Superacad, ép. 11 : L’Île. Le vélo. Le cuistre.

Résumé des épisodes précédents : Malgré la méfiance de Louis Cifert, Sophie Taillandier s’est rapprochée de l’Editeur. A-t-elle sincèrement cédé à son charisme sexuel ? Le manipule-t-elle aux fins de l’enquête ? Le séminaire annuel des Horsjeuïades pourrait bien faire tomber les masques…

– Allez les gars, on a bien bossé, c’est l’heure d’enfourcher les bicyclettes !

Jusqu’au bout j’aurai cru que l’Editeur blaguait, mais non, le programme des Horsjeuïades prévoit bien une randonnée à vélo. Tous les académiciens se hâtent vers la pièce qui nous sert de vestiaire, à l’exception de Louis Cifert. Lui est déjà vêtu, depuis le lever, d’une tenue aux couleurs d’AG2R-La Mondiale – « dédicacée par Romain Bardet », n’a-t-il eu de cesse de rabâcher depuis notre arrivée la veille à Noirmoutier.

Chacun s’équipe de manière plus ou moins complète en fonction de ses affinités respectives avec la chose cycliste. La majeure partie des académiciens enfile cuissards et chaussures spéciales que j’imagine d’un prix conséquent. La plupart d’entre eux ont d’ailleurs apporté leur propre engin sur l’île : c’est moi qui ai conduit de Paris la camionnette siglée des suppositoires Cooltox®, du nom de ce sponsor déniché par l’Editeur pour financer le convoyage les précieuses bécanes. D’autres, dont je fais partie, arborent plutôt des shorts et des baskets tout à fait classiques. Notre caste occupe un coin de la pièce, comme reléguée à l’écart des blagues et discussions inaccessible aux profanes de ce sport. J’en profite pour entreprendre mon camarade Jimmy Grolyonnet. Dans son maillot de l’ASSE floqué « Gomis », il affiche une sobriété que je ne lui ai jamais connue, et qui explique peut-être sa mine renfrognée :

Il va vraiment nous faire faire du vélo, Eddy ?, m’inquiétai-je.

– C’est la tradition des Horsjeuïades : 0% alcoolo, 100% vélo. Notre séminaire détox, il appelle ça.

– Ah ouais. Et là on va faire le tour de l’île, donc.

– LE tour ? Trois tours minimum, oui ! C’est des tarés, les mecs, ils sont à fond de cyclimse. On sort dès le lendemain de notre arrivée, à cause de l’interdiction de l’alcool : une année on avait trop attendu avant de faire la rando, et y en a qui étaient déjà en syndrome de manque, ils tremblaient, ils ne tenaient plus sur les pédales, une horreur.

Ces mots ravivent la crainte qui me tiraillait avant le départ : sachant que ma biologie hors du commun exige l’ingestion d’une canette de bière à intervalles réguliers, comment mon corps va-t-il tenir un week-end d’ascète ? A notre arrivée, l’Editeur résolut le problème en me faisant le privilège d’une chambre particulière (celle prévue pour Sophie, qu’il a bien évidemment rapatriée dans son lit), où il glissa en loucedé trois caisses de 1664. Mais pour une centaine de bornes à vélo, c’est une autre paire de manches : je ne peux décemment pas poser ces canettes dans mon porte-bidon, sous peine d’une émeute chez les académiciens contraints à l’abstinence.

Les vélos nous attendent dehors en compagnie d’un Cifert trépignant d’impatience. Quelques nuages animés par un vent frisquet meublent le ciel de mars. Les rares académiciens à ne pas disposer de leur machine personnelle s’en voient attribuer, spécialement louées pour l’occasion. Mais alors que tous les vélos sont taillés pour la course, le mien est un vélo hollandais doté de deux sacoches anachroniques. Anticipant mon étonnement légitime, l’Editeur s’approche de moi et m’avise du fin tuyau transparent s’échappant de l’une des sacoches.

Ah bah oui, t’es le dernier arrivé, fallait pas t’attendre au matériel de pointe, hein, clame-t-il, suscitant la rigolade générale. Puis, pendant que les autres retournent au paramétrage de leur cardio-fréquencemètre, il reprend plus bas :

T’inquiète pas, c’est pas pour distribuer le courrier. Tu déroules le petit tuyau, tu le passes le long de ta selle puis sous ton t-shirt, tu le fixes ici à ton casque, et ton ravito est assuré. Deux sacoches étanches remplies chacune de 15 litres de Königsbier. Et je te conseille de rien dire aux autres, tu te ferais piller.

