FONDEMENT (cycle postérieur) : épisode quatrième

Épisodes précédents : 123.

Ce n’était pas un homme, c’était un ouragan. Il bougeait sans cesse, allant et venant dans tous les recoins de la salle, prenant des papiers, les reniflant pour les poser l’instant d’après et aller soupeser un objet de l’autre côté. Louis ne pouvait pas distinguer son visage, celui-ci était mangé par une barbe interminable en bas et par une longue tignasse hirsute en haut. Il portait une sorte de longue toge noire, trouée à certains endroits, qu’il tentait d’empêcher de traîner sur le sol en tenant les bouts dans ses mains. On aurait dit un sénateur romain qu’on avait laisser pourrir plusieurs siècles pour le récupérer ensuite.

Il s’arrêta brusquement et se retourna vers Louis, comme s’il venait de remarquer sa présence. Il s’avança à toute vitesse et fut en une fraction de seconde presque collé à Louis. Il était immense. Il écarta ses cheveux, laissant apparaître deux yeux sombres. Il resta un moment là, à fixer Louis, puis se releva brusquement.

— Alors ?

Tout concordait dans ce physique, même la voix. Caverneuse. On savait déjà qu’elle ne ferait aucune concession, cette voix. Qu’elle était là pour faire ployer, pour que chaque genou soit posé à terre, pour que la soumission soit la seule issue possible.

Mais Louis n’était pas un homme qu’on faisait plier. Il n’avait pas grimpé les échelons de sa phalange par hasard. On le savait sans peur, inflexible dans sa tenue militaire, il n’avait jamais flanché, jamais détalé, jamais abandonné son poste. Et maintenant qu’il était un clandestin, il avait survécu aux Questeurs et aux geôles de la Fédérafion. Ce n’était sûrement pas une montagne de poils sans forme qui allait l’effrayer.

— Et bien quoi « alors » ?

Il tenait le géant en respect. Il décida même d’avancer de quelques pas en sa direction, ce qui provoqua un mouvement chez les gardes qui étaient restés en retrait. Mais la barbe sur pattes levant tranquillement la main.

— Ça ira, mes p’tits potes, monsieur Gustave ne me fera pas de mal. N’est-ce pas Louis ? Tiens, d’ailleurs, laissez-nous, les gars.

Les deux gardes semblèrent hésiter.

— Oh ! Je parle pas français ? Cassez-vous.

La porte coulissa à nouveau, puis on l’entendit se refermer. Ils étaient seuls à présent. L’autre s’était entretemps posté devant le poster du type que Louis ne reconnaissait pas.

— Alors ? Tu ne m’as pas répondu.

— Je ne sais pas qui c’est.

— Phil Jones, bordel. Le plus grand latéral que la Terre ait jamais porté.

— Mon père m’a toujours dit que c’était Cyril Jeunechamp.

— Oui mais ton père avait un sens de l’humour particulier. Qui m’a toujours fait rire, soit dit en passant.

— Vous connaissiez mon père ?

Louis n’en croyait pas ses yeux. Le monstre poilu le faisait-il marcher ? Il n’avait plus jamais entendu parler de son père depuis son enlèvement par deux hommes d’une milice inconnue qu’il n’était, malgré tout l’entraînement et le savoir accumulé au cours de ses années dans l’armée, jamais parvenu à identifier. Il avait dû se relever de cette perte encore plus terrible qu’un deuil car elle emmenait partout avec elle une longue traîne d’espoir, celui qu’un jour, le père reviendrait. La mère n’avait jamais existé que par les récits qu’on racontait à Louis, et à Taffarelle, la pauvre petite. Sa sœur se souvenait à peine du père et Louis avait dû inventer une geste épique le concernant, pour que l’enfant se construise malgré tout avec des figures à admirer. Le grand frère qu’il était ne devait pas en être une, il ne se sentait pas légitime de figurer dans ce panthéon. Il aurait damné cents fois son âme pour avoir des informations sur ce qu’était devenu son père.

— Allo ? Y a quelqu’un dans l’micro ?

L’ogre velu lui envoya une énorme claque qui l’envoya par terre, complètement sonné.

— Mais enfin qu’est-ce qui vous prend, espèce de taré ?

— Oh… euh… désolé, j’ai cru que tu nous faisais une syncope.

— Je vais sûrement en faire une avec ce que vous venez de m’envoyer dans la gueule.

— Oui, oh, héhé… Mes excuses, je ne suis plus trop habitué à avoir des rapports courtois avec les gens. Tous les types dehors que tu vois, ce sont mes hommes, il m’obéissent et m’obéiront jusque dans le tombeau.

— Même l’ordre des Sergio ou je sais pas quoi ?

— Les croisés de Serge. Non, eux, ce sont des indépendants, comme on pourrait dire. Leur leader, Rolland, est un vieil ami.

— Qu’est-ce que c’est leur cirque avec leur tenue au juste ?

— C’est une longue histoire. Je te raconterai, promis. Mais, pour l’instant, j’ai soif. Faisons l’apéro.

Pierre-Issa Kasimov

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