Leeds – Manchester City (1-1). Le match. L’académie citoyenne l’a vu.

Elle a tiré la table basse, elle l’a déplacée, lentement, avec précision. Il fallait que tout soit parfait, aligné au millimètre, alors elle a ajusté les pieds sur les marques que la table base avait laissé sur le sol. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas sorti la table basse. Le whisky, elle l’avait sorti, bien sûr, mais elle l’avait bu ailleurs. Le whisky dans la cuisine, le whisky dans le salon, le whisky au comptoir. Mais elle n’avait plus posé le verre dans la table basse, alors elle a réappris les gestes. Précis. Millimétrés, à la perfection, elle le voulait, elle le désirait intensément.

Elle a pris le programme pour vérifier la chaîne, elle a mis la télévision. Pendant qu’elle versait le whisky dans le verre, qu’elle avait posé sur la table basse, au même endroit, toujours, elle a vu Pep.  Elle a vu Pep saluer Marcelo, elle n’a pas vu d’effusions, elle a vu l’élève, elle a vu le maître, elle a mis les glaçons dans le verre, posé sur la table basse. Elle a touillé le whisky, c’est la passion qui remuait et elle était remuée par la passion. Mais il n’y avait pas d’effusions, il fallait un match, c’était absolument nécessaire.

Elle a vu les hommes de Pep agir sans montrer de sentiment. Les hommes de Marcelo étaient étouffés, emportés, sous emprise. L’amour du jeu était impuissant, leur cœur battait trop vite dans une cage trop étroite, elle le devinait, elle le savait. Elle les a vu céder sous les coups, elle a vu Sterling marquer. Une fois. Un but, c’était beaucoup, c’était peut-être suffisant. Les hommes de Marcelo en ont eu assez. Ils ont défendu, elle peut en témoigner. De tout leur cœur, de toute leur âme, ils ont peu à peu desserré l’étreinte.

Elle a vu les hommes de Marcelo jouer. Les occasions aussi, elle les a vues, comment aurait-elle pu ne pas les voir ? Deux fois, Ederson les a repoussées, deux fois sublime le gardien de Manchester City. Elle a respiré à la pause. Il y avait du football, c’était indéniable, c’était inéluctable. Elle est revenue sur le canapé, elle s’est resservi un whisky. Les joueurs aussi sont revenus sur le terrain. Ils reviennent toujours, inlassablement.

Survivre, juste survivre, dit-elle, quand elle voit Ederson arrêter d’autres tirs. Et soudain le trou. Massif, vertigineux, mortel. Le corner, les mains d’Ederson, les trous dans les mains d’Ederson sur le corner, et Rodrigo qui égalise.

La pluie ne cessait pas, elle n’avait jamais cessé. Le match lui, devait cesser, comment aurait-il pu faire autrement ? Elle a vu le score d’un but partout, elle a vu les effusions, elle a vu des hommes qui s’appréciaient et qui aimaient le jeu. Elle a été émue. Je vais me resservir un whisky, dit-elle.

La note du match

Quatre sur cinq.

« J’ai mal tout à coup. C’est à peine, c’est très léger. C’est le battement du cœur déplacé là, dans la plaie vive et fraîche qu’il m’a faite, lui, celui qui me parle, celui qui a fait la jouissance de l’après-midi.»

Marguerite Duras

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