ROMAIN MOLINA : ENTRETIEN AVEC UN GLOBE-CONTEUR – PARTIE 2

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« C’est le système qui a rendu les agents indispensables, plus que leurs propres actes. »

Bannière Romain

Loin des terres de l’excellent Tristan Trasca, au Royaume-Uni, il existe également des terrains, des parcours, des expériences qui méritent d’être mieux connus. Oui, même au pays du foot patati patata, avec toute la couverture médiatique qui va avec. Depuis des années et en parallèle de ses activités de journaliste, Romain Molina se démène pour vous faire découvrir ces histoires : d’abord à travers son blog sur le site de L’Equipe, Kick-Off, puis désormais sur Hat-Trick.fr qu’il a développé lui-même avec une équipe de passionnés afin de promouvoir tous les footballs anglais. Oui, vous avez bien lu le pluriel : Romain, son truc, c’est de s’intéresser même à ceux qui n’intéressent pas les grands médias. Et comme le mec aime se faire souffrir, il a même poussé le truc jusqu’à écrire un bouquin. Oui, vous savez cet objet du XIXe siècle. Pour Galère Football Club, Romain a réalisé onze entretiens de baroudeurs du football, de mecs qui ont enchaîné les faux plans, les magouilles du milieu, le chômage avec également parfois de bons moments dans des clubs pourtant improbables. Romain Molina, c’est un type qui aime donner des exemples : là il en a donné onze, histoire de montrer la variété des hommes et des parcours qui se cachent derrière le terme footballeur. On a donc été lui poser des questions pour qu’il nous raconte plein de trucs intéressants. Deuxième et dernière partie de notre long entretien.

On parlait des choix de vie, de carrière. Dans le livre, on s’aperçoit aussi que parfois les joueurs n’ont pas le choix. Il y a notamment ce passage où Warnock dit à Nadé, alors à Sheffield United, « Tu vas aller à Hearts et je te récupère après ». Et ça le dérange pas !

RM : Certains n’ont vraiment pas le choix. T’as pas de contrat, t’as une proposition, tu vas voir ce que c’est. Il y aussi la curiosité. Et puis ça reste du foot. Mais certains n’ont pas le luxe d’avoir le choix ! En Angleterre notamment, beaucoup de mecs fonctionnent comme Warnock : Holloway, Allardyce, Redknapp. On remarque d’ailleurs que les trois derniers bossent en partie avec Willie McKay (agent britannique gérant notamment Joey Barton, ndlr). Lui pareil, il dit « Tu vas là, tu vas là ». L’agent est là, en théorie, pour trouver les contacts, voir ce qui marche. Quand t’as pas le choix, que t’es un peu en galère, t’y vas, t’essaies de faire de ton mieux et de signer. Souvent, ça parle beaucoup mais il y a très peu de concret. C’est rare que les mecs dont on parle aient plusieurs propositions sur la table. Prenons l’exemple d’Andreu : cet hiver, il n’a eu qu’une seule proposition concrète, alors qu’il flambe et il coûte que dalle. […] On parle d’un mec qui a été meilleur buteur du championnat écossais, qui avait un salaire tout pourri. Un salaire de National. Souvent les mecs n’ont pas tellement de contacts. Je me suis aperçu avec le temps que toutes les infos qui sortent dans les journaux sont voulues par un agent. En Angleterre, je dirais que c’est 80%. En France, je vais te dire… C’est un journaliste de l’Equipe qui m’avait dit qu’à une certain époque, ils inventaient environ 60% des infos : sur des pressentiments, des envies ou autres. Aujourd’hui, de ce qu’ils disent, il y aurait 2/3 des infos qui sont vraies. Attention, il y a des mecs qui font très bien leur boulot. L’Equipe, c’est quasiment les seuls à avoir de bonnes infos transfert. Je connais un mec, qui s’appelle Alexandre Corboz, qui travaille pour But !…

 

Oulà…

RM : Ouais, mais ce mec-là c’est une mine d’or en transferts. C’est l’un des plus doués en France, mais il travaille pour un média qui n’est pas sérieux. Mais les infos qu’il a, oh putain… C’est du terrain, du réseau, du boulot. Du sérieux. Il a jamais annoncé un truc dont il était pas vraiment sûr. Mais vu qu’il est chez But !, il est pas pris au sérieux. Mais vraiment, Alexandre Corboz, très très fort sur les transferts.

