Le testament de Nancy

Salut Nancy,

ma bonne vieille ASNL me manque, je ne le cache pas. Pour une fois j’écris à la première personne, parce que bon, ce club c’est un peu ma vie, si bêtement égoïste que ça ait l’air de dire un truc à la con comme ça. C’est tellement ma vie que depuis quelque temps, je me sens à l’arrêt. Alors on ne peut pas dire que l’arrêt ait été brutal façon bus fou qui se fracasse sur la crèche au bas de la descente : il a même été plutôt bienvenu. En faisant cesser la série noire, on pourrait presque affirmer qu’elle a été d’une grande aide, cette interruption.

A vrai dire, nous trouver en rade ne serait pas si dramatique si, profitant du merdier, de la stupeur et des petites lâchetés des gens riches, l’ASNL n’avait entrepris de disparaître. Et ainsi moi-même comme un visage de sable, me sens lentement glisser vers le néant. C’est que, voyez-vous, je n’étais pas bien vaillant au départ. Le confinement m’avait plongé dans un abîme de remords noirs, je m’étais remis à picoler sévèrement sans raison, juste pour oublier comme je m’appelle au moins pendant une partie de la journée ; j’avais recommencé à écrire des choses qui n’ont rien à voir avec le foot, aussi. Des histoires sordides de meurtres dans la forêt, de suicide au milieu de la mer, de défi lancé à la nature impitoyable…bref, tout allait bien.

Et voilà que les ennuis commencent du jour au lendemain, à peine ai-je soufflé de soulagement à la nouvelle que le maintien est acquis (et assez facilement cette année, en plus). Un violent retour de réalité traverse la pièce, retrousse ses manches, marche sans ciller dans la flaque de vomissure à mes pieds, m’empoigne et me hurle à la gueule de bois (et sans masque, ce rat) : TU VOIS CE QUE C’EST D’AVOIR 196 JOUEUR PRÊTÉS DANS TON EFFECTIF ??? Vomi contre vomi, j’ai pris ma revanche au jeu du Pue-du-bec. Résultat…quoi. Je le savais. J’aurais dû me l’écrire 200 fois sur 200 papiers collants dispersés dans tous les recoins poussiéreux de ma tête ou me le tatouer sous les paupières pour ne jamais cesser d’y penser : les trois quarts de l’effectif se cassent, ça y est, ils ne sont plus que de gentils souvenirs dans des panthéons faits de brindilles au milieu du bush australien à l’été.

Vagner, l’enfant sauvage, ne foulera plus jamais la pelouse de Picot, sauf à venir nous coller des doublés avec le maillot des autres. Si cela n’attise pas un minimum votre tristesse, c’est réellement que vous avez une serviette-éponge de cantine scolaire à la place du cœur ou le ventricule grenat – dans ce cas faut vite s’en occuper, c’est pas bon pour la santé des artères.

Il y a l’autre, là, aussi, le tout grand qui ne communique pas bien avec ses pieds : Gueye. Gueye le maudit, Gueye le glaiseux, le grand garçon empâté qui n’est pas foutu de faire une addition et de décapsuler une bière à la fois, Gueye l’innocent, le joueur le moins élégant du monde après Peter Crouch. Eh, oh, il en a mis des buts, tout de même. C’était pas Cascarino mais il a bien planté sa petite sacoche de pions…eh oui c’est certes vrai, mais fallait voir les piles de pont qu’il y avait en face. Il sera regretté pour son humour, disons.

Oh et puis il doit y avoir une tripotée d’autres saltimbanques mi-footballeurs mi-invertébrés qui manque à l’appel de ma mémoire, sacrée fratrie de couilles de loup qui ne passera probablement pas à la postérité. Entre d’autres retours de prêts, de fins de contrat négociées en double aveugle à 200 à l’heure en marche arrière, ceux qui disparaissent littéralement sans laisser de trace, pouf ils étaient là puis plus rien, le grand trou noir les a avalés…on se retrouve à devoir ronger des charognes pour bouffer. Heureusement c’est pas ce qui manque en Lorraine les charognes, allez donc faire un tour vers Bar-le-Duc et si vous croisez Florian, glaviotez lui donc un petit bonjour de ma part sur le veston, il paraît qu’il adore ça.

