Nancy en N2 ou 3 – La Chardon à Cran Académie se retire.

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merci pour rien

C’était face à la mer, chose jamais vue à Tomblaine sous notre ère. Le vent dans les cheveux, un peu de sable fin qui lui coulait des doigts, le silence des hommes et la mélodie lancinante du ressac pour toute musique. Il pensait à ses premiers émois amoureux, aux premières notes de guitare apprises pour se faire mousser près du feu (ça avait marché une fois), à ces soirées assez longues pour accueillir sans ennui le lever du soleil et se dire qu’on pouvait enfin dormir. De temps en temps une mouette insolente approchait pour quémander un bout de quelque chose et s’envolait en esquivant un jet de pierre nonchalant. On pouvait rester immobile longtemps avant de se rendre compte que la marée rentrait. C’était bien. On avait le temps. Il faisait assez chaud pour supporter ce vent de merde et assez frais pour éviter de sentir sa peau de petit toubab du Grand Est rôtir sous l’effet des UV. Il ne manquait même pas une petite bière pour agrémenter tout ça. On voulait juste la paix. Plus tard il se dirait que ça lui inspirerait un recueil de poèmes, des romans fleuves sans aucun dialogue ou une nouvelle beuverie bien réelle, celle-là. La marée pouvait commencer à entrer à mesure qu’un vent plus fort passait entre les mailles de son pull-over et qu’une petite odeur rance montait de la grève. Eh, c’était comme, ça, c’est l’océan, ça ramone toujours un peu. On médite, on divague : c’est le bon moment. Il fantasmait une vague, mais pas n’importe laquelle : LA vague, celle qui vide le front de mer en un reflux de fin des temps et imprime une ombre menaçante sur l’horizon, les ténèbres mouvantes rappliquant pour s’abattre comme la chape ultime sur l’impudent bout de terre qui se trouve là. Cette vague charrie toutes les larmes, les déchets nucléaires submergés et les contrôles manqués de Loïc Puyo, elle ne laissera rien debout et après tout c’est tant mieux parce que rien de tout ça n’en vaut la peine. Il pensait assez fort à la catastrophe pour ne pas voir le grain qui accompagnait la marée. Bientôt il serait saucé comme un goujon et perdrait toutes ses illusions. Il faudrait rentrer, ne trouver rien à se mettre sous la dent qu’une vieille bière fade, aller se coucher tout seul et recommencer. Une vague n’arrive jamais seule : elle s’élève au terme d’une série et se fracasse sur votre gueule composée de milliers de vaguelettes que vos perceptions précaires d’être humain sous anti-dépresseur ne sont pas en mesure de détecter. Il y avait peut-être même une chance que dans son ignorance congénitale, il ait déjà de l’écume jusqu’au fond des poumons et qu’il contemplât ce paisible paysage printanier depuis un arrière-monde post-mortem ressemblant assez au monde réel pour qu’il fut absolument certain que l’enfer existait bien.

Il voulait être écrivain. Dompter les concepts et les rythmes, vocabulariser à outrance parfois, bâtir des phrases complexes pour perdre son lecteur et lui donner parfois le bonheur d’une explosion d’humour ou de légèreté, une bonne bagarre d’ivrognes à la sortie du bar, une baise impromptue garantie sans renflement brun, des choses et d’autres que seule la subtilité d’un grand lecteur capterait avec la satisfaction du petit clin d’œil échangé entre spécialistes. Mais il désirait embrasser les grandes causes et les servir par dessus tout, ne rien faire de ces ampoulades germanopratines pleines de vanité et jeter sa plume acérée dans les travers d’un monde par trop injuste, métaphysique comprise. Les grands concepts en trembleraient, l’homme balayé par une vague foucaldienne conclusive assassine, les sociétés modernes décortiquées et déconstruites jusque dans leurs tréfonds subatomiques, la psyché coupable de l’occident ravalée au rang de note de bas de page dans une préface médiocre de la bibliothèque verte.
Il pratiquait le pamphlet, l’invective et la diatribe, fourbissait les armes de l’argumentation sans négliger d’emprunter à la mauvaise foi et à l’insulte ce que son acuité lui avait permis d’analyser chez les autres. Il alignait quolibets, avanies et grossièretés sans efforts, avec la régularité d’un pendule mais cette perfection formelle se heurtait à l’absence d’une cible réelle. Son quichotisme méritait de panser des blessures moins honteuses que celles provoquées par des anathèmes fougueusement jetés vers de sourdes tours de marbre.

