J’ai joué un tournoi de five à Shangri-La (6/6)
Je me demandais bien comment ce tournoi aux équipes mouvantes et sans scores affichés pouvait comporter une finale et un vainqueur. L’appel, le lendemain, ne sembla pas différer des journées précédentes quoi qu’empreint d’un peu plus de solennité – mais peut-être n’était-ce qu’une impression. Seuls dix joueurs furent retenus. Sans surprise, le casting incluait les deux meilleurs enfants, à savoir celui qui m’avait occasionné tant de tournis la veille, et un préadolescent plus costaud, chez qui perçait déjà l’agriculteur vigoureux. De même, les quatre meilleurs vieux étaient de la partie, dont l’un m’avait particulièrement impressionné. Irréprochable dans toutes les parties que je l’avais vu disputer, il m’apparaissait comme l’archétype rapporté aux sports collectifs du vieux combattant asiatique impassible, voire hiératique, économe de mouvements mais dominant les jeunes loups par la seule maîtrise de son art. Venaient enfin les meilleurs adultes, seule catégorie d’âge où je relevai deux exceptions notables. La première me concernait, moi qui fus choisi sans avoir montré d’autre qualité que celle d’hôte. Inversement, le « Veron bhoutanais » fut écarté de la sélection, lui qui eût pourtant mérité de très loin le ballon d’or de cette compétition. Comme quoi, l’incident de la veille avait peut-être eu plus de conséquences que prévu…
Il n’était pas question d’une quelconque cérémonie, ni de trophée à remporter et cependant, que l’on se trouve au Camp Nou ou sur un pré pelé aux confins de l’Himalaya, une finale reste une finale. Le match se mit en place comme n’importe quel autre, mais le public paraissait deux fois plus nombreux, et donc deux fois plus bruyant. On aurait juré que tous les habitants de la vallée s’étaient accordé une matinée fériée pour y assister même si, dans l’absolu, il ne se trouvait pas plus de monde autour du terrain qu’à l’une de nos affiches de district.
Une nouvelle fois, je me sentis en décalage. Tout bêtement, le mot « finale » avait suffi à me procurer un soupçon de crispation, alors que l’ensemble des acteurs continuaient de toute apparence à n’être concernés que par le plaisir du jeu. Je m’efforçai de me laisser porter par cet esprit, me fondant dans l’harmonie du match. Si je pus parler la veille de « combat », les échanges lors de cette finale se rapprochaient davantage de la symphonie. Il n’était plus question de sorties du gardien, de tacles ou de pressing haut : la circulation reprenait toute sa fluidité, au milieu du replacement chorégraphié des défenseurs. Le bon niveau général limitait les erreurs, si bien que le score resta vierge longtemps après le coup d’envoi. A ce jeu, on aurait pu croire que les deux plus petits seraient les premiers à se lasser ; ils ne cessaient pourtant de réclamer la balle, mus sans conteste par un vrai amusement plus que par un quelconque sens du devoir.
L’espace d’un instant, je me demandai même si ce tournoi ne devait pas obligatoirement s’achever par un nul, comme pour mieux matérialiser un symbole d’équilibre social. Une attaque tranchante m’arracha à mes prétentions ethnologiques. Je me jetai pour intercepter une passe in extremis, renvoyant le ballon sur le côté. Un adversaire s’y précipita pour le récupérer, puis adressa un centre. Mon si intimidant maître es-défense eut le réflexe malheureux de tendre la jambe, réalisant une déviation involontaire qui laissa notre gardien sur place. Le voir coupable d’un contre-son-camp aussi grotesque me fit l’effet d’une idole jetée à bas, mais lui n’en parut pas plus troublé. Révélant un sourire aussi large qu’inédit, il répondit aux lazzi en saluant les spectateurs, les deux bras au ciel, dans l’hilarité générale. Nous prîmes notre revanche peu après, quand un cafouillage devant le but amena le défenseur à me contrer de la main. Celui-ci tenta de ne faire semblant de rien, ce qui me confirma qu’il s’agissait bien d’une attitude universelle en de pareilles situations. Néanmoins, l’arrêt quasi-instantané de tous les joueurs ne laissa aucun doute sur la faute. Je fus invité à tirer le pénalty, le hasard m’opposant de nouveau, dans un rôle inversé, ce feu-follet minuscule qui ne paraissait pas plus de huit ans. Je m’avançai sous la pression, ne craignant pas tant de manquer le pénalty que de le tirer dans la tête du gosse, ce qui aurait pu être interprété comme une basse vengeance des tourments infligés la veille. Une honnête frappe tendue à ras de terre résolut la situation.