Je ne peux m’empêcher de lâcher un regard empli d’admiration à cet homme si prévoyant. Sophie nous rejoint enfin, après s’être habillée à l’écart du vestiaire collectif. L’équipe étant au complet, le patron lève le bras et la cohorte se met en branle, vélo à la main, pour traverser la cour gravillonnée du gîte. Une fois le portail bleu franchi, nous montons en selle et obliquons à droite pour entamer la balade. Notre peloton d’une bonne quarantaine d’unités occupe toute la rue étroite. Tentant d’apprivoiser ma monture batave, j’aperçois soudain Louis accélérer violemment en tête du groupe, en hurlant « ATTAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAQUE ! ». A ce cri, la moitié du groupe s’élance à sa poursuite, provoquant une cassure avec la partie du peloton moins concernée par la suprématie cycliste.

Allez les enfants, on s’endort pas, encourage l’Editeur. Je me mets en tête du Gruppetto, vous n’avez qu’à suivre mon rythme. Joignant le geste à la parole, il imprime une vitesse assez soutenue pour faire grogner ceux des académiciens qui n’en avaient manifestement rien à foutre de la rando. Chacun se fait toutefois violence, sachant que par le passé l’Editeur a déjà licencié plus d’un récalcitrant.

Disposant d’un vélo de ville, qui plus est alourdi par 30 kilos de bibine, je m’accroche tant bien que mal. Bien qu’elle ne semble pas éprouver de difficulté particulière, Sophie roule à mes côtés en queue de groupe. Nous en venons à aborder la principale route de l’île. Face à nous, une mince bande de terre se perd dans les reflets des basses eaux, un spectacle magnifique si seulement j’avais le temps de musarder. En tournant à gauche en effet, nous sommes frappés de côté par le vent du Nord. S’étirant pour laisser une voiture nous dépasser, notre groupe s’agence en file indienne. Sans végétation pour m’abriter, je pédale comme un damné pour rester collé au gars qui me précède, seule Sophie se trouvant maintenant derrière moi. J’entends alors crier : « Attention ! bordure ! »

Prenant donc garde à ne pas heurter le bord de la route, je m’étonne de voir celui-ci dépourvu de trottoir. Erreur fatale ; en relevant la tête, je constate que je rends déjà deux bons mètres à celui qui me précède. Pédalant dix secondes à m’en faire péter les cuisses, je dois me rendre à l’évidence : je n’ai rien d’un Eddy Merckx, et mes superpouvoirs ne sont d’aucun secours hors du domaine du football sodomite. Alors qu’en tête, l’Editeur n’a pas ralenti le rythme, Sophie et moi sommes irrémédiablement décrochés. Nous prenons donc le parti de profiter du paysage, en attendant que les échappés menés par Louis Cifert nous rattrapent au tour suivant. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je le remarque, mais c’est quasiment la première fois que je me trouve avec Sophie sans que l’un des chefs ne soit dans les parages. N’ayant plus de chien sous la main pour me passer les nerfs et préférant éviter de faire la une des faits-divers de Presse-Océan, je prie pour qu’elle ne parle pas de football.

Contrairement à ma première impression, Sophie est d’un abord plutôt sympathique. Souriante, ses joues de métisse à peine colorées par l’effort, elle converse le plus naturellement du monde alors que je me retiens de ne pas cracher mes poumons.

Ah mon dieu, c’est sympa de sortir enfin de Paris. J’en pouvais plus. Enfin on prend l’air.

Ouais mais… hhhh… putain… hhh… c’est des forcenés, devant.

– Oui hihi, c’est leur truc le cyclisme. Je me demande même s’ils n’ont pas plus de dispositions pour ça que pour le foot. L’autre jour, pour rigoler j’ai demandé à Eddy s’il ne voulait pas éditer un supplément vélo. Eh bien je ne serais pas surprise qu’il y pense, dans un coin de sa tête.

– Ah ah … Et on appellerait ça… hhhhhh « En danseuse, à la limite du vélocipédiquement correct ! ».