Le football est arrivé sous la forme d’un site. Et quel site. Hors-jeu.net, l’incorruptible, l’intangible, le Gaston Lagaffe des sites de foot, tour à tour sans lecteurs puis de plus en plus sympathique à mesure que ses valeurs s’affirment. Hors-jeu le jeune qui tendait les bras à l’auteur en herbe au moment où celui-ci se prenait d’une tocade pour le football. C’est que ce n’était même pas vraiment son premier amour, le football, mais qu’importe. La mission textuelle n’attendait pas, il fallait se jeter à corps perdu dans l’opportunité d’écrire, écrire, écrire encore, sans frontières ni limites, dans une langue contrôlée par un service relecture zélé. Enfin il donnait à voir sa plume, le génie viendrait bien, il fallait coucher sur le papier toute l’étagère de livres avant de commencer à penser à en produire un seul. Nous sommes destinés pour toujours à ne faire que sentir la menace de ce qui va mettre fin à notre existence.

Il commençait en Ligue 2 à tartiner des pages et des pages de fiel, mû par une colère inextinguible dirigée contre tout et tout le monde, ouvrait chacun de ses papiers par un chapelet d’insultes, tempêtait vivement à l’encontre des éléments et des forces les plus fondamentaux sans craindre de s’emporter dans des complications bibliques. Un totem lui maintenait pourtant le front haut et le verbe sérieux, au point de devenir le mantra proverbial entre auto-dérision de très haut niveau et confiance inébranlable en l’élu de son cœur à qui l’histoire allait donner raison : Pablo Correa, le coach d’alors : il y croyait, il y avait toujours cru, il était l’auteur adulé de ses nuits de joie et d’allégresse. Nous sommes destinés pour toujours à ne faire que sentir la menace de ce qui va mettre fin à notre existence.

Une montée, la vente ratée de son capitaine qui menait à devoir réclamer l’indemnité de transfert devant la justice et une descente plus tard, Pablo s’en allait et Vincent Hognon arrivait ; inspiré, notre auteur naissant voyait l’opportunité de lui consacrer un roman choral (inachevé, dans le pure tradition du site) qui mettait en scène un héros turbo-futuriste appelé Lapin tentant de sauver le football d’une armée de clones jouant à Fifa directement dans la tête des spectateurs. L’incipit présentait Hognon en rédempteur après la catastrophe, juché sur les débris encore fumants du stade Marcel-Picot, prêt à se donner pour mission de restaurer le football en Lorraine libre en organisant une grande fête patrimoniale en l’honneur de Don Pablo, érigé en divinité absconse. Nous sommes destinés pour toujours à ne faire que sentir la menace de ce qui va mettre fin à notre existence.

De simagrées en ronds de jambe, d’échecs en tentatives qui ne marchaient pas, les entraîneurs se succédaient et de violents heurts psychologiques commençaient à commettre d’irréversibles ravages dans la psyché du narrateur, déjà pas aidé par une complexion lorraine faite de grisaille et d’alcool triste la plupart du temps. Les affres de la dépression guettaient depuis longtemps mais se sont rapidement révélés sous leur plus brillante noirceur. Toutefois, par un heureux concours de circonstances, l’auteur -qui n’en était déjà plus un, si tant est qu’il ait approché cet idéal un moment- maniait avec quelque appétit une forme d’autodérision thérapeutique qui lui permettait de déféquer occasionnellement un texte drôlatique. Les défaites successives étaient autant d’occasions de manier un humour corrosif auto-dépréciateur, de l’emphase aux relents bibliques et des noms d’oiseaux toujours plus audacieux tout en recueillant l’admiration de ses pairs académiciens pour avoir cette peau assez épaisse, digne d’un duel face à un rhinocéros en rut, pour accepter de se fader les matchs d’une telle équipe de tocards. Nous sommes destinés pour toujours à ne faire que sentir la menace de ce qui va mettre fin à notre existence.

