Bon appétit Pelé : Suya, tempo afromeat

(Episode 16/32) Après avoir excité nos papilles tout au long de la Coupe du Monde 2014, Parie-Maule revient munie d’un défi de taille : vous proposer une recette par jour, une pour chaque pays qualifié. Aujourd’hui, Parie-Maule poursuit son tour du monde des brochettes, direction le Nigeria.

Hébonjour,

Alors, la rédac elle dit « direction le Nigéria » mais en l’occurrence on ne va pas aller plus loin que Puy-L’Evêque, hein. Attendez, je m’explique. Le truc, déjà, c’est qu’on arrive aujourd’hui à la moitié des recettes ; je suis pas mécontente de moi, j’ai réussi à parler d’à peu près toutes les équipes qui se sont fait dégager (sauf les Allemands, ça j’avais pas prévu, bouducon, va falloir que j’aille vite vite trouver une recette pour eux). Parmi celles qui manquent, hébé le Nigéria, justement, on va utiliser ce petit jour de relâche pour leur caser la recette, hé.

Et c’est quoi le rapport entre le Nigéria et Puy-L’Evêque, vous me direz ? Hébé c’est le festival des musiques du monde, tout simplement. Le festival des musiques du monde de Puy-L’Evêque, ça a longtemps été une institution, mais seulement à Puy-L’Evêque, hé. Sauf que ça, hébé c’était avant. C’était avant que Jean-Dominique Grandmanche il achète un château dans le Quercy.

Jean-Dominique Grandmanche, vous savez, c’est l’homme d’affaires. Il s’est pris un coup de cœur pour le Lot et il a pris une propriété viticole. C’est grâce à lui que le Cahors est devenu un vin renommé, alors que nous jusqu’ici on s’en servait surtout pour décalaminer les tracteurs. Il a appelé trois faiseurs d’opinion et hop, la cote montée en flèche. Depuis, au prix où on vend nos récoltes aux snobs, boudu, on a de quoi acheter à la fois du Saint-Joseph pour nous et du Motor-Net pour nos pots d’échappement. Bon, après c’est sûr qu’on risque d’avoir quelques morts sur la conscience, faut vraiment être du Lot pour avoir un organisme adapté au Cahors, hein. M’enfin, Jean-Dominique Grandmanche, la rumeur dit qu’il s’est enrichi en vendant des armes, hein, alors c’est pas quelques cancers de l’estomac en plus ou en moins qui vont changer grand chose pour lui, hé.

Bref, pour faire bonne mesure, Jean-Dominique Grandmanche il a voulu faire dans le culturel. Il a vu ce qu’il y avait dans le coin et hop, il a renvoyé les rastas blancs du coin castrer le maïs avant de retourner au Mirail, et il a repris le festival des musiques du monde ; mais à sa sauce d’homme d’affaires, hé. De la tête d’affiche qui passe sur Taratata et tout, mais, comme il dit, « ancré dans son terroir » : il a fait le tour des bonnes volontés du département pour fournir des bénévoles, et de fil en aiguille, via la confrérie de la truffe de Lalbenque, voilà comment je me suis retrouvée à faire le catherine. Le catherine, c’est faire le traiteur, en fait, pour les gens qui font le festival.

Et c’est là qu’on rentre dans le vif du sujet, les têtes d’affiche, ce jour-là, c’étaient Keziah Jones et Bernard Lavilliers. Et là, bouducon, le Bernard je sais pas pourquoi mais il avait l’air déçu, là, en attendant son tour d’aller sur scène. Avec Gustave, qui était venu me donner un coup de main, on lui a servi un petit apéro pour le décontracter, là, mais ya un truc qui passait pas. En fait, je crois qu’il s’attendait à quelque chose d’un peu intimiste au fond de la pampa, quoi ; ou du causse, puisque dans le Lot on a des causses mais pas de pampa, m’enfin vous voyez l’idée, là. Alors, de voir Jean-Dominique Grandmanche le chercher en personne à Blagnac et le faire venir à Puy l’Evêque dans son hélico personnel, il a dû se dire que ça niquait un peu son storitelligue, hé.

L’inconvénient pour l’apéro, c’est qu’on n’avait que du Cahors Domaine Grandmanche, je veux bien que Bernard Lavilliers il ait pas le même foie que tout le monde, m’enfin, dans l’inconnu il valait mieux faire gaffe quand même. Plutôt que l’alcool, Gustave il a choisi l’humour pour essayer de remonter le moral. Hé, elle m’avait bien fait marrer, celle-là, je vous la ressors :

– Eh, M’sieur Lavilliers, Monsieur et Madame Tuveu-Maphoto ont un fils, comment il s’appelle ?

– …

– Keziah. Parce que « Keziah ? Tuveu-Maphoto ? »

Bernard Lavilliers il a d’abord rien dit, il a juste pris une grande inspiration et il a empoigné la bouteille de Cahors. Et là, il a pris sa voix de marin, vous savez, la voix qui fait « je vais vous raconter un récit de voyage ». En un peu plus pâteux quand même, hé. Il a dit :

« Mes amis. Keziah Jones, il ne connaît rien à la rue. Lagos c’est pas la bourgeoisie où il est né, Lagos c’est la chaleur, Lagos c’est la poussière. C’est pas l’afrobeat de salon le Nigéria, c’est la sueur, c’est le pétrole, ce sang noir des damnés qui coule et qui pue, qui s’accroche, Lagos c’est se déhancher dans la moiteur aux côtés des putes fabuleuses, celles qui sont marquées par la vie et par l’amour , dans tous les ports du monde, de Saïgon à Maracaïbo. Lagos, c’est écouter chanter la foule avec les mots qui roulent et font battre son cœur. C’est la saveur des brochettes suya, c’est… »