 

Écoute je note, parce Jérôme Touboul nous avait annoncé Higuain à Arsenal il y a deux ans. Mordicus. Bon on l’attend toujours…

RM : C’est pas forcément évident. Tu peux jamais vraiment savoir. Il y a toujours des combines. Il faut savoir que certains clubs refusent de bosser avec tel ou tel agent. Mais si c’est l’agent du joueur que tu veux, tu fais comment ? Tu dois greffer un autre agent, des fois le mec veut pas parce qu’il tient à sa commission, alors que tout est presque fait. Ou tu peux avoir un appel qui peut tout déstabiliser. Malheureusement, comme dans la vie, les mots ont perdu de leur sens, on dit tout à tort et à travers. Aujourd’hui, quand tu donnes ta parole, au final ce n’est qu’un mot. T’en as même qui rompent des contrats, t’as des entourloupes aussi… Christian Nadé par exemple, il signe son contrat avec Hearts pour prolonger, il se bat avec un autre joueur (Ian Black, ndlr) ; Hearts n’a pas envoyé le contrat à la ligue et son agent n’a pas gardé le double parce qu’il a magouillé avec le club. Là par exemple, tout était signé. Des fois, t’as des trucs inexplicables. L’histoire de Park Chu-Young (son transfert de Monaco vers Arsenal durant l’été 2011) : personne n’aura jamais le dernier mot dans cette histoire, on ne saura jamais.

 

Alors ça tombe très bien qu’on évoque autant les agents. C’est un sujet de plus en plus médiatisé, pour les plus gros d’entre eux, les machins industriels type Raiola, Bernès…

RM : (Coupe) J’arrive pas à comprendre comment ce mec-là peut encore exercer. C’est quand même un type qui a renié toute moralité et toute équité sportive pour de l’argent. C’est une mauvaise herbe. Ce qu’il a fait dans le passé… Je veux dire : il peut faire autre chose dans sa vie mais pas agent. Comment des mecs peuvent lui confier leurs carrières ? C’est comme un type qui s’est dopé, pour moi il peut pas refaire du sport à haut niveau, c’est défendu ! Quant tu te dopes ou quand tu truques un match, tu vas à l’encontre de l’essence même de ton sport. C’est comme l’adultère dans un couple. Quand il y a adultère, pardonne-moi de penser que derrière c’est mort. C’est exactement ça, tu trompes ton sport. Le principe de la deuxième chance, je peux pas le comprendre dans ce domaine. Moi ça me choque terriblement de voir ça. Pourtant, aujourd’hui, Bernès a une meilleure image publique qu’un Nicolas Anelka par exemple.

 

Il y a encore beaucoup de zones d’ombre sur ce métier. Toi, à travers ton expérience, le témoignage des gens que tu as interrogés, quel regard tu portes sur les agents aujourd’hui ?

RM : Malheureusement, ils sont essentiels. Tu peux pas faire carrière sans un agent ou un conseiller juridique. La raison est simple : en face, t’as des businessmen. T’es footballeur, t’as pas forcément été formé pour répondre à des questions juridico-financières donc t’as besoin d’un mec pour veiller sur tes intérêts. On parle d’un enjeu important : le mec va faire respecter tes droits. Sinon, en face, il va t’entuber. Chez les présidents de clubs, t’as des sacrés spécimens… Les agents ont très mauvaise presse. On leur met tout sur le dos et je trouve que c’est un peu facile. Faut pas oublier que parfois le joueur trahit l’agent, il se sert de lui comme excuse, et les clubs aussi. Prenons l’exemple d’Alou Diarra…


Ah un exemple qui me plaît !