– On ferait des académies sur les classiques de printemps, on ferait des blagues suuuuuper originales à base de selles enlevées … ouais, ya de quoi renouveler le genre, tu imagines !

– On crierait … attends, qui on insulterait déjà… « Alejandro Valverde est une salope » ?

– Et la consécration : un procès en diffamation par Thierry Adam !

Nous rions tous deux de bon cœur. Au Horsjeu Building, j’avais toujours trouvé son attitude empreinte d’un je-ne-sais-quoi de fausseté, mais l’impression vient de s’envoler dans le vent Atlantique en même temps que nos plaisanteries. De petites fossettes que je ne lui avais jamais vues se sont creusées sur ses joues, et il suffit que son œil se mette à pétiller pour magnifier un physique pourtant banal. Connaissant l’attrait de l’Editeur pour le tag #GirlNextDoor, je comprends aisément que son slip s’enflamme si elle rit avec lui comme elle rigole en ce moment.

Je profite de notre cadence réduite pour m’offrir une furtive rasade de bière. Contre toute attente, la bougresse n’a pas l’œil dans sa poche et détecte tout de suite l’astuce :

Attends… t’as un tuyau relié aux sacoches ? Wouha, c’est une technologie de pointe, ça ! Juste, tu sais qu’on ne traverse pas le Sahara ?

– Ah ah… ouais, heu… non, oui, c’est un truc que l’Editeur m’a demandé de tester, là. C’est notre sponsor qui pense mettre ça sur le marché.

– Notre sponsor… les suppos Cooltox® ?

– Heu… oui, comme goodie. Pour offrir aux randonneurs à vélo comme cadeau promo. C’est une population sujette aux hémorroïdes, ils voient ça comme une cible.

– Habile. Par contre, je suis gourde, j’ai oublié de remplir la mienne. De gourde. Tu me passerais un peu de l’eau de tes sacoches magiques ?

– Ah oui mais non, heu… c’est que je… j’ai un herpès buccal, alors c’est pas super de partager mon tuyau, tu vois. Je suis désolé.

Si jamais une infime partie de mon subconscient nourrissait l’illusion de marivauder davantage avec la maîtresse de l’Editeur, au moins les choses sont-elles clarifiées d’emblée : c’est mort. L’essentiel est ma couverture demeure intacte. Sophie semble du reste se contenter de la réponse, quoiqu’un blanc survienne dans la conversation. Nous roulons en silence encore quelques centaines de mètres, quand la silhouette de l’Editeur apparaît au détour d’un virage et nous arrête. Sophie en profite pour ôter son casque et secouer sa tignasse engoncée.

Holàlà, les amis !, crie le chef. On s’est fait piéger par un coup de bordure ? Excusez-moi, j’étais dans le truc, j’ai pas vu que vous étiez largués, je suis revenu à votre rencontre.

– Ho, il ne fallait pas t’inquiéter, on allait à notre rythme. Sophie ponctua sa tirade d’un baiser posé sur les lèvres, dont je jurerais qu’il signifie autant « je t’aime » que « ne nous fais pas chier ».

Allez, faites pas les rosses. Il y a quatre ans, on en a un qui s’est fait prendre un tour par Louis Cifert, on l’a laissé une nuit assis à poil sur un bouchot. C’est devenu le gage officiel, mais on va quand même pas vous faire ça à vous. Allez, remontez en selle.

– Attends, je me recoiffe.

Sophie prend son temps pour replacer le long stylet en bambou chargé de donner tant bien que mal un peu d’ordre à sa chevelure. Une fois celle-ci rassemblée, piquée, aplatie, tassée, et contenue à grand peine sous le casque, elle remonte en selle en souriant, comme pour mieux indiquer aux deux grands dadais que nous sommes que le spectacle est terminé. Nous ne roulons pas trois mètres que l’Editeur s’exclame :

Ah, merde ! J’ai crevé !

– Oh, chiotte. Fais-voir, mon amour ? Ah ouais, elle est bien à plat, ta roue arrière, là.

– Ben merde, regarde ce trou, où est-ce que j’ai fait ça ?

– Je ne vois qu’un truc, c’est quand t’as posé ton vélo sur le bas-côté en t’arrêtant.

– Ah ouais, regarde, renchéris-je, ya des tessons, là.