Et là, hébé je l’ai interrompu, bon, d’une part parce qu’il ne s’arrêtait plus de parler et qu’il nous gonflait un tout petit peu quand même, hé, et aussi parce que quand j’ai entendu parler de brochettes, c’est mon côté chroniqueuse d’investigation qui a repris le dessus, hé. J’ai sauté sur l’occasion pour lui faire changer de sujet : « Les brochettes suya, vous dites, c’est quoi ça ? », tout en essayant de lui reprendre discrètement la bouteille de Cahors (j’ai pas réussi). Il a eu un peu plus de mal à reprendre sa voix de marin, mais il m’a quand même répondu :

– Les brochettes suya… les brochettes suya. C’était au sortir d’une nuit d’amour torride avec une Haoussa de dix-neuf ans.Elle avait les seins lourds de l’espoir des jeunes, et moi je voulais la besogner encore, besogner encore… et là elle m’a dit en haoussa, « je ne peux pas Bernard, tu es un amant formidable, ta voix est douce et ton sexe généreux, mais je dois vendre du suya »

Bon, Bernard, je l’ai interrompu. Je ne dis pas que vous êtes mythomane, hein, je dis juste que c’est bientôt votre tour d’entrer en scène et que vous aviez promis de me parler du suya. Alors si vous pouviez un petit peu aller au fait, hein.


Les brochettes suya de Bernard Lavilliers

500g bœuf, type filet

Huile d’arachide

Sel

1/2 oignon

1 tomate

4 cs kuli kuli en poudre (ou à défaut : cacahuètes grillées en poudre)

1/2 cc piment rouge en poudre

1 cc ail en poudre

1 cc oignon en poudre

1 cc gingembre en poudre

1 cc paprika

1/2 cc poivre blanc

2 cubes de bouillon

– Bouducon, c’est quoi le koulikouli, ça existe au moins ?

– Vous croyez que j’invente Parie-Maule, c’est triste… non, ça existe… ça existe. Le kuli kuli, c’est l’âme grasse des exploités, c’est la triste part qui leur échoit une fois arraché le sang de l’arachide.

– C’est ce qu’il reste quand on extrait de l’huile, quoi ? Comme nous avec les grignons d’olive ? De la pâte de cacahuète, quoi.

– Vous êtes terre-à-terre, Parie-Maule. Oui, c’est ça, c’est la pâte de cacahuètes. D’ailleurs si vous ne trouvez pas de kuli kuli, vous pouvez prendre des cacahuètes grillées en poudre. Alors, là vous faites le suya ; le suya, c’est l’incarnation du melting-pot, le grand mixage du géant de l’Afrique, c’est

– On mélange toutes les épices dans un bol, quoi.

– Oui, et vous faites tremper les brochettes en bois dans l’eau, pour ne pas qu’elles brûlent à la cuisson. Quand les brochettes ont bien trempé, vous découpez les morceaux de viande en morceaux fins et réguliers et vous les enfilez sur les brochettes, délicatement, comme j’ai enfilé cette gamine des rues dans un bouge de Rio où mon sampan faisait escale.

Là j’ai eu une petite alerte. J’ai beau ne pas être très versée en poésie, hein, je me disais qu’il devenait moins littéraire que d’habitude, Bernard Lavilliers. J’ai recentré sur les brochettes.

Oui, les brochettes suya… la viande… la brochette… vous prenez les brochettes et une à une, vous les roulez dans les épices, vous en mettez bien partout, vous roulez… vous roulez… vous roulez…

– On roule, d’accord, et ?

– Hein ? Oui, pardon, je me revoyais en train de rouler sous les draps avec cette fille-mère de Buenos Aires… Où en sommes-nous… ah oui, les brochettes suya… les brochettes… vous avez roulé dans la farine… les épices, pardon… je pensais à la farine que m’avait vendue cette fille aux seins énormes dans un bordel de Cali… les épices… les brochettes… ah oui, vous préchauffez le haut-fourneau à 200°C. Vous disposez les brochettes sur le gril et pendant 15 minutes, en retournant à mi-cuisson, vous les enfournez, un peu comme cette

– Je crois qu’on a compris Bernard. Et l’oignon et la tomate, c’est pour servir avec une fois que c’est prêt, c’est ça ?

– Oui… ou du riz, de la salade… ou des bananes plantains… ou des moules-frites… non, seulement des frites…

Et là ça a été ses derniers mots de la soirée. Il a commencé par vomir, puis il s’est endormi sur la table. Bon, nous on n’avait pas que ça à faire, on a laissé ses musiciens et l’organisation se débrouiller avec lui et on est partis faire la vaisselle, hé, c’est qu’il était tard et que pour rentrer à Lalbenque, c’était pas la porte à côté non plus. Bon, d’après ce que j’ai lu dans la Dépêche du lendemain, le concert il était pas fameux, hein. Mais moi en tout cas j’étais pas venue pour rien : j’avais ma recette des brochettes suya.

Allez, zou, à la santé des marins et bon appétit bien dur.

Parie-Maule.

[NDLR : il est plus que probable que cette anecdote soit totalement fictive et que notre chroniqueuse ait brodé toute cette histoire uniquement pour justifier son calembour navrant. Nous remercions l’avocat de M. Lavilliers de bien vouloir en prendre acte.]

Parie-Maule Pelé

Experte cunilaire à tendance footballistique, secrétaire perpétuelle de la confrérie de la truffe et du canard gras de Lalbenque (Lot).

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