Moi, j’aime bien l’équipe nationale

Lettre d’un Marseillais né au football dans la France d’avant Didier Deschamps.

Moi, j’aime bien l’équipe nationale.

 

Oui, bon, c’est un aveu qui ne prend guère de risque au lendemain du triomphe bleu, mais vous serez quand même prié d’en mesurer la portée. C’est que dans Marseille l’excessive, la demi-mesure était, comme souvent, une notion étrangère. Pour les uns, afficher son enthousiasme patriotique, c’était faire allégeance à l’affreux Noël Le Graët, voire oublier les multiples humiliations infligées à notre cité depuis Louis XIV. Pour d’autres, ceux qui affichaient leur désintérêt voire un soutien ostensible aux rivaux des Bleus n’étaient rien d’autre que des traîtres aux valeurs de la République, des déserteurs dans cette grande joute patriotique qui exigeait le soutien sans faille de la Nation.

 

Et au milieu nous fûmes quelques-uns, qui aimions bien l’équipe de France. Convaincus qu’un titre mondial ne nous procurerait qu’une joie minime en comparaison de la passion qui nous lie à l’Olympique, nous n’étions pas prêts à snober cette jolie fête, dont la probabilité se précisait de plus en plus sérieusement au cours de ce mois écoulé. Osons le dire : pour certains, dont je suis, chaque coupe du monde est une respiration où l’on se permet d’aimer le football pour le football, où l’attente des grands matchs se savoure d’autant plus que l’angoisse de l’échec n’est pas si présente. La France gagne ? Soyons joyeux et faisons la fête. La France perd ? Dommage, mais ce sera oublié dès le premier extérieur de Clinton Njie contre Toulouse. Le souvenir brûle encore de ferveur née de l’épopée européenne de l’OM, de l’excitation grandissante à mesure que la finale approchait et, hélas, d’une immense déception, à la hauteur de l’attente : à côté de ces montagnes russes émotionnelles, le parcours de l’équipe de France fut plaisant, reposant même.

 

D’où ce curieux sentiment d’aimer à contre-courant : non, le lien qui nous unit à l’équipe de France, né du seul hasard de la nationalité, ne pourra jamais être aussi fort que le club qui nous a éveillé au football. Mais dans le même temps, combien de supporters, ceux-là viscéralement attachés à l’équipe nationale, ont nourri l’avant-tournoi de leur pessimisme, de leur dénigrement, principalement envers la personne du sélectionneur. Or, à Marseille, si tout le monde ne s’émeut pas particulièrement du sort des hommes de Didier Deschamps, chacun se souvient de ce dont l’animal est capable, d’où une certaine retenue dans le jugement.

 

Les critiques ont enclenché un feu nourri aux cris de « sus au football nul ». Peu à peu, à mesure que les résultats s’ébauchaient, les mêmes ont changé leur fusil d’épaule en déversant plutôt leur bile sur le « football moche » ; il se dit même que les plus gonflés d’entre eux s’apprêtent désormais à publier des livres retraçant l’épopée glorieuse des Bleus, dans un magnifique retournement de veste.

 

Mais ce débat sur l’esthétique et la victoire, d’un point de vue personnel, fait écho à ce que pouvait entendre un enfant né au football dans la France d’avant Deschamps. Pensez que nos humanités footballistiques d’alors, c’étaient les glorieuses épopées stéphanoises en Coupe des clubs champions, françaises en Coupe du monde, à chaque fois brisées par des Teutons rompus au vil réalisme ( foutus poteaux carrés), voire aux expédients honteux (foutu Schumacher).

 

Et le présent de l’époque, dans les années 1990, continuait de s’emplir de déroutes plus ou moins modestes mais au cours desquelles – ouf ! – la France conservait toujours la médaille d’or du panache. Les larmes de Bari ? L’OM avait dominé largement, quelle injustice que ces tirs au but ! Les innombrables éliminations des clubs français contre les fourbes Italiens, les chanceux Anglais ou les laids Allemands ? Toujours imméritées, toujours injustes, forcément, nous étions pourtant les meilleurs. Le pire était même que cette attitude semblait rejaillir dans la vie de tous les jours, dès qu’un semblant de compétition apparaissait : « ah oui, mais s’il faut se salir pour réussir, je préfère échouer en restant moralement propre ».

 

Et puis peu à peu, les vraies grandes et belles victoires sont arrivées. Dans le sillage de l’OM puis – coïncidence ? – à mesure que Deschamps faisait ses classes au pays du pragmatisme footballistique, la France se mit à gagner. A l’époque, je ne me souviens guère d’une quelconque notion de mérite : le dépucelage sportif tant attendu se produisait enfin, et il n’était question de rien d’autre que d’en profiter.

