FONDEMENT (cycle postérieur) : Épisode cinquième

Épisodes précédents : 1234.

Il n’avait pas vraiment compris comment, mais, quelques heures plus tard, il était complètement soul. Ludovicus, c’était donc lui, avait sorti des bouteilles et ils avaient bu, bu et rebu. Il avait entendu parler de cette méthode d’enivrement, c’était celle de son père et de sa génération. Ingurgiter le liquide comme si c’était de l’eau, le verser encore et encore dans les verres, jusqu’à ce que vous soyiez « complètement torché ». C’était le mot qu’employait désormais Ludovicus. Il parlait encore plus fort qu’avant, ce qui n’aurait dû être qu’impossible tellement le volume normal était déjà tonitruant.

— C’est quoi, que vous bouffez depuis tout à l’heure Ludo ?

— Alors déjà, le surnom tu te le carres dans le cul et t’attends que ça barbote. Ensuite, tu me tutoies, hein ? Je suis pas encore décati. Et ça, mon Loulou, c’est ce qu’on appelle des cacahuètes.

— Alors du coup, moi, j’y ai droit, aux surnoms…

— C’est pas un surnom, tête de bite, c’est ton prénom. Ton vrai prénom.

Louis sursauta. Alors que Ludovicus semblait délirer depuis un moment, chantant faux à la gloire de « Maniou », prenant un accent bizarre qui ressemblait à celui en cours dans la Cité phocéenne pour lui dire qu’il était « son copaing », voilà qu’il redevenait sérieux.

Il tira sa longue chevelure en arrière et entrepris de l’attacher en un espèce de chignon difforme qu’il finit par enrouler d’une vieille ficelle qui traînait sur le coin de son bureau.

Il prit un ton grave.

— Oui, Loulou, j’ai connu ton père. C’était un de mes amis les plus chers. Je l’ai perdu de vue lors du Terrible Novembre, quand tout a commencé à s’effondrer. Je ne l’ai revu que des années plus tard, il avait un fils et une fille, Loulou et Vitorina.

— Attendez… Vitorina c’est Taffarelle ?

— Oui. Passe-moi la Suze, veux-tu ?

Il désignait par ce nom étrange une grande bouteille oblongue contenant un liquide d’un jaune mielleux. Il s’en servit un grand verre et en remplit un autre, qu’il tendit à Louis.

C’était sucré et aigre. La Suze tira toute la bouche de Louis vers l’avant, dans une grimace qui fit exploser de rire Ludovicus.

— Ouais, moi aussi, je trouve ça dégueulasse. Je rajoutais du Tonic avant, mais on n’arrive plus à en trouver nulle part.

— Vous parliez de mon père et de nos vrais prénoms, à ma sœur et moi.

— Oh hé minute papillon, il faut que je retrouve les rails. Oui, donc tu t’appelles Loulou et ta sœur Vitorina. J’étais à l’époque fonctionnaire dans un des départements de la Centrale Qatarie. Ton père était recherché, j’ai pu in extremis vous faire des nouveaux papiers. Vous êtes devenus la famille Gustave.

— Mais du coup, notre vrai nom, c’est quoi ?

— C’est…

Un grand bruit fit soudain trembler l’entierté de la salle. Quelques morceaux se détachèrent des parois. La porte s’ouvrit et Georges Samare en surgit, accompagné de trois soldats.

— Ces enfoirés bombardent le plateau ! On dirait bien qu’on s’est pas trompé sur celui-là, Ludovicus !

Louis n’eut pas le temps de réagir que déjà le géant le soulevait de terre avec une facilité déconcertante. Il l’emporta dans un coin de la pièce où trônait une vieille armoire, qu’il déplaça comme s’il s’agissait d’un ballot de paille. Un tunnel apparut et il s’y engouffrèrent, suivis de Samare et de tous les soldats.

À mesure qu’ils s’enfonçaient dans le tunnel, les bruits des bombes lancées au-dessus s’estompait. Placé sur l’épaule de Ludovicus, Louis finit par laisser l’alcool l’offrir aux bras de Morphée. Il se réveillait vaguement lorsqu’il était secoué. Dans un de ces moments de semi-conscience, il crut entendre Georges Samare et son porteur échanger quelques mots.

— Tu es sûr que c’est lui ?

— Si Marcelin ne m’a pas menti, c’est lui.

— Et si ce n’était qu’une légende ?

— Et bah on passera pour des cons. Ça nous changera pas de d’habitude.

Il fut plus tard réveillé par Samare. Il était étendu sur le sol et, lorsqu’il se releva, s’aperçut qu’il se trouvait dans une autre salle des tunnels, éclairée par une faible lumière. Il vit Ludovicus et ses soldats, mais aussi les gamins qu’il avait sauvé avec les croisés de Serge quelques heures plus tôt.

— Tu es sûr que c’est ici Georges ?

— Tu pourrais avoir confiance en moi, de temps en temps, non ?

— Je dis juste que si ce n’est pas le bon point de sauvegarde, on est dans la merde.

— Attends, tu vas voir.

Samare écarta d’un revers de main Ludovicus et se dirigea vers ce qui semblait être une échelle plantée à même la paroi. Il grimpa puis, arrivé au plafond de la salle, tâtonna quelques instants. Il poussa un « ah ! » de satisfaction surprise et tira une grande plaque semblable à celles qui gardaient les entrées des différents tunnels de l’endroit qu’ils venaient de laisser.

Mais à peine eut-il le temps d’ouvrir la salle sur ce qui semblait être, au vu de la lumière qui jaillit, l’extérieur, que trois armes furent pointées sur lui.

— Georges Samare, que l’anal vive et dure.

— Ludovicus Ciffrus, que l’anal vive et dure.

Un silence pesant s’installa.

— Lulu ? C’est toi ? Tout va bien ? J’ai entendu les bombes.

— Tout va bien, maman. J’ai trouvé le grantatakan.

Pierre-Issa Kasimov

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