RM : Je parle pas d’un jeune de 20 ans qui sort de Torcy. Alou Diarra. Le mec va chialer dans l’Equipe, « Un agent m’a berné, machin, Allardyce m’a jamais fait jouer à mon poste, blablabla » (janvier 2013, lors de son passage à West Ham). On parle d’un mec qui a fait je sais pas combien de clubs, qui avait 30 ans au moment des faits. Il connaît le milieu ! […] Attention, ça arrive de se faire avoir de temps en temps. Mais j’ai du mal à croire qu’un mec de 30 ans, qui a fait le Bayern, Liverpool, Lyon, Bordeaux, Marseille, l’équipe de France, te sorte ce discours là. Givet avait fait la même. […]
Pour en revenir à ce que tu disais, il y a de très bons agents. Un agent, tu le vois uniquement quand ça va mal. Ce sont des cibles faciles. Attention, certains sont de grosses putes, j’apprendrai rien à personne. Mais avec l’argent qui circule, ça part parfois dans la malversation généralisée. Prenons l’exemple d’un directeur sportif français important, que je ne nommerai pas : si tu ne signes pas avec son agent, il ne te prend pas. Parce qu’il touche une rétrocommission. […] Donc c’est pas qu’une histoire d’agent, c’est une histoire de réseau. Il y a beaucoup d’agents malintentionnés, mais pas que. […] Tu vois, j’aime pas trop les journalistes qui bavent sur les agents, parce que j’en connais qui touchent sur les commissions. Exemple : un sélectionneur de nationalité française qui avait un contrat avec un journaliste français. Ça date d’il y a quelques années, mais il lui demandait d’écrire tel article sur tel match, de parler de tel joueur. Pour un très grand média. Donc c’est le milieu qui est pourri plus que les agents. D’autre part, les mecs qui sont montrés à la télé ne sont pas les bons exemples. Bruno Satin, qui est un très bon agent, n’a quasiment aucune casserole.

 

C’est tout de même des individus qui, même dans les lower leagues, ont un pouvoir conséquent ?

RM : Surtout là-bas ! Les mecs se disent, si j’ai un agent, il va avoir des contacts et me placer dans un bon club. C’est ça la pensée dominante. C’est vrai, il peut t’ouvrir des portes. Si t’as pas d’agent, comment tu fais pour entrer en contact avec un club ? Les clubs travaillent avec eux. Tu as une relation de confiance qui s’instaure aussi. Il faut prendre tout ça en ligne de compte. C’est le système qui a rendu les agents indispensables, plus que leurs propres actes. Exemple très simple : André Ayew. Pourquoi il n’a pas pu signer en Angleterre ? Quand t’as une quinzaine de personnes, autour de toi, dont ton père qui te casse ta carrière… Non parce qu’il faut que ça se sache, l’impact des entourages. Les frères qui gèrent les carrières, les parents, Tonton Adil pour Thauvin… Aujourd’hui, un club comme Liverpool ou Everton dit « On aimerait bien acheter Ayew mais on s’adresse à qui ? » Quand t’as une dizaine de personnes qui contactent un club, tu passes direct pour un rigolo. Ils se disent que c’est le merdier. Avec un agent, tu parais sérieux, c’est comme ça que le business marche. Ayew a fait n’importe quoi dans la gestion de sa carrière. Il pourra dire ce qu’il veut, son père aussi, mais la réalité est là. Il coûtait quasiment que dalle en transfert, c’est un très bon joueur, il voulait aller en Angleterre, année après année ça ne s’est pas fait.

 

Justement tu dis, « Quand t’as pas d’agents, comment tu fais pour trouver un club ? » et j’aimerais me pencher sur deux choses souvent citées dans le bouquin : d’abord les academies en Grande-Bretagne et les stages UNFP. Est-ce que tu peux en dire plus là-dessus ?

