Rendez-vous en terrains connus : le football au Suriname

En Amérique du Sud, il existe un territoire qui a produit certains des plus beaux footballeurs de ces trente dernières années. Malgré cela, ce pays ne jouera sans doute jamais une Coupe du Monde : la faute à une politique nationale restrictive, un manque de moyens économiques et une relation tendue avec l’ancien colon, les Pays-Bas. Bienvenue au Suriname.

Un match amical avec ses fils qui évoluent à l’étranger

Le 25 décembre dernier était un jour particulier pour le football surinamais. En effet, la sélection nationale était en représentation avec certains de ses meilleurs joueurs évoluant à l’étranger lors d’un match amical contre un des bons clubs des Caraïbes, W Connection de Trinidad et Tobago.

Pour l’occasion, des joueurs évoluant à Chypre, aux Pays-Bas, en Roumanie, en Bulgarie ou encore en Grèce renforçaient les rangs de l’équipe nationale. Les spectateurs avaient ainsi la chance de voir à l’oeuvre Nigel Hasselbaink (neveu de Jimmy Floyd), Milano Koenders (solide défenseur du championnat néerlandais) ou encore Nicandro Breeveld (milieu du Steaua Bucarest). Certains noms manquaient cependant à l’appel, souvent bloqués par leurs clubs comme Virgil Misidjan de Ludogorets ou Evandro Sno d’ADO Den Haag.

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Nicandro Breeveld, joueur du Steaua Bucarest

Le match, terminé sur le score de 1-1, devait servir de démonstration à la plus-value apportée par ces joueurs évoluant à l’étranger au sein de l’équipe nationale. Comme Nicandro Breeveld (né à Paramaribo) le rappelait au quotidien roumain GSP.ro, ceux-ci n’ont à l’heure actuelle pas le droit d’évoluer au sein de l’équipe nationale de leur pays : « Je n’ai pas le droit de jouer pour le Suriname, même si je le veux. Je n’ai tout simplement pas la citoyenneté surinamaise. Le président du Suriname ne veut pas donner la citoyenneté aux joueurs néerlandais (d’origine surinamaise). C’est un problème là-bas, ils pensent que s’ils donnent la citoyenneté aux joueurs, ils doivent la donner à tous les autres Néerlandais. Aujourd’hui, quand je vais dans mon pays natal, je dois demander un visa. Beaucoup de joueurs veulent évoluer sous le maillot du Suriname mais le président ne le permet pas. Nous avons de très bons joueurs qui évoluent en Angleterre, en Israël, en Espagne et partout en Europe. Je voudrais jouer pour mon pays, aider, entendre les fans du Suriname mais cela n’est pas possible. »

La situation est ainsi ubuesque, la double nationalité n’existe pas au Suriname et les joueurs évoluant à l’étranger sont généralement dépourvus de leur citoyenneté surinamaise selon l’adage « si tu quittes le pays, tu laisses aussi ta citoyenneté. » Or tout footballeur avec un minimum de talent se doit de quitter le Suriname s’il souhaite faire carrière. Cependant, l’espoir existait que la situation change en ce début d’année 2015 puisqu’une proposition de loi était à l’étude au Suriname. Une loi qui pourrait changer beaucoup de choses pour ce pays d’Amérique du Sud, dont nombre de joueurs évoluent aujourd’hui aux Pays-Bas.

Colonie des Pays-Bas pendant trois siècles avant l’indépendance en 1975

Revenons au XVIIè siècle. Les grandes puissances européennes s’amusent à compartimenter le globe en petits morceaux de puzzle, qu’ils s’échangent. Le Suriname fait partie de ce jeu à l’échelle mondiale et en 1667, le traité de Breda officialise le passage du Suriname sous pavillon néerlandais. Le royaume des Pays-Bas lâche notamment ce qui deviendra New York aux Britanniques pour s’assurer l’obtention du territoire de Suriname, riche en café, noix de muscade, sucre de canne et coton. Pendant deux siècles, le Suriname fait la part belle à l’esclavage des populations africaines jusqu’à son abolition en 1863.

Le Suriname reste cependant sous le contrôle des Pays-Bas jusqu’en 1975, année de l’indépendance du pays. Une énorme vague d’immigration se met alors en branle avec nombre de Néerlandais qui rentrent sur le continent européen mais aussi des dizaines de milliers de Surinamais qui préfèrent quitter un pays exsangue économiquement pour aller en Europe. 200 000 personnes quittent le Suriname dans les décennies qui suivent l’indépendance.

