Paris SGEL / Union de Manchèsteure (1-3) – La Porte de Saint-Cloud Académie passe l’arme à gauche

La justice a deux vitesses ; la Lamborghini en a six.

 

 

Un grand écran rouge.

Georges ouvrit les yeux.

« Bienvenue, camarade ! »

Du rouge, partout. Aveuglant. Des formes dorées se dessinant lentement, à mesure que les yeux s’habituent à cette agression visuelle. Des formes familières : une faucille, un marteau, sur de grands drapeaux couleur de sang. En fond sonore, comme une mélodie guerrière dans le lointain, presque atone. Merde, c’est l’Internationale. Un tel stade de coma éthylique, ça ne lui était encore jamais arrivé.

Allongé sur un sol de pierre froide, Georges se redressa et se tourna vers la voix qui venait de parler. De mieux en mieux : un gros homme drapé d’une toge écarlate était debout, à quelques mètres de lui, un large sourire faisant frétiller son imposante barbe de patriarche. Il se tenait derrière un pupitre en bois noir, frappé d’une énorme étoile rouge scintillante cerclée d’épis de blé dorés.

« Marx ? » bégaya Georges, plutôt à son attention qu’à celle de son interlocuteur vaporeux. L’homme se contenta de hocher la tête en levant ses épais sourcils noirs.

« Où suis-je ? »

Karl pointa d’un mouvement de tête le large portail noir à sa gauche. Au-dessus de la grille, il était inscrit en lettres rouges, sur toute la largeur du fronton : « Camarade, abandonne ici le travail, et viens trouver la liberté ». À sa DROITE, on pouvait lire sur un petit écriteau fléché : « Paradis bourgeois ».

Merde alors, pensa Georges. Qu’est-ce qu’il foutait là ? Existait-il vraiment un paradis du socialisme réel en dehors de la Mère Patrie soviétique ? Combien de litres de vodka avait-il bien pu ingurgiter la veille ?

Il se mit debout, éprouvant ses muscles courbaturés. La nuit avait du être longue. Alors que Saint-Karl l’attendait, souriant, l’air bonhomme, il tentait de rassembler ses souvenirs. Voyons. Il y avait eu beaucoup, beaucoup d’alcool, et peu de visages humains. C’était à la taverne clando du Polonais de la rue d’Eupatoria, dans les caveaux de l’église.

C’était de l’alcool triste. Celui pour oublier, pour ne plus avoir à porter le poids de sa propre existence. Il se souvenait de quelques soulards désoeuvrés, tout comme lui. Des têtes longues comme des jours sans ticket de pain dans une ville minière sibérienne. Le patron édenté essuyait ses verres avec son torchon cradingue. Dans la cave glauque résonnait l’écho d’une mélodie triste et bête, captée sur une radio de fortune. Aux murs humides de bière et d’éther moisissaient des affiches de propagande aux accents volontaristes.

Pas moyen pourtant de se souvenir d’où provenait cette mélancolie. Il n’y avait que ce rade plongé dans une mort lente, et la galerie de têtes d’enterrement disséminée dans les recoins sombres. Un moment, la radio avait grésillé, et deux voix nasillardes en étaient sorties avec peine, pour commenter les résultats de la soirée :

« …nation pitoyable du Péhèsseugé, l’entraîneur devra prendre ses responsabilités… »

Merde, c’était ça. Paris-Saint-Germain-en-Laye. La Coupe d’Europe. Les Angliches en rouge. L’humiliation. Le déshonneur. Mais comment cela avait-il pu arriver ? Il ne se souvenait que d’un match maîtrisé, de la faiblesse des gars d’en face, de la force tranquille qui se dégageait de sa belle équipe, de Marcoco, de l’Angelito, de Jean-Bernard… Aucun moyen de se souvenir…

« Tu te demandes comment tu as atterri ici, camarade ? » Karl s’était approché de lui et avait posé sa main sur son épaule avachie. « C’est une question qui revient souvent, ici. Tu ne peux pas t’imaginer jusqu’où peuvent aller les effets de la vodka. »