RM : Les stages UNFP, ce sont des sessions où des joueurs sans contrat vont pouvoir s’entraîner et jouer des matchs amicaux. Les academies… Oulà. On arrive dans un monde parallèle. En théorie, quand tu n’as pas de contrat, c’est un endroit pour t’entraîner et jouer quelques matchs si ta structure est inscrite dans un championnat. C’est pour te relancer, garder la forme. Il y en a énormément à Londres. Il y a aussi énormément de fausses academies, privées, qui te font payer. Tu as des academies, c’est n’importe quoi, tu vas faire du quatre contre quatre sur un terrain tout pourri. Et t’en as des sérieuses comme celle citée dans le bouquin, qui est à Peckham gérée par Goma Lambu et Patrick Noubissié Youmbi. Jérémy Funès explique aussi que celle tenue par Dennis Booth, un ancien joueur/manager, était payée par Dennis de ses propres deniers. Les joueurs ne payaient que les déplacements. Mais grâce à ses contacts, ils pouvaient faire des matchs contre la réserve de Peterborough, Middlesbrough. Sportivement, humainement, ça leur redonne envie de jouer. C’est des mecs qui n’ont pas de contrat, qui ont fait un centre de formation ou qui viennent de divisions inférieures et qui arrivent en Angleterre en pensant que c’est le rêve américain. Sauf que sur Londres le marché est saturé. Ils se retrouvent dans des academies comme ça, avec des agents qui traînent autour, qui vont prendre en premier lieu les joueurs des Caraïbes ou les Africains. C’est une réalité, ils partent du principe que ces joueurs viennent de milieux plus défavorisés et sont donc plus influençables. Les mecs qui ont été chopés pour des matchs truqués l’année dernière à Whitehawk en D6, c’est exactement ce profil là (Michael Boateng et Hakeem Adelakun ont été virés de leur club en décembre 2013). Et je sais par des témoignages qu’il sont ciblés en premier.

 

Et il y a aussi les essais, nombreux dans le bouquin. Comment ils le vivent les mecs, la pression de devoir montrer sa qualité sur quelques jours alors qu’un joueur ne s’exprime parfois que sur plusieurs années ?

RM : C’est devenu à la mode les essais, surtout pour des mecs comme eux, qui ont galéré. En jeune, parfois, ils n’ont qu’un match ou une mi-temps… Comme Grégory Tadé qui en voudra toute sa vie à un des formateurs de Nantes pour l’avoir mis remplaçant durant une détection, puis pour l’avoir fait entrer en jeu à un poste qui n’était pas le sien. C’est quelque chose qui se fait vraiment de plus en plus, surtout en divisions inférieures. Il y a quand même moins d’argent qu’avant dans ces divisions-là. Donc les mecs ne veulent pas se tromper, c’est ce qui ressort aussi. Les joueurs s’y sont fait, ils considèrent les essais comme une chance de prouver. Mais certains, comme Christian Nadé, ne seront jamais des joueurs d’essai. Ils n’y arrivent pas, c’est pas leur truc. Ça va dépendre des personnalités mais pas uniquement. Je pense que quand t’es parti de tout en bas, ça te fait pas peur, t’as fait ça toute ta vie. Tandis que quand t’as eu un parcours plus linéaire, que t’as connu un centre de formation, c’est beaucoup plus dur de te mettre dans des conditions où tu dois prouver à tout prix. Souvent les essais, c’est des galères aussi, ça dure une ou deux semaines, tu dois te loger toi-même, etc… T’as des essais pipeau, où t’es là pour faire plaisir à quelqu’un.

 

Ce qui nous amène, par une magnifique transition, au prochain sujet dont je voulais te parler, qui est essentiel dans le livre : les magouilles, les crasses, les coups de putes. Tout ce qui se fait dans les coulisses.

