Perez et les loups

Les 94 millions d’euros dépensés par le Real Madrid pour s’attacher les services de Cristiano Ronaldo, s’ils ont fait le buzz durant ces dernières semaines, n’ont aucune valeur autre que d’alimenter la «  fête au village » médiatique, qui plus est en cette période d’indignation face aux « dérives du capitalisme libéral » et à sa nécessaire « moralisation». L’unanimité dans l’indignation inhibe l’initiative individuelle. Plus intéressant apparaît le problème posé par la plus-value d’environ 75 millions que le Real a accepté de supporter.



Florentino Perez  doit être un grand collectionneur de cartes de joueurs. Une face pour l’image, l’autre pour les performances. Devenu président du Real Madrid, il a fait de sa passion une politique de gestion, déclenchant les foudres des dirigeants de clubs comme ceux de l’UEFA ou encore de la FIFA. Et si Perez n’a fait qu’entériner un accord passé par son prédécesseur, gageons qu’il se serait lancé à la poursuite du portugais, pour une somme sans doute voisine. Et tous y seraient allés de leur couplet sur la présumée indécence d’une telle somme, son caractère immoral, arguant du fait que le Real « fausserait » le mercato. Chose étonnante, ce milieu obéirait donc à des règles qu’enfreindrait la plus-value opérée sur Cristiano Ronaldo.


Le dictionnaire d’économie définit la plus-value comme « accroissement de la valeur d’échange d’un bien (mobilier, immobilier ou œuvre d’art) sans modification de sa valeur d’usage : le bien, sans qu’aucun travail productif n’en ait modifié la nature ni l’utilité objective, a connu une augmentation de son prix relatif sur le marché. »


Sur la carte de Cristiano Ronaldo, Perez s’est tout de même rendu compte que la valeur d’usage d’un tel joueur avait connu quelques modifications, Ferguson ayant transformé un joueur de 18 ans, unique par sa technique mais insupportable de par son inefficacité, en ballon d’or au style et aux statistiques dignes d’un jeu vidéo. Il y a donc eu modification de la « valeur d’usage » et de l’ « utilité objective », puisque le virtuel a rejoint la réalité dans un processus que Baudrillard n’aurait pas manqué de saluer. Ainsi, les 75 millions de plus-value doivent être rapportés au fait qu’avec Cristiano Ronaldo, ce sont les statistiques qui ont basculé du côté du virtuel…du côté pile de la carte de Florentino. Mais, en fin collectionneur, Florentino s’est aperçu que le côté face avait également connu quelques modifications potentiellement profitables au Real Madrid. L’adolescent boutonneux au physique approximatif s’est ainsi mué en icône estampillée « CR7 », alimentant la presse people de ses frasques, tandis que son intronisation récente au sein des « Plastic People » par une Paris Hilton périmée en pleine redéfinition de sa stratégie d’entreprise (28 ans, l’âge de la dernière saison si vous êtes Bimbo, Gogo Dancer, actrice porno ou…joueur d’Arsenal)  dessine au loin une possible association d’intérêts dans la droite ligne des Beckham (et j’entends au loin les misogynes…)


La plus-value réalisée peut donc être relativisée, et la sagacité de Perez soulignée. Ainsi, le président madrilène argue-t-il du fait que CR7 n’a « pas de prix » puisque ses performances relèvent de l’art. Sans s’appesantir sur la fascination qu’opère la ballerine en plastique sur le roi du béton espagnol, il n’est qu’à évoquer Adorno, pour qui l’œuvre d’art à l’époque industrielle relève de ce qui n’est pas reproductible, de son caractère unique, son « aura », pour concéder que CR7 remplit bien ce critère, certes extra sportif (à titre de comparaison, « des Deschamps, il y en a à tous les coins de rue », comme disait un Cantona évincé de l’équipe de France à la veille de la coupe du monde 98.) L’opération s’inscrit ainsi dans la lignée de la politique « Galactique » initiée avec le transfert de Figo et portée à son apogée avec l’opération Beckham. Et si la viabilité sportive d’un tel projet reste interrogeable (des résultats immédiats mais peu de capacité de renouvellement, le Real creusant sa tombe en ratant Ronaldinho et Cristiano Ronaldo, au « profit » du Golden Boy Beckham du ballon d’or Owen), les attaques à l’encontre d’un Perez ne respectant pas les règles du milieu semblent déplacées, tant l’unique chose qui soit galactique dans ce milieu soit le déficit. Le football espagnol affichait une dette globale de 3.4 milliards d’euros en 2008, Barcelone et le Real Madrid étant les seuls clubs bénéficiaires, tandis que le Real était débiteur de 500 millions d’euros, au même titre que Valence et l’Atletico Madrid, auxquels il faut d’ores et déjà ajouter – au minimum – l’emprunt de 153 millions contracté par Perez pour compléter sa collection. Le Big Four anglais ne se porte pas mieux, Liverpool, Manchester et Chelsea ne devant leur salut qu’à la présence de multinationales que la crise a fragilisées et dont la gestion ne s’apparente pas à de la philanthropie.  Ainsi, la famille Glazer, propriétaire de Manchester, s’est attelée, depuis sa prise de contrôle, à échelonner le passif et à en faire supporter la responsabilité par le club. Aussi, en cas de faillite ou de désengagement, Manchester disparaîtrait… La morale est étrangère au capitalisme libéral, pas plus pour Perez que pour les autres.