« Je… » commença Georges. « Je me souviens d’un match perdu. Mais je ne sais plus ce que… »

« Un match ? » coupa-t-il. « De football, tu veux dire ? »

« Oui. La coupe d’Europe. Paris-Saint-Germain-en-Laye. »

« J’avoue que je ne suis pas vraiment au fait de ce genre de choses. Pour ce qui est du sport professionnel, en tout cas. À mon époque, tout ceci ne représentait pas encore grand-chose. Tu étais à un match de football, donc ? »

« Oui. Et mon équipe a perdu. »

« Et tu en es mort ? C’est ça que je n’aime pas dans le football, camarade. Le chauvinisme, l’esprit de clocher, la compétition jusqu’à en crever de connerie. » Il retourna derrière son pupitre. « J’ai toujours vu ça comme un énième moyen de détourner les masses laborieuses de la lutte. Je crois qu’on a beaucoup galvaudé ma phrase sur l’opium, mais je dois dire que dans le cas du foot, ça me semble assez approprié. »

Georges se massait les tempes et tentait de se souvenir. Quelques bribes lui revenaient. La passe en retrait foirée de Titi Kéké au début du mâche… La cagade du père Jean-Louis sur le deuxième but… Mais cette même impression de domination parisiano-saint-germanoise lui revenait en arrière-plan, malgré ces deux évènements isolés. Dans l’ensemble, tout semblait devoir sourire à PSGEL. C’était dans l’ordre des choses : ils avaient tout simplement été plus forts, que ce soit à l’aller ou au retour, et ces deux buts encaissés n’auraient pas du remettre en cause cette qualification logique. Mais d’où venait donc l’amertume qui lui rongeait les sangs ?

« Et puis, tous ces millions qui passent dans les transferts et les salaires, c’est vraiment indécent. Pourtant, ça partait d’un bon sentiment : un sport collectif, tout terrain, sans équipement, nécessitant à la fois force, agilité, intelligence, coopération… Jusque-là, rien de mauvais, bien au contraire. »

Il caressa lentement sa barbe fournie.

« Mais il y a trop d’argent, trop de haine, trop de violence en tous genres là-dedans pour que ce soit encore perçu comme un sport utile à la cause du prolétariat. Les camarades ont essayé de le récupérer, souvent, mais c’était déjà peine perdue. Le capitalisme a transformé ce truc en poison, comme tout ce qu’il touche. C’est devenu une vraie gangrène. Des abus partout : Fabrice Arfi n’en a pas fait le tour, loin de là. » Il fit une pause. « Vraiment, tout ce qu’il y avait de beau dans ce sport a été souillé. Il ne vaut même plus la peine de se battre pour lui ou ses soi-disant valeurs. C’est un combat perdu d’avance. Y croire encore, ça relève de l’utopie gauchiste. »

Georges n’écoutait plus. Machinalement, il avait commencé à jouer du pied sur une pierre crayeuse perdue sur le dallage gris. Le caillou laissa quelques traces sur le sol. Il se baissa, le prit dans sa main, et traça spontanément quelques lignes, qu’il compléta par des croix. Il encadra le tout d’un large rectangle. Il affubla mentalement chaque croix d’un chiffre entre 0 et 5, l’accompagnant d’un commentaire mi-analytique mi-drolatique (sans grand effet sur lui, cependant).

 


 

Gigi (1/5) : Cette prise de balle destinée à alerter les téléspectateurs sur les dangers de la maladie de Parkinson, c’était vraiment pas la peine, Jean-Louis.

Kilo Terreur (1/5) :

 

Elle n’était pas bien loin.

Titi Silva (2/5) : *insérer les paroles d’une chanson de Gold dont le nom m’échappe*

Dani la dèche (2/5) : Trop facile.

Jean Bernard (2+/5) : Détonateur à usage unique.

Markiki (3/5) : Chaud du slip, mais bien seul.