RM : C’est une des utilités du livre. En France, on est en retard sur la connaissance des arcanes du foot. C’est pour ça qu’un livre comme Galère Football Club, sans me jeter des fleurs, il devrait être dans les programmes des centres de formation ! Pour la prévention mais pas seulement. Comme je dis toujours, au lieu de leur filer un bouquin qu’ils vont jamais lire et dont il vont aller chercher le résumé sur Wikipédia, tu peux les amener à vraiment terminer un livre. Dans le même temps, ça te montre que le monde n’est pas tout rose, que footballeur, c’est pas un métier « ibrahimovicien ». C’est vrai qu’il y a un taux de magouille exceptionnel. Plus il y a d’argent, plus il y a de dérives malheureusement. Il y a des recours à la FIFA, oui, beaucoup. Le pire étant Patrice Neveu, qui se fait remplacer pendant une opération chirurgicale quand il est en Égypte et qui perd à la FIFA ! Il ne gagne son appel que 5 ans après. Quand Nadé part de Hearts, certains font courir le bruit qu’il mettait des filles sur le trottoir… Dans le Sud de la France aussi, je t’explique pas. Mais les magouilles, elles viennent de toutes les parties. […] Le livre te donne un aperçu concret de la réalité. Ça te fait marrer et en même temps ça te donne une véritable vision du milieu. Pour moi, c’est beaucoup plus intéressant que les conférences de presse, les trucs comme ça. Vu qu’aujourd’hui, dans les interviews, tout est contrôlé, on n’a pas connaissance de ça. Mais ça existe de partout. Surtout dans les pays de l’Est malheureusement pour les non-paiements. En Belgique aussi, c’est pas mal. Le football belge, c’est le cirque Pinder. Donc c’est vrai que c’est assez effarant quand tu découvres ça, même pour moi. Tu vois l’histoire de Joslain, c’est limite criminel ce qu’on lui fait… Ce livre, c’est un journal intime en quelques sorte, une mise à nu et c’est pour ça qu’on découvre tout ça. Parce que si tout le monde en parlait, on verrait que c’est gangrené un peu de partout.

 

Ton livre aborde également un point très peu évoqué ailleurs, la psyché (oh le gros mot) du footballeur. Je voudrais soulever deux point en particulier : le premier, c’est le désœuvrement, le fait de n’avoir rien à faire, qui était déjà abordé dans le Secret Footballer (parmi d’autres sujets inintéressants).

RM : C’est un métier qui les passionne vraiment. Quand tu fais ce que tu aimes… C’est comme une drogue, un manque. Que fait un drogué quand il n’a pas sa came ? C’est un peu la même chose pour certains. D’autres n’ont pas d’équilibre de vie non plus… Christian Nadé n’en avait aucun, c’est ce qui l’a mis au fond du trou. Mais prenons l’exemple d’Anthony Andreu, qui n’est pas dans le livre. C’est un mec qui écrit des poèmes, qui lit énormément, qui s’intéresse à quantité de choses. Et qui a une copine… Pareil, on en parle pas mais les femmes des footballeurs : très important. Très, très, très important. Et la copine d’Anthony est une fille en or. Je pense aussi qu’il faut savoir se détacher du foot. Ils ont plein de temps libre, ils peuvent faire des choses à côté du foot. Claude Gnakpa par exemple invitait les fans à Luton, allait dans les hôpitaux. De son plein gré, hein, sans les caméras. Mais après, c’est vrai que la dépression, c’est souvent à cause de l’ennui, le fait d’être oublié. Tu peux plus faire ce que t’aimes… Tu te demandes si ta vie à un sens. Chris Mboungou, c’est ce qu’il a dû se dire : je suis parti loin de ma famille, je vis dans un appart’ sans eau chaude, je peux même pas me laver, j’ai pas de pognon, je peux rien faire. Tout ce que j’aime, je peux pas le faire, je dois m’entraîner dans des trucs minables, j’ai pas de contrat, j’ai à peine de quoi bouffer. Ce sont des situations extrêmes.

 

Et pourquoi ne pas reprendre un taf normal dans ces cas-là?

RM : C’est ce que dit Chris, il dit : « Si je recommence à travailler, je vais rentrer dans une routine et perdre de vue mon objectif ». C’est la solution de facilité dans un sens. Faut comprendre que footballeur, c’est un métier difficile, comme tous les sports. Les gens ne peuvent pas forcément comprendre la rigueur sportive. Mais va courir à -5 en hiver comme un connard tout seul pendant une heure, te faire chier à faire du fractionné tous les jours : t’as pas de contrat depuis un an, pas de piste, pas d’espoir. Faut quand même être fort mentalement tu vois…

 

Surtout qu’au final quand tu décroches un contrat, c’est pas forcément ce que le grand public s’imagine pour un footballeur…

