de bonnes grâces !
Un pauvre devient riche ! Un laid se fait aimer !
Un sot devient artiste ! Un gueux fait fantasmer !
Un joueur devient dieu ! Puis à son tour, il lève
Tous ceux qui l’ont prié pour qu’il vive son rêve ;
Pelé, Maradona, Cruijff ou Beckenbauer,
Chacun gravit le Monde et l’offre au supporter.
Ces enfants du limon que le jeu déifie
Portent plus de bienfaits que ta philosophie !
Quant à moi, qui ne dois à personne mon heur
Mais limite ma gloire à semer mon bonheur,
J’illumine à moi seul la France furibonde :
Ma charité vaut bien mille Coupes du Monde !
Une France sans âme aux bras pleins de lauriers
Dominerait un deuil de mes gestes princiers ;
En éloignant celui dont la Terre est éprise,
C’est le football entier que ton projet méprise.
Prends-moi, pour écarter la défaveur des dieux,
Eux dont les grands desseins sont rangés à mes vœux.

JACQUET
La gloire ne doit rien à d’incertains rouages !
La France, sans gagner, a traversé les âges.
Penses-tu que ta verve et ses tours spécieux,
Si sublimes soient-ils, mettront aux pieds les cieux ?
Ils ne peuvent dompter que l’Enfer comme Orphée,
Perfide, espères-tu d’eux un moindre trophée ?
Pour ta verve, on te hait ou t’aime comme un dieu,
C’est elle qu’on admire, au-delà de ton jeu,
Mais tu ferais pitié même à ceux qu’elle irrite
Si je t’abandonnais à ton peu de mérite :
Depuis que tu t’offris l’Angleterre en appui,
Tu crois nous dominer comme elle-même autrui ;
Tu dis qu’on y comprend ce sport en son essence,
Qu’a-t-elle acquis depuis l’été de ta naissance?
Le football s’y réduit au divertissement
Et la rigueur tactique est à son détriment ;
Il n’est nulle valeur que ton renom nous prouve
Dans un championnat qui jamais ne t’éprouve,
Et tu ne peux vanter un sacre européen,
Que Marseille sans toi sut gagner haut la main.
En France, il fallait bien un but, une bravade
Pour masquer ton déchet et ton trot de balade ;
Ces Bleus qui t’ont prié pour jouir de ton art
Ont gâché trois tournois ; est-ce un cruel hasard ?
Quand ton corps nous faisait l’honneur de ta présence,
L’esprit le remuait avecque suffisance.
Tu veux qu’on te compare à ces joueurs parfaits
Alors que tes vertus sont toujours sans effets ;
Te reconnaître en eux et briguer leurs mérites
Ne te rend pas plus grand, si tu ne les imites !
Malgré tous ces travers, je sais ce que tu vaux,
Mais tu seras trop vieux pour les prochains travaux ;
Tu n’auras plus la force encensée au Parnasse,
Le talent ne rend point ce que le temps efface
Et le renom, hélas ! ne rajeunit qu’un nom.

CANTONA
Hélas !

JACQUET
N’ai-je en écho rien qu’un gémissant son ?
Face à la vérité tu demeures stupide :
Elle ne peut s’offrir qu’au footballeur timide,
Parce que dès qu’on veut peindre ce que l’on sent,
Toute parole expire en effort impuissant ;
Mais un geste transmet malgré lui son arcane,
Ainsi que le discret mais prometteur Zidane.
Après tant de revers, laisse d’autres héros
Dans un cadre apaisé te pousser au repos.
Quand on veut soutenir ceux que le sort accable,
À force d’être juste on est souvent coupable.

CANTONA
Un sacre eu sur ma perte est certain d’en pâtir.

JACQUET
Il est sanctifié s’il déplore un martyr,
Et te prête un honneur que jamais tes campagnes,
Malgré tes hauts desseins, n’ont permis que tu gagnes.
Les Français dans leur sang ont des impressions
Qui font régner l’orgueil sur toutes passions,
Ils croient pouvoir tenir de leur haute naissance
Qu’une grâce efficace élève leur essence.
Ils se disent l’un l’autre, en sereins héritiers,
Qu’ils seront d’ici peu couronnés de lauriers,
Mais en se préservant de la peine requise
Pour quérir une gloire en eux déjà conquise.
Ce fantasme de rois détrônés culmina
En s’incarnant un jour en Éric Cantona,
Ô fat, qui nous faisais réclamer tes services
Au point de transformer nos ordres en caprices !
Tu veux paraître aux Bleus t’être sacrifié
Pour qu’on t’aime, eh bien ! veuille être crucifié !
La victoire est plus sûre en éteignant nos vices,
La victoire est plus belle après des sacrifices.

CANTONA
Puisque tu veux t’étendre en discours superflus,
Dis-moi ce qu’il me reste à conquérir de plus :
Alors que mon génie au trône me destine,
Tu voudrais que mon cœur contre lui se mutine ?
Pour conquérir la gloire on me veut en héraut,
Mais il serait fâcheux de la désirer trop ?
Ou mon pouvoir jaloux devient celui d’un autre,
Ou j’abaisse ma gloire afin qu’elle soit vôtre.
Avec des fers aux pieds comment puis-je exceller ?
Faut-il en tous les cas mon prestige immoler ?

JACQUET
Aie une ambition et plus noble, et plus belle,
Que ta grandeur périsse au nom d’une immortelle,
Garante d’un bonheur sans mesure et sans fin,
Au lieu d’encor souffrir un tenace destin.
Ton génie et ton cœur ne sont pas pour ce monde,
Et ne peuvent servir qu’une fin plus féconde.