 

Ce n’est que bien plus tard, en 2018, que les enfants du football d’avant Deschamps furent vengés. Didier a fait de son équipe un cuirassé impitoyable commençant par tracer sa route à l’économie, avant de donner sa puissance. L’équipe d’Argentine était si foutraque que, vue de Marseille, on pouvait la trouver autrement plus familière qu’une équipe de France paraissant encore terriblement falote. C’est alors au pied du mur que les joueurs se sont enfin décidés à entamer l’écriture de leur histoire.

 

Flamboyants parce que contraints, les Bleus ont retrouvé leur blindage dès le tour suivant, jusqu’à faire pleurer les guerriers Uruguayens avant même le terme de la rencontre. L’idée naissait, grandissait, avant de se révéler totalement dans l’aigreur des déclarations belges : « Je préfère perdre avec la Belgique que gagner comme la France » ; « l’anti-football a gagné ». Non, cela ne faisait plus aucun doute, les enfants du football d’avant Deschamps étaient enfin vengés : nous étions devenus les méchants, les abominés, l’ennemi public n°1 du beau football mais, par-dessus tout les Vainqueurs, et c’étaient enfin les autres qui pleurnichaient sur la prétendue immoralité de leur échec. La finale contre la Croatie ne devait être qu’une formalité destinée à entériner cet état de fait, ce qui fut d’ailleurs le cas après une première mi-temps deschampesque en diable.

 

Alors oui, j’aime bien l’équipe de France ; non malgré son jeu moche, mais surtout grâce à son jeu moche. Et ce jeu moche est même appelé à briller tant que ses détracteurs n’y verront qu’un mélange de destruction, de chance et de fourberie ; ce faisant, ils occultent la force collective, la synchronisation, l’abnégation et, ne l’oublions pas, le talent de joueurs sacrément doués. Mais gageons que les meilleurs tacticiens sont déjà à l’œuvre pour trouver comment contrecarrer cette équipe, que son absence de style rend redoutablement insaisissable. Que les Bleus soient vite obligés de se réinventer pour répondre aux nouveaux défis que leur poseront leurs adversaires est la meilleure chose que l’on puisse souhaiter, pour eux comme pour le football.

 

En attendant, il nous reste à bien aimer les Bleus, ne serait-ce que pour avoir donné de la joie à ce pavé parisien sur lequel nous avons tant pleuré. Il s’agit seulement de la seconde fois que j’écris sur ce site au sujet de l’équipe de France ; la première faisait suite à une rencontre amicale France-Allemagne, un 13 novembre 2015. Qu’il s’agisse de l’OM, des Bleus ou de n’importe quelle de vos équipes de cœur, chaque moment de joie nous rappelle, sur ce site encore plus qu’ailleurs, combien il est bon et nécessaire d’être ensemble.

 

Alors oui, la fête fut belle, mais il en reste, ne le nions pas, un fond de jalousie de ne pas avoir vu Marseille pouvoir s’embraser de la sorte pour ses héros. Avec cette Coupe du monde qui s’achève, nous quittons un amour de vacances pour retrouver le cocon familial, dont l’on espère qu’il ne sera pas trop morne. On pourrait en appeler aux héritiers de Didier Deschamps pour maintenir la flamme de la victoire dans nos joutes locales, mais nous ne le crierons pas trop fort : nos tâcherons de Ligue 1 seraient capables de dénaturer cet esprit de 2018 en accolant l’étiquette « réalisme deschampsien » à leurs sempiternels bloc-équipes ultra-défensifs, dénués de construction collective et encore moins d’inspiration footballistique. Et puis, est-on certain que cette froide efficacité d’une équipe nationale pendant un mois puisse se transposer sur une saison entière ? Peu importe après tout, si le seul mérite de cette Coupe du monde est de nous rappeler combien la victoire peut être belle.

Blaah

Dromadaire zoophilologue et pertuisien. Idéal féminin : à mi-chemin entre Scarlett Johansson et Maryse Joissains.

14 Comments

  1. Moi je t’aime toi, presqu’autant que notre FloTov champion du monde chéri.

    A dans un mois pour la reprise!

  2. J’avais cette drôle de sensation depuis le début de la CdM, merci d’avoir mis le doigt dessus (et merci pour toutes les acad)

  3. Je ne suis pas un grand fanatique de la Deschamperisation du football, mais c’est vrai que cette parenthèse estivale m’a donné du baume au coeur.
    Bravo pour cet article très bien ciselé.
    Que le dieu du mercato apporte des forces à notre OM.

  4. Bel article.
    Juste une question : quant au France-Allemagne, ne s’agissait-il pas du trop tristement célèbre France-Angleterre ?

  5. Comment voulez vous que Marseille s’embrase si aucun joueur de l’OM est sur le terrain…

    Mais l’article est magnifique..

  6. L’équipe de France est un habit qu’on peut choisir ou non de revêtir, alors que l’OM coule dans le sang. C’est inexplicable mais c’est comme ça.

  7. Cette capacité à mettre en mots des sensations diffuses….c’est chouette. Un de ces quatre au vel’ ou dans un bar ou une sms qui sait? Merci Blaah

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