RM : 150 livres par semaine, faut faire serveur dans un bar à vin à côté pour compenser… Ce choix (de reprendre un boulot normal) vient aussi des parcours : les mecs qui ne viennent pas de centre de formation ont souvent déjà mis un pied dans la vie active. Tadé était chez IBM par exemple. Ces mecs-là ont peut-être plus de contacts avec la réalité. Il y a un truc très intéressant dans le bouquin, c’est Ismaël Bouzid qui dit qu’il ne faut pas que les profs viennent directement dans les centres de formation. Je trouve ça super intéressant. Parce que c’est vrai que les garçons sont dans une bulle, et quand ils sortent, ils se prennent la vie dans la gueule. Cependant, pour beaucoup, retourner bosser, c’est pas une alternative : c’est synonyme d’échec. Ça veut dire que le mec aura tout donné pour finalement échouer et il peut pas l’accepter. C’est aussi une question de fierté et d’orgueil. Il y a de ça et de l’accomplissement personnel : ils ont un rêve, ils courent après.

 

L’autre point « psychologique » traité dans le bouquin, qui n’est pas beaucoup abordé ailleurs (si ce n’est dans Dieu Football Club justement), c’est la religion dans le sport, dans la pratique du sport. Quel point de vue tu as là-dessus, au-delà des prières des joueurs musulmans sur le terrain et du « I belong to Jesus » de Kaka ?

RM : Derrière le footballeur, c’est l’homme. Et l’homme a plusieurs facettes : son côté sentimental, ses passions, l’amour de la gastronomie pour Grégory Arnolin, et la religion pour certains autres. Pour Bilel Moshni, je savais que ça lui tenait à cœur et en même temps, je voulais en parler. Aujourd’hui, il y a une énorme stigmatisation des musulmans. Je sais pas comment on peut être assez con, comme cet hurluberlu de Philippe Tesson (référence à son dérapage sur Europe 1 en janvier dernier), pour dire qu’un mec qui veut tuer quelqu’un est musulman. Une religion, en théorie, c’est la tolérance et la paix. Ceux qui se disent croyants et qui parlent de la victoire d’Allah, de Dieu ou autre, ce sont des fakes pour moi. Et c’est une insulte pour tous ceux qui sont croyants : la stigmatisation découle de là. La phrase la plus intelligente du livre, c’est peut-être celle de Bilel, qui dit que si ceux qui se disent musulmans avaient respecté leur religion, on pourrait pas faire l’amalgame. Il joue pas la victime. C’est quasiment la première fois que j’entends un mec qui dit que c’est aussi la faute des croyants. Maintenant, faut quand même être con pour croire que des types font des attentats pour Allah… Comme dit Bilel, dans le Coran, il est dit que tu dois respecter les prophètes, au pluriel. […] C’était important d’en parler parce que les mecs qui ont choisi de l’évoquer dans le livre sont des exemples à ce niveau. Comme Kanouté peut en être un. Boruc par exemple beaucoup moins, parce qu’il a trop provoqué. Marvin Andrews, même chose. Les mecs ont voulu en parler, pour certains c’est venu naturellement. Christian Nadé, la foi l’a énormément aidé. Il m’a dit que c’était presque Dieu qui l’avait sauvé. Quand t’as plus rien, il te reste la foi. On peut ne pas croire en Dieu, mais je crois qu’il faut respecter ceux qui le font. Parce que tant que la religion n’est pas instrumentalisée, pour dominer, elle a une vertu qui est de croire en la vie et en soi-même. Et si les croyants suivent leur religion, sans être extrémistes, je pense que ça leur donne une éthique, une rigueur. Je pense que c’est aussi pourquoi Bilel fait carrière. Ça lui donne une discipline.

 

La religion et le sport, c’est donc parfaitement compatible ? La religion peut même te pousser dans le sport ?