Et puis comme le vrai dépressif perd ses amis uns à uns à force de trop menacer de se suicider la semaine et de réellement tenter de le faire le week-end, l’ASNL s’était mise à puer tellement sérieusement la merde qu’une maladie redoutée était venue s’ajouter à sa seule dépression. Cette nouvelle condition n’avait rien de la petite tristesse du soir ou du matin (ou du midi ou de toute la journée, mais bref). Ses symptômes, insidieux, ne se devinaient pas au premier abord. Il écrivait lentement. Trainait des pieds pour académiser des matchs qu’il avait pourtant vus, parfois même des victoires. Préférait donner son accord pour qu’on lui prélève un rein et qu’on le remplace par une chaussette sale plutôt que d’aller au stade le vendredi soir. Cette maladie c’était l’impuissance, bien sûr : plus moyen de dresser la moindre plume dans ou hors la plaie, plus le moindre jus pour sortir d’un corps malingre et souiller le papier, plus de substance à répandre ni sur les internets ni nulle part ailleurs. L’ASaNaL avait repris ce qui longtemps lui avait permis de faire illusion : l’inspiration. Nous sommes destinés pour toujours à ne faire que sentir la menace de ce qui va mettre fin à notre existence.

Aujourd’hui peu importe que ce qui mette fin à l’existence de l’ASNL vienne du terrain ou des ronds-de-cuir, le dénouement est le même : bien pire que des résultats, une histoire centenaire, des valeurs familiales, un palmarès, le fait d’avoir formé le plus grand escroc des instances (paraît qu’il était pas dégueu balle au pied), vous avez tué tout amour en nous, quelque chose que rien ne rachète, ne remplace ni ne console. Nous sommes meurtris pour toujours, nous les supporters qui ne demandions rien de plus qu’un peu de ballon de temps en temps et la raclée syndicale infligée à Chateauroux. Nous qui avons grandis dans l’humilité des ascenseurs et des saisons anonymes, qui avons dû rivaliser avec un voisin à peine foutu de gagner plus que nous, qui avons appris à aimer le football en n’en apercevant qu’une vision dépouillée de tout artifice esthétique, notre doudou nous est maintenant retiré comme on déchausse une dent en manif : avec violence, au nom d’une légalité sordide et cerise de glaire sur le gâteau de merde, accompagné du commentaire « je vous l’avais bien dit, je sais tout » de cet étron de Romain Molina. On avait pas déjà trop souffert, putain. Certains ferment une page d’amour en prétendant ne pas y avoir trouvé leur style. Ici on choisit plutôt de fermer la porte comme on remet la capsule sur une bouteille de bière : ça ne sauvera rien, on a déjà dit adieu à l’essentiel.

Moi je suis là, je me tiens finalement debout sur ma dune, le vent dans les yeux, un vague sentiment encore à l’esprit de n’en avoir plus rien à branler. Je me retire parce que j’ai faim, pas parce que quiconque me manque ou commence à me décevoir. Je ne sens plus rien, même pas la menace. C’est fini, je disparais. Adieu.

4 réflexions sur “Nancy en N2 ou 3 – La Chardon à Cran Académie se retire.

  1. Dur dur j’aimais bien vos académies. J’ai peu de souvenirs de stade mais un 0-0 contre Bordeaux à Marcel Picot il y a une dizaine d’années, entouré de vieux lorrains chantant des chansons sans rapport avec le match (je me souviens notamment de ces belles paroles « moi mon chien c’est pas un pd, il fait WAFWAFWAF » , restera gravé dans ma mémoire.
    Adieu alors.

  2. Je reviens d’entre les morts moizossi pour vous dire que vous allez nous manquer, Marcel. Mais vous resterez dans nos coeurs, et peut-être qu’on pourra vous revoir dans quelques temps narrer les exploits de l’ASaNaL en Ligain de nouveau. Une grosse BA

  3. Comme souvent j’ai pas tout capté à ta prose fortement alambiquée au fond de cuve de mirabelle millésimée, mais j’adresse un clin d’œil sincère au vrai auteur incompris que tu es !!!
    Lire tes académies était le seul dernier petit plaisir qui compensait la descente aux enfers inéluctable de notre club chéri…
    Alors merci pour tout ça, et bon vent gros ! Au moins t’as la plage devant toi comme exutoire suicidaire, c’est plus classe que de se faire repêcher entre Meurthe et canal.
    Que Saint Pablo veille sur toi et ta dépouille Marcel Picon le bien nommé, tu le mérites puissance N3… !

  4. Triste comme un jour sans Picon, comme je dis souvent. BA sur vous mon bon Marcel, et bienvenue dans le caveau familial. En attendant que l’ASaNaL remonte des enfers et que PSGEL descende de ses grands chevaux. On est là pour un bout de temps, donc.

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