Et c’est Michel Platini qui livre les clés nécessaires à la compréhension de cette indignation unanime. Le président de l’UEFA s’inquiète ainsi du manque de « fair-play financier » dont fait preuve Perez. Par cette déclaration, l’UEFA prend acte de la financiarisation du football européen, devenu compétition sportive régie par la puissance financière de quelques uns… et – surtout – s’insurge contre la concurrence déloyale opérée par le Real Madrid. Depuis l’arrêt Bosman, l’UEFA se bat pour conserver le pouvoir sur l’organisation des compétitions face à un oligopole de grands clubs menaçant la création d’une Ligue Européenne. Afin de satisfaire ces franchises locomotives, les instances européennes du football n’ont cessé de redessiner la Ligue des Champions au profit de ces clubs. Et quand Platini condamne Perez, il ne condamne pas l’oligopole régnant sur le football européen, mais la concentration monopolistique que le système Perez induit, le dysfonctionnement qui en découle, et la menace qu’il fait peser sur le système en place.  Ainsi, un club comme le Bayern illustre ces nouvelles problématiques. Possesseur d’un monopole national devenu insuffisant face aux grandes écuries anglaises ou espagnoles, le Bayern s’est converti récemment au recrutement onéreux de joueurs étrangers, dont Ribéry est le fer de lance. L’offensive lancée à coups de millions, à la suite de celles sur Kaka et CR7, illustre la menace que fait planer le système Perez sur les fiefs  traditionnels et la nécessaire mise en place d’un « plan d’indignation » de la part des seigneurs du football européen, l’UEFA y compris. Chelsea avait en son temps provoqué une telle levée de boucliers, redessinant la carte des puissances du football (où sont l’AJAX, l’Olympique de Marseille, Dortmund, tous vainqueurs de la Ligue des Champions dans les années 90 ? Sans parler de l’Etoile Rouge de Belgrade, vainqueur d’une Coupe des Clubs Champions sonnant aujourd’hui au mieux comme un archaïsme, au pire comme une aberration.) Les clubs italiens semblent à leur tour souffrir de cette situation.  Aujourd’hui, la riposte orchestrée par l’UEFA fait appel au « fair-play financier ». Paradoxe d’un système capitaliste libéral que seule une hypothétique « morale » pourrait protéger de ses tendances autophages…spectres de Marx.



Florentino Perez semble avoir été – provisoirement ?-  contraint d’accepter le discours moralisateur de ses petits camarades.  Il renonce à Ribéry, refuse de lever la clause de David Villa sous prétexte de préserver les bonnes relations entre le club Che et la Casa Blanca, se voit contraint de négocier tous les transferts à un prix « en référence » au 94 millions d’euros dépensés pour Cristiano Ronaldo. Nul doute que s’il y a un problème dans la négociation de CR7, c’est d’avoir rendu public ce transfert en début de mercato…et donc permis à l’oligopole d’organiser la riposte…privant ainsi Perez de nouvelles cartes à placer dans sa collection.


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L'ancien

5 commentaires

  1. une DNCG européènne, harmonisation des împots proportionnels sur le modèle français avant l’arrivée d’une certaine personne au physique ingrat… c’est sur que le soccer américain et le championat quatari y gagnerait en qualité, mais le prestige et l’histoire sont quand même du côté des clubs européens… Bon, c’est vrai que tout le monde s’en branle… Une bien belle époque que nous vivons là!

  2. « Le Parti socialiste au pouvoir en Espagne a renoncé mardi soir à modifier la loi fiscale afin de taxer plus lourdement les hauts-revenus, dont ceux des footballeurs étrangers. Le projet initial prévoyait, outre d’augmenter l’imposition des revenus les plus élevés, de mettre fin au régime fiscal favorable de contribuables étrangers installés en Espagne, comme les footballeurs. Cette «loi Beckham», (le joueur anglais avait été le premier à en avoir bénéficié), n’impose sur le revenu les joueurs étrangers évoluant en Espagne qu’à hauteur de 24%, au lieu de 43% comme les Espagnols disposant de revenus comparables. José Luis Rodriguez Zapatero avait jugé le montant du transfert de Cristiano Ronaldo (93 millions d’euros) et le salaire que toucherait le joueur (12 millions d’euros bruts annuels selon la presse) d’«excessifs». »

    Socialiste…au service

  3. Bonjour, j’aimerais savoir où il serait possible de suivre des cours de footballologie en France. C’est très intéressant.

  4. Excellent papier.
    Cependant, Ronaldo à 93M€ ce n’ést pas une volonté de Florentino Perez mais du précédent président Ramon Calderon. En effet, il existait un contrat entre MU et le Real depuis l’été 2008 dans lequel le Real s’engageait à payer 30M€ si celui-ci ne souhaitait plus CR7 (qui portera le n°9 jusqu’au départ de Raul), cet accord prenant fin le 30 juin 2009; d’où l’empressement d’annoncer le transfert et cette conséquence naturelle de demander des sommes délirantes pour des joueurs médiocres -45M€ + Etoo pour Ibrahimovic.
    D’un point de vue économique: a)ce qui parait aujourd’hui immoral ou indécent (je vous laisse choisir) ne l’était pas l’été dernier (Lehmann Brothers et Madoff étaient « actifs »)
    b)Quite à dépenser de l’argent, Florentino P. a payé le prix très fort car il est persuadé du ROI.
    Uant à l’UEFA, en créant la Champions League sous son format actuel a plus que contribué au système à deux vitesses dans le foot. La CL pour les nantis (endettés certes mais riches en terme de droits télé, audience, merchandising etc.), l’UEFA pour le reste.
    La morale a toujours un temps de retard avec la réalité, elle suit le cours de l’histoire, elle ne l’a la précède point.
    Dernier détail sur la fiscalité en Espagne: elle permet d’attirer des cadres de haut niveau que l’Espagne ne sait pas encore produire (des ingénieurs notamment) et pas que des footballeurs. Yapa ke le foot en Espagne, ya aussi des tapas et du calimocho.
    Saludos.

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