La rencontre me parut interminable. Si l’absence de chronomètre impliquait un temps de jeu variable d’un match à l’autre, le patriarche ne boudait pas son plaisir ce matin-là. Au bout d’un moment, l’allure faiblissante des doyens – d’accord, la mienne aussi – laissa présager une fin de match imminente sur ce score de parité. Je pris mon tour de garde dans les cages, laissant le soin à un homme de mon âge mais certainement plus vif d’apporter du sang frais dans le champ. Bien qu’essayant de rester concentré pour éviter une gaffe irréparable, je ne pus éviter à mes pensées de se laisser aller. Sans doute mes compagnons du début de voyage étaient-ils en train de poursuivre leur trek dans des paysages fabuleux, emmagasinant clichés et mémoires de leurs rencontres exotiques. La vallée où je me trouvais n’avait rien d’un paradis perdu, haut plateau oublié par la pluie où l’herbe rase suffisait à la subsistance des troupeaux, et donc des hommes. Malgré tout, pour qui aime le football, c’était bien un havre improbable où le sport avait conservé le plaisir du jeu comme essence. Le soleil pâle mais intense, la fatigue, la poussière aussi, d’un terrain foulé en continu depuis trois jours, conféraient à ces moments un air d’irréalité. En un tel moment, je n’aurais pas été surpris de m’éveiller chez moi en sursaut, et de conclure ce carnet par le cliché : « ce n’était donc qu’un rêve ».
Non, cette expédition était bien véridique, et un faux-rebond sur une passe en retrait me rappela à la réalité. Alors que je m’apprêtais à renvoyer la balle sans y penser, la trajectoire dévia et me fit manquer mon contrôle. L’attaquant bénéficia de l’offrande et reprit instantanément, pour mieux profiter de mon déséquilibre. En une fraction de seconde je pus, je ne sais comment, retrouver un appui pour me jeter et détourner le tir d’une main. J’entendis des « ooouh », mélange d’admiration et d’étonnement devant une personne assez inconsciente pour plonger sur une telle surface. J’eus d’ailleurs du mal à me relever, après que mon genou eut violemment heurté le sol. Je jouai encore quelques instants en boitillant, avant que la fin du match ne fût sifflée, ou plutôt criée par le patriarche. Redoutant une prolongation, j’éprouvai un soulagement certain en constatant que l’absence de vainqueur n’empêcherait pas ce tournoi d’être définitivement clos.
Ce n’est qu’en voyant mon genou enfler que je repris conscience de me trouver à au moins trois jours de marche en montagne de toute civilisation. L’espace d’un instant, je me vis privé de départ, voire amputé, obligé de rester à jamais dans cette vallée où je trouverais un travail aux champs, une femme peut-être, alors que ma famille sans nouvelles me croirait disparu à jamais. D’une trivialité stupide, la première chose qui me vint à l’idée au terme de ce raisonnement fut qu’il ne me resterait pas assez de crème solaire pour tenir très longtemps. Sur l’instant, mes compagnons semblaient loin de partager mon angoisse, tout occupés à se congratuler. Tshering me conduisit chez celle que j’identifiai comme la rebouteuse locale. Je m’apprêtai à devoir inscrire dans mes notes de voyage le poncif éculé de la vieille sorcière, réussissant une guérison miraculeuse grâce à un cataplasme douteux. Au contraire, et quoi qu’il en coûte à ma fierté de le confesser, elle se contenta de quelques massages et m’expédia illico hors de sa tente. Alors que je me voyais déjà atteint de la gangrène, ma blessure ne consistait qu’en un bête hématome, qui se résorba dans les deux heures qui suivirent.
Tshering et moi restâmes jusqu’au lendemain, afin de me retaper autant que faire se peut avant le grand départ. « Now, we play next year. You come again ? », demanda mon guide. Bien sûr, ce tournoi n’avait pas été organisé spécialement pour ma venue, une hypothèse qui m’aurait honoré mais qui eût surtout été très stupéfiante. Il s’agissait plus sûrement d’une rencontre annuelle, un événement local dont ma présence, au mieux, avait hâté l’organisation. Je comprends en tout cas la joie de Tshering quand j’acceptai de le suivre dans ce coin reculé : il n’avait sans doute jamais eu l’occasion de tomber aux dates opportunes sur un occidental, à la fois amateur de sport et disposé à le suivre en faisant entorse au programme établi par les tour-opérateurs. Je ne ferai pas la promotion de cet endroit. Non que j’aie envie de vous faire subir un laïus condescendant sur la pureté d’un lieu et d’un peuple à préserver des influences mercantiles : c’est juste, très égoïstement, qu’il s’agit mon paradis de foot à moi, et que je ne le partagerai pas au-delà de ce récit. De toute façon, je serais bien incapable de localiser cette vallée sur une carte et je n’en ai même pas envie.
Nous prîmes la route à l’aube. Avec l’énergie dépensée au cours du séjour, je m’attendais à ce que notre marche nécessitât un ou deux jours de plus qu’à l’aller. Mon guide lui-même démarrait sur un rythme léger, répondant tacitement à mon souhait d’anticiper la rudesse du retour, et de laisser à nos souvenirs le temps de perdurer un peu. La vallée avait disparu derrière nous depuis quelques heures quand nous entendîmes, derrière un virage masqué par un rocher, une galopade suivie d’un bref éboulement. M’intimant le silence d’un geste, Tshering se glissa derrière le roc pour tenter d’entrevoir l’animal que nos pas avaient surpris. Peine perdue ; licorne ou panthère des neiges, la bête avait déjà disparu, et le voyage toucherait bientôt à sa fin.
Alex Daviniel.
Merci de m’avoir fait voyager pendant ses longues journées au taf. Je m’y croyais.
une série qui va jusqu’au bout? Les traditions se perdent mais merci.