RM : Carrément. Parce que le respect, parce que la générosité, l’humilité. Tout ça est important. Je conseille vraiment Dieu Football Club de Nicolas Vilas sur ce point. Les joueurs y parlent de leurs religions, des rapports dans le foot à ce niveau-là. Adlène Guedioura (international algérien évoluant actuellement à Watford) m’a dit un jour qu’avoir un coach qui te respecte pour le ramadan, tout ça, t’as envie de lui redonner. Il me disait qu’il ne voulait obliger personne à manger halal. Jamais. Il respectait ceux qui ne mangeaient pas halal. Mais si tu lui faisais halal, il était super content. Comme il était le seul musulman des Wolves, le cuistot voulait lui faire plaisir. Tu respectes l’homme, tu respectes sa foi. Le joueur a envie de te le rendre. Et s’il le fait pas, pour Guedioura c’est un connard, il n’a rien compris. C’est une chance. En France par exemple, il y a des gens qui ne comprennent pas ça. Ismael Bouzid m’a aussi donné une anecdote qui n’est pas dans le livre. En Allemagne, à Kaiserslautern, ils étaient trois ou quatre musulmans. Une année, le ramadan commence alors qu’ils étaient en mise au vert et jouaient le lendemain. Ils avaient prévu de se lever tôt et de manger. Le coach vient les voir et leur dit : « Vous allez manger quoi ? ». Il leur a demandé à quelle heure ils allaient se lever, ce qu’ils voulaient manger et a demandé au cuisinier de tout préparer pour quatre heures du mat. Il m’a dit : « Tu te rends compte à quel point c’est beau ?  Il respecte le fait qu’on fasse le ramadan, il s’adapte un peu à nous, alors que nous on demandait rien ». En France malheureusement, il y a des mecs pour qui c’est impossible. Dans la même idée, je reproche aux gens d’une certaine religion de vouloir imposer leur mœurs et coutumes.

 

Le mot de la fin. Une dernière question qui va te faire marrer : même si tu vois dans le bouquin que tout ne fonctionne pas forcément pour les gars en Grande-Bretagne, on sent un petit message sur…

RM : (rires) Sur la Terre Promise ?!

 

Exactement, sur la Terre Promise ! Sur le Royaume-Uni. C’est quelque chose qui transparaît. Même quand il y a des soucis de paiement, d’agents, d’essais qui foirent, on voit que tu mets en avant certains aspects des championnats britanniques : l’ambiance, l’état d’esprit, etc.

Maxime Blanchard (Shamrock Rovers) avec Galère Football Club

RM : Comme je l’ai dit, la première raison pour ça, c’est que ma passion, c’est le football britannique. Et du coup, les numéros, les contacts, je les ai eus là-bas. […] On va dire que je suis sensible au football en Grande-Bretagne, c’est vrai. Les joueurs présentés dans le livre aussi. C’est qu’il y a quelque chose. En plus, eux, ils n’auraient pas pu avoir la vie qu’ils ont eue en restant en CFA ou CFA 2. Tu te rends compte que certains jouent en D4 anglaise ou écossaise, on chante leurs noms… A part Christian Nadé, aucun n’a joué en PL. Imagine ce que c’est des saisons à 60 matchs : 46 matchs de championnat, des play-offs parfois, les trois coupes. Déjà c’est un rythme de fou furieux. Ils ont les télés, des gens qui viennent tout le temps. Il y a de la folie autour des stades britanniques. T’as des stades complètement improbables ! Tu vas jouer dans l’ancien stade de Barnet avec deux mètres de dénivelé, il y a sept ou huit tribunes, c’est n’importe quoi ! Le temps aussi. J’ai vu un truc pour Queens Park – Annan Athletic : il a fait beau tout le début du match et en deuxième période, boum une pluie torrentielle pendant trois minutes, sans orage ? J’ai jamais vu ça. Dix minutes après, grand soleil. Je sors du stade, grêle puis grand soleil. Ça te marque ! Tu as aussi tout ce côté festif autour du foot britannique. Les mecs ne se prennent pas au sérieux, une fois que le match est fini, il est fini. Ça sort, tu peux vraiment tisser des liens… Sur le terrain, c’est un football plus engagé, avec cette idée de marquer des buts. Même si mentalement, c’est plus exigeant. Je pense que ces mecs sont sensibles à tout ça parce qu’on leur a donné une chance aussi. Et ça, c’est ce qu’on ne peut pas enlever aux Britanniques, c’est que globalement ils permettent aux gens de prouver, peu importe leur nom. En France, quel club de National va prendre Jérémy Funès à l’essai ? Mais ça n’a pas non plus été une ode au Royaume-Uni, je voulais représenter un maximum de zones géographiques et de thèmes des arcanes du foot. On va dire que le deuxième livre que j’espère sortir sera par contre une ode au football britannique et à la littérature sportive. Ce sera mon amour vrai, ce sera très noir mais très romantique. Je pense que c’est ce que tu peux trouver en Écosse et en Angleterre, surtout dans les divisions inférieures anglaises aujourd’hui… Parce que la PL, c’est devenu un grand barnum qui n’a plus d’authenticité.