– Mouais. C’est bizarre. Purée, c’est pas le tout, mais comment je vais faire moi ? Vous avez du matos ?

– Ah non, rien, désolé.

Ecoute Eddy, propose Sophie. Le Super U n’est pas loin, on va bien y trouver le nécessaire ? Je pars avec Guy et on revient t’amener de quoi réparer.

– Il n’y en a pas un de vous qui veut rester avec moi ?

– Ecoute, ces trucs-là on sait jamais où ils les rangent, au supermarché, on ne sera pas trop de deux pour chercher, et ça nous fera revenir d’autant plus vite. Allez, Guy, en selle !

Sophie démarre sans se retourner. Peu enclin à passer au minimum un quart d’heure en rade avec l’Editeur au bord de la départementale, j’omets de lui demander son avis et m’élance à la poursuite de ma camarade. Je dois avouer que ses fesses me font un point de mire plus agréable que celles de Louis Cifert, aussi parvins-je à la rattraper peu avant le supermarché.

***

Sophie s’avère plus douée pour détecter les détails de mes sacoches que pour repérer les rayons « sport et bricolage » du Super U. Je l’arrête avant qu’elle ne dépasse un panneau « vélo » jaune fluo, et nous ne mettons pas une minute dégotter pompe, clés, colle et rustines.

Ah tiens, ça me fait penser que tu n’as pas pris ta gourde pour la remplir, remarqué-je.

Oui, je vais aller prendre un soda. Et puis quelques clémentines, tiens, on n’est pas non plus à deux minutes.

– Ouh, tu vas faire languir ton amoureux, dis donc.

– Ah ah ! « Savoir susciter l’attente ». Normalement c’est une leçon Aubade, moi je fais ça avec une pompe à vélo.

– Je-ne-veux-rien-savoir !, m’esclaffé-je, pendant que nous marchons dans les allées.

Et toi, t’as pas d’amoureuse ?

– Boh, tu sais, Sophie, je sors pas beaucoup du HorsJeu building, alors…

– Oui, c’est pas les femmes qui abondent, j’ai cru voir. Enfin, je dis ça, excuse-moi, peut-être que tu es plutôt… hommes ?

– Ah ah, non non, cisgenre hétéro de bas étage. Enfin, je crois.

– Comment ça, tu crois ?

Merdemerdemerde, je suis en train de me trahir, là. J’ai beau être amnésique, je ne vais quand même pas laisser imaginer que je suis puceau, on a sa dignité. Et là, tilt, c’est alors que je m’aperçois, en plein milieu du Super U de Noirmoutier, que je suis infoutu de me rappeler si j’ai ou non déjà baisé un jour. Sophie me tire de mon accablement :

Quelque chose ne va pas ? Excuse-moi, Guy, je…

– Non, non, t’inquiète, j’étais perdu dans mes pensées. Tiens, allons peser nos clémentines.

L’une des deux balances est cassée, aussi patientons-nous derrière un Monsieur d’une cinquantaine d’années. Cheveux poivre-et-sel, foulard de soie, la barbe faussement négligée façon « politicien rebelle de droite », le personnage semble comme extirpé de l’un de ces arrondissements parisiens où la pesée des légumes est chose exotique.

Par courtoisie, et aussi par le souci de ne pas poireauter non plus une heure derrière ce gland, je viens à la rescousse. Carottes du Pas-de-Calais, courgettes des Pays-Bas, ananas du Costa Rica, dans son panier les saisons et les lieux se mélangent, comme un poème qui pourrait s’intituler : « je chie à la gueule de Pierre Rabhi ». Je lui montre la vignette des carottes correspondant à son sachet de carottes, celle des courgettes correspondant à son sachet de courgettes, avec la tenace impression d’expliquer à un CSP++ ce qu’un mongolien de six ans comprendrait en cinq secondes. Sophie, elle se marre doucement devant la scène ; reconnaissant mais vexé tout de même de se faire expliquer la vie par des ploucs, l’homme ramène sa science.