Le coup d’état de 1980 n’arrange rien à l’affaire. Sous la conduite de Dési Boutourse, seize sergents de l’armée mettent en place une dictature militaire qui reste au pouvoir de 1980 à 1991. Cette période noire est notamment marquée par les Tueries de Décembre en 1982 où quinze hommes sont abattus par le pouvoir militaire. Parmi eux : André Kamperveen.

André Kamperveen, héros du football surinamais

Joueur, entraîneur, dirigeant, journaliste : Kamperveen fut une figure incontournable du football surinamais du XXè siècle. Sportif complet – il pratiqua le judo, le basket et d’autres sports, André devint vite un phénomène à la pointe des clubs locaux du Suriname et au sein de la sélection. Ses qualités balle au pied lui valent d’aller exercer au Brésil au Paysandu Sport Club Belem avant de signer aux Pays-Bas au FC Haarlem après la seconde guerre mondiale, devenant le premier joueur du Suriname à évoluer en Eredivisie.

Aux Pays-Bas, il glane un diplôme d’entraîneur qu’il utilise à bon escient au Suriname en conduisant la sélection et les grands clubs locaux dont le SV Transvaal. Cependant, le costume d’entraîneur est vite trop petit et André devient un dirigeant de premier ordre au sein du football caribéen et mondial. En 1978, il devient le premier président de la Caribbean Football Union qu’il a contribué à créer. Très vite, des fonctions de vice-président de la CONCACAF et de la FIFA viennent aussi s’ajouter à ses responsabilités.

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André Kamperveen, buteur d’Haarlem

Bien entendu, il ne met pas son pays de côté et des fonctions politiques lui sont proposées après le coup d’Etat de 1980. Vice-ministre des sports puis ministre de la jeunesse, des sports et de la culture, André Kemperveen évolue quelques mois dans ces costumes avant de comprendre que le nouveau système politique mis en place n’a rien de démocratique et ne tiendra pas sa promesse d’organiser des élections. Kemperveen devient alors un des fers de lance du mouvement pacifique manifestant contre le pouvoir en place.

Fin 1982, quelques mois après avoir assisté à la Coupe du Monde en Espagne en qualité de vice-président de la FIFA, Kemperveen est arrêté et assassiné. André Kemperveen est aujourd’hui célébré comme un des quinze héros de la démocratie au Suriname et a donné son nom au stade national de Paramaribo.

Depuis les années 1980, le talent des Surinamais profite aux Oranje

Heureusement, avant de mourir, Kamperveen a pu connaître l’émergence d’une jeune génération de joueurs originaires du Suriname, commençant à évoluer sous le maillot des Pays-Bas. En 1981, Ruud Gullit et Frank Rijkaard jouent pour la première fois en sélection A des Pays-Bas. Quelques années plus tard, les Pays-Bas remportent l’Euro 1988. Dans cette équipe, Gullit et Rijkaard ont des parents du Suriname mais il y avait aussi Aaron Winter, né à Paramaribo.

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Gullit & Rijkaard, deux des plus beaux fruits de la diaspora surinamaise

Les années 1990 et 2000 sont aussi glorieuses pour les Pays-Bas avec de nombreuses demi-finales mondiales et européennes. En 1998, la sélection menée par Guus Hiddink est constellée de joueurs d’origine surinamaise : Aaron Winter, Jimmy Floyd Hasselbaink, Edgar Davids, Clarence Seedorf, Patrick Kluivert, Michael Reiziger. Les quatre premiers sont même nés au Suriname.

La source ne se tarit pas par la suite et les noms restent ronflants. Ainsi Nigel de Jong, Romeo Castelen, Ryan Babel, Urby Emanuelson, Eljero Elia ou Edson Braafheid, entre autres, ont tous des attaches au Suriname. Le jeune prodige du PSV Eindhoven Georginio Wijnaldum semble aujourd’hui être le digne héritier de cette longue liste de talents.

La tragédie du vol Surinam Airways n°764

Si ces joueurs sont toujours restés fidèles à leurs origines surinamaises (Clarence Seedorf finance par exemple des projets au Suriname à travers sa fondation), certains sont morts en voulant perpétuer la relation entre Pays-Bas et Suriname à travers le football.

A la fin des années 1980, Sonny Hasnoe, travailleur social néerlandais d’origine surinamaise, tente d’utiliser le football dans les quartiers difficiles d’Amsterdam où une partie importante de la population pauvre est d’origine surinamaise. Dès 1986, il réussit à créer une équipe de joueurs d’origine surinamaise, le « Kleurrijk Elftal » (Onze Coloré en VF), pour participer à des matchs amicaux. L’objectif est de mettre en exergue des modèles au sein de la communauté. En juin 1989, cette sélection, composée de joueurs évoluant en D1 et D2 néerlandaises, devait jouer quelques matchs amicaux contre des grands clubs de Paramaribo.