Marcoco (2+/5) : Moitié dedans.

Juju la Drax (1/5) : Il a été tellement invisible que Faurisson n’aurait sans doute pas eu de mal à nous faire croire qu’il n’a pas existé.

Angelot de Marie (3/5) : Il a fait le taf, mine de rien.

Kyky Mbappette (1/5) : Il a eu autant d’occasions de tuer le match que Staline de tuer Tito. Avec la même réussite.

 


 

Georges fut soudain perplexe. Un trou lui sautait aux yeux dans le schéma qu’il avait dessiné. Il manquait quelqu’un. Un remplaçant ? Leur rôle avait été insignifiant, il n’avait pas même daigné leur accorder une ligne. Le coach ? Malheureusement bien impuissant face à ce naufrage sans tempête. Quel chaînon manquait ? 

Il essaya de replonger dans ses souvenirs. Dans la taverne du Polak, ses économies avaient bientôt fondu comme neige au soleil. On l’avait mis dehors à grands renforts de souliers cloutés. Il avait longtemps erré dans Belleville, naviguant à vue dans les vapeurs d’alcool. Au niveau du Père-Lachaise, il avait vu dans un bistrot une lucarne allumée sur un plateau télévisé, réunissant autour d’une table une poignée d’experts-ès-football. 

Et soudain, il se souvenait. Presnel était là, les yeux hagards, la bouche bée, désemparé. Et aux plans serrés sur l’enfant du pays s’ajoutaient les images diffusées en boucle, d’avant en arrière, d’un ballon frappant le coude d’un homme de dos.

Tout était clair à présent. Il se repassait ces longues minutes durant lesquelles les hommes de Thomas avaient constamment tremblé de trouille, cette éternité passée à se demander quand le couperet viendrait tomber sur le destin de PSGEL, de manière inéluctable. Car inéluctablement, ce but devait venir, le match y menait droit. Autant la confiance était entière quelques minutes plus tôt, autant la résignation était de mise à l’approche du coup de sifflet final.

Et à ce jeu-là, il n’y avait finalement rien d’autre que la technologie pour déclarer la sentence. Pénalty. Injustice. Défaite impossible, et pourtant bien réelle. On s’en était longtemps pincé, mais on ne pouvait pas nier que l’on s’y attendait depuis le début. On n’avait pas cessé d’avoir peur de perdre, et on avait perdu. Tout simplement. 

Georges lâcha sa pierre. Il s’assit lentement sur le sol, joignant ses mains sur ses genoux serrés. Son regard était vague. Karl reprit :

« Vraiment, ce sport est injuste. Injuste parce qu’il est dirigé par l’argent. »

Georges tourna lentement la tête vers lui.

« T’as vraiment rien compris, Karl, » répondit-il. « Il n’y a pas plus juste que le football. » 

Il se releva avec difficulté et s’avança vers le pupitre.

« Il est juste parce qu’il ne laisse pas seulement la place à l’effort et au talent, mais aussi au hasard. Et il n’y a rien de plus juste que le hasard. Rien de plus beau ici bas. »

À ces mots, il tituba en essayant de se raccrocher à la grille. À nouveau, plus rien. 

 

***

 

En rouvrant les yeux, il sentit le pavé mouillé sous sa veste trempée. Il se releva en s’adossant à une imposante muraille. Il avait recouvert celle-ci du contenu à peine digéré de son estomac. 

« Merde alors, » ricana-t-il. « Le Mur des Fédérés… »

Ses entrailles furent reprises d’un spasme douloureux, et il gerba encore une fois contre l’un des hauts lieux de la Commune. En s’essuyant les lèvres d’un revers de manche, il se promit une énième fois de ne plus toucher à la bouteille. 

 

Georges à la troisième personne.

Georges Trottais

L’homme le plus (lutte des) classe(s) du monde.

3 Comments

  1. C’était vraiment la peine de laisser partir Zlatan Ibrahimo.ivre.

    Laissez nous faire, on arrive.

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