FONDEMENT (cycle postérieur) : Épisode deuxième

Épisode précédent : ici.

— Dis, Louis, ils sont super bizarres tes potes quand même.

Gustave laissa échapper un sourire. Il aimait bien ces gosses. Ils sautaient de partout dans le tunnel, trop heureux d’avoir vu des types détruire des Bad Drones sous leurs yeux et de ne pas avoir perdu leur camarade. Les geôles de la Coalition nordiste étaient beaucoup trop dures pour des enfants comme eux, aussi lorsque l’un d’entre eux tombait entre les mains de la Sécuritaire, ils savaient bien qu’il ne le reverrait plus jamais, et ce même s’il écopait d’une peine légère. Mais la menace d’une telle fin ne les avait jamais empêchés de continuer à jouer au football comme les anciens leur avaient appris.

Il les regardait avec bienveillance lancer des coups d’œils intrigués et rigolards aux onze types un peu étranges, tout de vert vêtus, qui les suivaient en silence. Il ne connaissait toujours pas leurs noms, il n’avait d’ailleurs échangé de mots qu’avec leur leader, sans forcément comprendre ce qu’il disait. Mais ils l’avaient sauvé, protégé, nourri, sans poser de question ni rechigner. Ils s’étaient jetés sans ménagement sur les gardiens de la prison de Sion et les avaient tués sans tressaillir. Ils n’avaient pas non plus hésité en voyant les drones attaquer le jeune garçon. Il n’y avait que leurs yeux qui étaient visibles mais c’était bien suffisant pour y voir l’abnégation la plus totale et donc pour leur faire confiance.

Louis n’arrivait cependant pas à comprendre pourquoi ils étaient ici. C’est le chef qui lui avait déclaré, peu après s’être enfoncé dans la forêt jouxtant la prison où la Fédérafion le retenait, qu’il fallait rejoindre les territoires de la Coalition et trouver l’entrée de tunnels.

Il avait seulement entendu ce que la rumeur disait. Des dizaines de réfractaires avaient réaménagé les tunnels creusés pendant la Première guerre mondiale et les avaient dissimulés aux yeux des brigades de la Coalition, piégeant les entrées ou les faisant garder par des chiens ou des gardes armés. Il y avait parfois des descentes de physios qui se vantaient de ne pas avoir peur, mais ils finissaient toujours par rebrousser chemin en tremblant. 

Les enfants devait être la première génération à ne pas être fichée depuis des lustres. Ils étaient nés hors système, n’avaient pas été enregistrés, n’avaient pas subi la batterie de test pour dépister un quelconque talent pour le football. Ils étaient libres, et c’est librement qu’ils avaient choisi de sortir et de braver la menace d’une arrestation pour s’adonner à la pratique du sport qui avait été interdit à leurs parents. La Coalition nordiste avait une des premières à réglementer et à déclarer toute personne jouant au football sans autorisation hors-la-loi. Si ces gosses avaient des parents d’ici, il était impossible que ceux-ci ne les aient pas dissuadés de sortir et de jouer.

— Vous ne voulez toujours pas me dire comment diable on vous laisse sortir des tunnels pour taper la balle ?

— Téléphone à ta grand-mère, elle te le dira !

Louis Gustave se figea. Il connaissait cette phrase, il l’avait déjà entendue dans son enfance. Elle venait de loin, de très loin, des années où tout était à peu près normal. Il ne savait plus qui l’avait prononcée pour la première fois, mais elle était devenue un leitmotiv comique qu’on répétait à l’envi. Il se souvenait même qu’on la prononçait avec l’accent du sud à son époque. Il se retourna vers le chef des guerriers verts.

— Bon. On va arrêter les conneries deux minutes. Vous m’avez mené à ces tunnels. On tombe sur des gamins qui ne sont pas fichés et qui prononcent des phrases qu’ils n’ont jamais pu connaître. Alors vous allez me dire ce qu’on fait ici et pourquoi vous avez tenu à m’emmener, moi, dans ce dédale.

Le ninja fit un signe de la main et ses congénères se stoppèrent net. Celui qui portait l’enfant blessé avança lui un peu plus, trouva un endroit dégagé pour le poser, puis pris la même pose que les autres.

— Louis Gustave, nous sommes des soldats. Le devoir des soldats est d’obéir.

— Vous allez arrêter tout de suite de parler par énigmes parce que je commence à en avoir un plein cul. Parlez normalement, putain.

— Louis Gustave, il ne faut pas que vous vous énerviez.

— Alors parlez. Parlez simple, parlez clair. Ou je me tire.

— Louis Gustave, nous sommes bientôt arrivés. Celui qui vous donnera toutes les réponses est tout proche. Allons, il nous faut avancer. Davan !

Il repoussa lentement Louis, tout en mettant dans son geste assez de force et de fermeté pour lui montrer qu’il n’hésiterait pas à lui faire mal et même très mal s’il s’opposait à lui.  

Ainsi donc se tenait au bout de la marche un homme qui devait lever le voile sur tant de choses qui se bousculaient dans la tête de Louis depuis des heures. Il laissa passer les onze soldats verts et suivit la marche.

Pierre-Issa Kasimov

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