CANTONA
Tes arguments cruels m’ont certes abattu,
Mais je te reconnais un semblant de vertu.
Souffre que j’interroge à tout match l’espérance
Qu’un projet insensé puisse ordonner la France,
Si toutefois, après ce mortel coup du sort,
J’ai de la vie assez pour pratiquer ce sport.

JACQUET
Joue, attendant qu’un jour la froide destinée
Décrète ses arrêts à ton âme obstinée.

CANTONA
Ton cran est sans pareil et sans concession.
Tes plans, qui te vaudront l’incompréhension
Et le blâme de ceux ne voulant rien comprendre
Te font me ressembler ! Ah, l’on pouvait s’entendre !
Pourtant, ces traits communs vont m’éloigner de toi ;
Adieu, j’aime mieux fuir l’instant de mon renvoi.

SCÈNE TROIS

Cantona, seul.

CANTONA
Maudit soit ce pays qui dément mon mérite,
Ensuite me l’arrache, et ma fin précipite !
C’est bien là mon seul tort : être esclave d’un sang
Qui se veut plus royal que mon souverain rang !
Je voudrais m’en moquer, rester en Angleterre,
Car régnant sur cette île, on règne sur la Terre,
Cependant notre sang, irriguant nos esprits,
Les noie autant d’amour que l’on a de mépris !
Pire, il me faut la France entière conjurée
Pour élever mon nom jusques à l’empyrée,
Mais on voudrait changer en poisons mes bienfaits,
Et des fautes d’un autre on me rend portefaix !
À l’image d’Adam qui fut damné pour Ève,
Dois-je accepter le tort de David s’il m’achève ?
Pourquoi donc rappelé-je un mythe de bigots
Lorsqu’il faut comparer deux desseins inégaux !
L’Homme premier affronte un plus fort que lui-même,
Quand moi, d’un chef guindé je reçois l’anathème !
J’aurais voulu finir sur le pré d’un combat,
Mon destin s’est tranché dans un ronflant débat !
Et s’il choisit pour moi de faire un sacrifice,
Du don de soi je perds le divin bénéfice.
Mais son décret fatal ne me privera pas
De l’immortalité que donne un beau trépas !
Aimé dit vrai, je suis trop brillant pour ce monde
Et mon talent sportif mésuse ma faconde.
Les films, la politique, et bien plus que ce sport,
Me doivent impliquer tant que je brille encor !
Renoncer au football et son concert de haines,
Au sommet de mon art me dépouiller de chaînes,
Ne m’anéantit pas, mais me délivre enfin,
Et nourrissant mon cœur de ceux pleurant ma fin,
J’étreindrai sans douleur la gloire et l’infortune
Comme seul sait le faire une âme peu commune !
Ainsi déifié pour toujours outre-mer,
Le temps noiera de moi tout souvenir amer !
Que d’un tacle assassin je hâte ma retraite,
Qu’alors j’annoncerai lors de ma sainte fête !
Je suis mon propre prince, et mon prêtre, et mon dieu,
Et moi seul choisirai le jour de mon adieu.

— FIN —

Delphine

Je vous donne un alibi poétique pour justifier votre présence sur un site d'analterfoot auprès de votre conjointe. Mais attention à la jalousie.

13 Comments

  1. Que sont ces bêtises ? Mon Canto qui a poussé Ginola à la faute ? Quel est ce révisionnisme intolérable ?
    Non mais oh ?!

  2. Foutage de gueule oui! Bien que je n’es pas tout lu (trop long) aire passer canto pour le fautif vous vos une séances de fouettage au soustif! Et si cela ne vous calme pas je passerai u bourre pif.
    Merde alors.

  3. Le coin de l’enculeur de mouches : les Bulgares n’ont pas marqué dans les « arrêts de jeu », mais à 44’58.

    (c’est le seul truc que j’aie trouvé pour ne pas avoir à faire de compliment, désolé)

  4. Encore une ode au Canto qui n’aura jamais été bon nulle part si ce n’est à MU lors de l’année 1994. Ce mec fut minable et lui rendre hommage (ce n’est pas le seul ici bien sur) n’en est que plus regrettable.
    Ne reste plus qu’à se charger de faire la même diatribe, pour un escroc du même accabit. Entre ici Thierry Henry, n’en doute pas, tu seras bien accueilli.
    Et s’il s’agissait de continuer à jouer au Hypster, Continuez avec des louanges pour Youri, Pirès ou même Patrick Kanner.

  5. @wayne: Il me semble que personne ne loue Cantona ici, hormis… Cantona lui-même. Jacquet semble d’accord avec toi.

  6. C’est pas faux, mais il semble qu’on lui donne toujours un rôle noble, ce qu’il était loin d’être.

  7. Toujours plus noble que ce tocard de Ginola. Lire Papin s’exprimer en alexandrins MA TUER.

  8. Merci à vous tous!

    @Blaah: oups, quelle bourde!! bon, je prétendrai plus tard que j’ai volontairement altéré l’histoire pour augmenter la tension dramatique… mon révisionnisme ne s’arrête pas là, après tout :-)

    @kitousan: je fais les choses dans le désordre, la chute de 2006 est déjà faite! http://horsjeu.net/fil-info/la-deomachie/
    J’ai bien prévu 1998 et 2002 sous un autre format, mais ce ne sera pas pour tout de suite.

  9. Merci Delphine, je m’en vais de ce pas lire cette autre tragédie. Encore bravo.

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