Les grands noms comme Gullit, Rijkaard, Winter sont bloqués par leurs clubs mais une quinzaine de joueurs prennent tout de même part dans cette expédition. Le 7 juin 1989, à quelques kilomètres de la destination d’arrivée, l’avion avec 187 personnes à bord se crashe suite, a priori, à une erreur des pilotes lors de l’atterrissage. Quinze joueurs meurent lors de cet accident et trois s’en sortent par miracle, dont l’oncle de Jeremain Lens. Le gardien de but Stanley Menzo (qui a brièvement porté les couleurs des Girondins dans les années 1990) était lui passé outre le refus de son club de le laisser partir mais il a eu la vie sauve du fait qu’il ait pris un avion quelques heures plus tôt.

Un blocage politique fatal pour la sélection du Suriname

Un autre qui a eu la vie sauve est le sélectionneur actuel Dean Gorre, lui aussi retenu par son club de l’époque. L’ancien joueur de l’Ajax et de Feyenoord est devenu sélectionneur il y a quelques mois et reconnaît l’étendue du travail devant lui : « Le Suriname est un des pays qui ne dispose pas d’un championnat professionnel, ce qui rend notre tâche plus difficile. J’ai été dans le football professionnel toute ma vie donc c’est nouveau pour moi de gérer des joueurs qui sont amateurs. Je dois notamment m’assurer que les gars ne travaillent pas quand on a un match. Beaucoup d’entre eux travaillent, d’autres sont à l’école donc cela peut être compliqué parfois de s’assurer qu’ils soient libres pour représenter leurs pays. Cela peut être dur aussi pour eux. Ils doivent aller voir leurs employeurs et demander des jours libres ou même des demi-journées parfois. »

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Dean Gorre dans son « costume » de sélectionneur de Suriname

Lors de la Caribbean Cup 2014, le Suriname, composé uniquement de joueurs évoluant au pays, a ainsi fait deux nuls contre la Martinique et les Barbades et a perdu contre Bonaire. Pour leur prochaine échéance (la confrontation contre le Nicaragua pour les qualifications au Mondial 2018), Gorre et son équipe ne pourront malheureusement pas compter sur le renfort des joueurs évoluant à l’étranger. La discussion de la loi évoquée sur la double nationalité, qui aurait permis aux joueurs de nationalité néerlandaise d’origine surinamaise de jouer pour le Suriname, a été repoussée aux calendes grecques. Le temps n’étant pas propice à des discussions sur la citoyenneté et l’identité nationale selon le gouvernement en place.

Il faut dire que le président actuel du pays n’est autre que Dési Boutourse, celui-ci même qui fut à l’origine du coup d’Etat de 1980 et du massacre de 1982. Son retour aux affaires en 2010 – par la voie démocratique – a refroidi les relations diplomatiques avec les Pays-Bas. Son parti a ainsi promulgué une loi garantissant l’amnistie aux assassins de Décembre 1982 dont le président Boutourse faisait partie selon des récits de personnes présentes. Cette loi a poussé les Pays-Bas à couper leur aide financière de plusieurs millions d’euros et à cesser toute relation diplomatique avec leur ancienne colonie pendant quelques années.

Même si un nouveau ambassadeur des Pays-Bas au Suriname a été nommé fin 2014, celui-ci ne s’est pas défilé en précisant que « le président du Suriname était toujours reconnu coupable par une cour néerlandaise. » Aujourd’hui, le football surinamais semble otage de la situation et comme le reconnaissait Kenneth Jaliens, directeur technique de l’équipe nationale de Suriname : « Le fait de ne pas pouvoir disposer des joueurs évoluant à l’étranger est une décision politique et une vraie honte. »

Aujourd’hui, la population au Suriname est de 500 000 habitants et il est estimé que la diaspora surinamaise à l’étranger compte aussi 500 000 personnes. Le temps viendra certainement où le Suriname pourra disposer de quelques joyaux issus de sa diaspora. En attendant, la FIFA tente de développer le football local à coup de dollars et les Surinamais peuvent toujours s’enorgueillir des performances des Pays-Bas, auxquelles ils ne sont pas étrangers.

Tristan Trasca

academicien

Le plus grand auteur Anal de football

2 Comments

  1. Merci pour le chouette article. Je croyais encore que le Suriname était un animal mignon qui se mettait sur ses deux pattes arrières pour guetter l’arriver de ses predateurs.

  2. J’aime ce petit focus (clin d’oeil complice à A.Ruiz) sur Kamperveen.

    Une précision sur le nom de l’autre enculé, c’est Desi Bouterse.

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