 

Ton amour pour la PL… (rires)

RM : Je trouve ça triste. 50 livres pour les fans de Liverpool qui vont à Hull ?! Ce qui me choque, c’est qu’on parle de football. Quand je vois plus d’un milliard pour les droits télé… Je veux pas faire mon bobo gauchiste, mais je trouve que c’est obscène. Je suis pas contre le fait que les footballeurs gagnent de l’argent. Mais comment on peut leur filer autant ?! On parle de 150 000, 200 000 livres par semaine. Est-ce qu’on se rend compte de ce que c’est ? Ça me choque. C’est trop, beaucoup trop. Ce n’est pas la faute des joueurs, hein. Les joueurs ne mettent le couteau sous la gorge de personne pour avoir ça. Labrune, quand il a fait signer Ayew à 400 000, c’est sa responsabilité. Ayew ne se paye pas tout seul. Il y a trop d’intérêts financiers derrière, et c’est pour ça qu’il y a autant de magouilles. Ça rime à quoi de filer 50 000 euros par mois à Grenier à 17 ans ? On perd quelque chose… J’en veux pas aux joueurs, mais à tout le reste. Je n’ai rien contre ceux qui gagnent de l’argent : tant mieux pour eux. Mais décrocher des droits télé à plus d’un milliard et ne pas pouvoir sauver des petits clubs… Pour certaines personnes, le foot, c’est leur vie. C’est obscène autant de pognon. On parle de foot. Pour moi, comme tous les sports, c’est un art. Et quand tu regardes un peu plus bas, que tu vois des stades authentiques, avec une âme, tu retrouves une certaine romance du foot. Parce que les mecs qui vont là-bas, ce sont des amoureux. Tous les clubs ont une âme. Mais à Arsenal ou Liverpool, elle est souillée aujourd’hui. Et ce que j’ai envie de mettre en avant personnellement, c’est leur grandeur. Pas spécialement la grandeur sportive, mais leur folie, leur unicité. Et je pense que si les gens aiment autant le football britannique, c’est parce qu’il y a encore des clubs qui ont ce parfum, ce romantisme désuet. Quand je vais voir voir un match de Luton Town, dans ce stade de Kenilworth Road, où t’as l’impression de rentrer dans une maison… C’est une boîte de sardines le stade. Les sièges en bois, l’ambiance, la folie autour de ce match, la passion incroyable, malgré une ville moche, horrible ! Quand tu vois ça, tu te dis que le foot, c’est magnifique. […] Je vais faire mon vieux con, mais je préfère quand il y a de l’humain.

Crédit photos : Charles Chevillard

3 réflexions sur “ROMAIN MOLINA : ENTRETIEN AVEC UN GLOBE-CONTEUR – PARTIE 2

  1. Ca manque un peu de gifs pornos mais c’est extremement interessant. Ca donne envie d’acheter le livre.

  2. ça donne envie d’acheter le livre plein de fois pour que l’auteur se rende compte que le pognon c’est bien

  3. Sympa. Même si je pense que son livre ne vaudra jamais un bon vieux « Zadig et Voltaire » de Rousseau ou « 1793 » de Victor Hugo Monatagno, ça peut être pas mal.

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