Merci jeune homme. Et laissez-moi vous dire que vous portez un très beau maillot. Le Dynamo Kiev, quels souvenirs ! Vous avez le privilège de la jeunesse, jeunes gens, mais il se paie de ne pas avoir connu cette fabuleuse épopée des Verts ! Curkovic ! Janvion ! Rocheteau ! Et Oleg Blokhine, le grand Oleg Blokhine dans le bourbier de Simferopol. La Crimée… et la Crimée aujourd’hui meurtrie, comme un cruel clin d’œil de l’histoire ! Ah, il en dit des choses votre maillot, jeune homme…

– C’est celui de Gueugnon. Pas du Dynamo Kiev. Du FC Gueugnon, je l’ai retrouvé dans un coffre au boulot. Tenez, regardez derrière, il est floqué « Trapasso ».

– D’ailleurs, ajoute Sophie, pas peu fière de lui rabattre son caquet, il me semble que Kiev jouait peu en jaune. Ne confondez-vous pas avec l’équipe nationale d’Ukraine ?

– Ah… oui, la mémoire défaille. De mon temps, car oui, le Temps m’autorise désormais à dire « de mon temps »… de mon temps on s’attachait moins aux couleurs… les postes étaient en noir-et-blanc, on discernait peu les maillots. Quelque part, cela permettait peut-être mieux de s’attacher aux gestes techniques de nos grands joueurs du passé. Je ne sais pas si vous saisissez ce que je veux dire.

– Oui, certes. Je vous prie de nous excuser, nous devons peser nos clémentines, tentai-je de couper. Nous non plus, ne sommes pas trop « fruits locaux ».

– Ah, je voux comprends. Les fruits exotiques ont le pouvoir d’évoquer des pays doux et lointains… tout comme vous, Mademoiselle, si je puis me permettre, dit le fâcheux en se tournant vers Sophie.

Oui, en même temps je suis née à Courbevoie, nuança-t-elle. Mais c’est vrai, mon père est brésil…

– Ah, ben zut, voilà que je ne trouve pas le bouton des clémentines, maintenant !, coupé-je en pressentant la catastrophe. Trop tard. L’évocation du pays de Neymar et Mateus Doria avait déjà agi devant l’homme comme une culotte d’écolière devant un pédophile.

Mais vous êtes brésilieeeeeeenne, Maââââdame !, s’écria-t-il en pâmoison. La Seleção ! Pelé ! Garrincha ! et… et… heu…

– Socrates ?, hasarda Sophie tandis que je tentais de calmer les tressaillements de mon bras. A en croire la grimace de notre interlocuteur, celui-ci ne partageait pas les mêmes admirations :

Socrates… Je ne vois pas ce qu’on peut trouver d’admirable à Socrates. Un gréviste, un séditieux, un pseudo-intellectuel. On pourrait en faire un sujet de débat, tiens : « Socrates : un bobo avant l’heure ? » Allons, Madame, je vous en conjûûûûre, ne vous laissez pas leurrer voyons ! Toutes ces personnes, certes expertes en football, qui se piquent soudain de parler de culture, de morale ! Mais quelle prétention ! Quel manque de simplicité ! Je ne vous en veux pas à vous personnellement, mais songez à ce boboïsme que vous importez – malgré vous, j’en suis certain – sur cette île. Oui, vous importez le boboïsme. Noirmoutier est si simple, si élégante. Quand je dîne avec les amis je vois Sautet, César et Rosalie, l’amour, les peines. La vie. Bien loin des complications des Socrates ou je ne sais quoi.

Guy Môquet devrait fuir à toutes jambes, mais Superacad a déjà verrouillé sa cible. Un impérieux besoin de remporter la conversation me saisit, et je me concentre de toute mes forces pour éviter à mon teint de virer au cireux. Pendant la tirade du cuistre, Sophie s’est aperçue de mon émoi, mais curieusement je crois voir en elle plus d’intérêt que de crainte. Le sac de fruits encore en main, je m’agrippe au rebord de la balance pendant que ce con me tourne le dos, tout occupé à faire le paon devant ma camarade. La réplique qui vient vise alors trop juste pour que je puisse la mettre une nouvelle fois sur le compte de l’inconscience : Sophie sait.

Pourquoi pas Monsieur, dit-elle, mais je crois voir derrière votre nostalgie la crainte d’un football moderne sans âme. Des footballeurs conscients ne pourraient-ils pas regagner ce supplément d’âme ? N’y aurait-il pas quelque noblesse à voir ces gens conçus comme des produits marketing se rebeller et, pourquoi pas, faire… grève ?

– La grève ? Ah ah, Madame, c’est à se demander si vous ne voulez pas ressusciter les fantômes de Knysn…

Il s’interrompt, tandis que je sens mon corps grandir et s’épaissir. Dépassant ses épaules, je vois Sophie se figer dans un regard horrifié en découvrant ma monstruosité. J’attrape l’homme par le col et le fais pivoter puis, l’élevant jusqu’à moi, hurle contre son visage :

– LES FANTÔMES DE QUOI ? LES FANTÔMES DE QUOI ? HEIN ? HEIN ? VAS-Y, DIS-LE, FILS DE PUTE, DIS KNYSNA ENCORE UNE FOIS !

De rage, je l’envoie valser sur le dos dans une caisse de tomates. Je me saisis de son panier de fruits et légumes et y empoigne tout d’abord l’ananas du Costa Rica. L’abondance du rayon primeur me fait un instant vaciller devant tant de choix, et je tournoie alors entre les bacs, saisissant tous les légumes à ma portée. C’est en pleine fureur qu’un calicot me tombe lentement dessus comme sur le tyrannosaure de Jurassic Park. Sur la banderole publicitaire est inscrit : « Je me fais plaisir avec Super U – La farandole potagère ! »

***

Je reprends mes esprits en entendant les pneus de la camionnette Cooltox® crisser sur le parking du supermarché. Sophie, affolée, me tient la main, c’est visiblement elle qui m’a sorti du supermarché. Au volant, Louis Cifert nous fait signe de monter. En sueur, toujours en tenue de cycliste, il démarre en trombe. Dans le rétroviseur, une épaisse fumée s’élève en provenance du magasin.

On rentre à Paris fissa, indique Louis. On passe récupérer l’Editeur sur son bouchot, les autres sont déjà en train de ranger.

– Je suis désolé, Louis.

– T’as pas à t’en vouloir, c’est ta raison d’être. C’est juste que ça tombe à un mauvais moment. Faut juste espérer que ça n’aura pas trop de répercussions, ajoute-t-il en lançant un regard en coin à Sophie. Tétanisée, les yeux grands ouverts, elle semble rejouer la scène en boucle. Sans un mot, je lui passe mon bras autour de l’épaule, et lui murmure de nouveau :

– Je suis vraiment désolé, Sophie. Je n’ai jamais voulu ça.

 

***

Sophie Taillandier va-t-elle se remettre d’un tel spectacle ? Va-t-elle dénoncer Superacad ? Romain Bardet remportera-t-il le Tour de France cette année ? Vous le saurez en retrouvant le prochain épisode de Superacad contre Menesis.

 

Rappel des épisodes précédents : prologue (l’infirmier)ép. 1 (le pub et la vidéo)ép. 2 (les flics et les clowns)ép. 3 (le lieutenant Taillandier et le chien)ép. 4 (Horsjeu Média, l’Editeur, les gnomes numériques) ép. 5 (Les Gnomes, le Cérébranle, le premier combat avec l’Ennemi)ép. 6 (l’institut médico-légal) – ép. 7 (l’interrogatoire et les scientifiques)ép.8 (le flash-back par les agents du nettoiement)ép.9 (l’infiltration de Sophie et la tragédie de Pieryvandré) –ép.10 (les soupçons de Louis Cifert, la relation entre Sophie et l’Editeur).

Gervais Marvel Entertainment, Inc.

Editeurs de Superacad, le premier super-héros du football anal.

12 Comments

  1. Ma vengeance sodomite préférée de toute la série… tellement bon de s’imaginer la scène. MERCI !

  2. On croirait réellement entendre Pascal Praud, c’est épatant, magnifique même.

  3. Ce Pasqual Amateur aurait été tellement mieux à prendre cher avec son ami Bernard Mortcarrelage

  4. Ca me rappelle un séminaire où on nous a réellement fait faire du vélo… Mais on n’avait pas de sacoches, maintenant que j’y pense ça doit être pour ça que personne n’a adhéré au truc

  5. Moi quI secrètement à toujours rêvé de faire une horjeuiade.
    Mais en vélo dans alcool ?
    Blasfem !

  6. Je suis à fond dedans. Pourquoi est ce que vous ne publiez pas la saison d’un coup ? Que fait Netflix ? Purée. ..

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