Mais ils ont même inventé mieux que ça, ces tarés. Venez là que je vous montre. Le petit Vagner, là, voyez ? Bon, il était fort. Il était arrivé dans notre belle ville accompagné d’un autre Cap-verdien tout aussi mignon : Kenny Rocha. Lui débarquait de Sainté avec les mêmes intentions louables que son compatriote, sauf qu’il me semblait bien qu’il avait un vrai contrat, de ceux qui ne mentionnent pas « retour à Geoffroy-Guichard le 31 mai, même si mon milieu de saison commençait à sévèrement suinter du cul », même en tout petits caractères. Au moins un titulaire vaguement assuré, me disais-je candide. Mais voilà que j’apprends qu’il va décarer lui aussi, au prix d’une manœuvre enculoïde digne des plus perfides stratagèmes puisque son arrivée en fin de contrat coïncidait en fait avec l’impossibilité de Sainté de nous prêter plus de trois joueurs à la fois eu égard aux règlements toujours retors (ou plus probablement était-ce une règle de dignité élémentaire qui fait que l’on ne doit pas confier un honnête homme quoique piètre footballeur à une institution aussi pervertie que la nôtre). Le voilà donc parti pour rejoindre le bercail vert alors qu’on le voyait faire le nombre dans un effectif décimé.

Bon, quantité c’est bien gentil mais je pourrais vous parler qualité aussi, quoique ça ne vous paraîtra sûrement pas très honnête venant de moi. Un autre homme sans qualité , vous le reconnaîtrez facilement en la personne de Jean-Jacques Rousselot, l’éducateur fatigué de ces croquignolets fuyards. Loin d’assurer la continuité pédagogique, notre Rourou, de plus en plus gris et maladif, a vu ses ouailles décrocher et déplore en conséquence les authentiques déconfinements de certains de ses plus prometteurs poulains. Ainsi Gauthier Ott s’en va sans avoir la plus petit élégance de signer un contrat pro et ça chiffonne encore un peu plus la tête de céleri rémoulade de notre bon président. Mais ce n’est que pipi de mouche comparé à sa préoccupation du moment (moment qui dure depuis 10 ans, le genre de moment dont on fait des chansons), qui est de fourguer à bon prix responsabilité, souveraineté et autres titres de propriété dont j’ignore la nature juridique étant entendu que la seule nature juridique acceptable pour la propriété est le vol, quoi qu’on pense du reste.
L’ASNL est à vendre au meilleur offrant, ceci n’est rien moins qu’un SCOOP et Rousselot n’en fait pas plus secret que sa fatigue de vivre en cette Lorraine hostile. Il a envie de quiétude, de douze minutes de soleil par jour, d’une caïpirinha sans huile de moteur, envie de fouler un sol qui ne soit pas percé de veines ferrugineuses ou d’entrepôts atomiques, il désire ardemment le silence et la quiétude du fond de la réserve de boîtes à saucisse et autres conserves qui lui procurent cette plénitude de marchand qu’aucun être humain ne parvient même à lui évoquer. Jacquot le croquant est un homme révolté, misanthrope et las, il a parcouru la longue marche à travers toutes les bourgades de l’ingratitude de ses semblables, il a vécu l’expérience douloureuse de la déception semaine après semaine et a fini par en conclure de manière quasi-définitive que l’ensemble strict de l’humanité ne vaut pas mieux que la boule de poils mêlés de crotte de nez et d’autres fluides inavouables qui bouche le conduit de sa douche.
Comme il sait qu’il ne peut pas avoir tout ça à moins de vendre quelque chose qui ressemble à son âme ou quoi que ce soit de spirituel que sa complexion meurthe-et-mosellane lui aurait refusé, il tend plus prosaïquement à vouloir fourguer le club. Grand bien lui fasse après tout, mais ce qu’il faut voir, c’est que pour un gars qui a passé sa vie à vendre des jouets en plastique, de sacs de charbon à barbecue et du carburant dans un centre de grande distribution, il n’a pas l’air doué pour effectuer une transaction pourtant envers des gens dont la seule fonction motrice se réduit à signer des chèques avec plus de zéros que dans les bilans statistiques de nos attaquants.
Ainsi le projet « Pécore consentant des nouveaux riches » a semble-t-il une nouvelle fois accouché d’un pet de sapin au point que les avides petits milliardaires de Manchester City ont détourné leur regard vers un énième club anonyme pour satisfaire leurs désirs de bâtisseurs d’empire. Alors comme ça on accepte de foutre des milliards sur un crâne d’œuf incapable de faire mieux qu’un Mancini mais on devient frileux à l’approche de la plaine de Tomblaine ? Mais toute raillerie mise à part, je reste mitigé quant à ces manœuvres boursicoteuses. C’est bien vrai d’un côté qu’on aurait un tantinet besoin d’une trésorerie un poil plus fournie que celle qui consiste à espérer vendre plus de pots de Nutella d’une année sur l’autre, ne serait-ce que pour apaiser un poil le Cerbère de la DNCG. Toutefois je ne vois pas ce que des envahisseurs viendraient faire dans un coin aussi universellement putride que la Lorraine du sud et je pense être plutôt bien placé pour en savoir quelque chose. C’est-à-dire que d’où qu’ils viennent, les gens ont tout à fait le droit de venir en terre sainte, moi je ne suis pas sectaire ; j’aurais même tendance à faire preuve d’indulgence envers les égarés. Non ce qui m’insupporte toujours, c’est cette sempiternelle vague de pognon qui suscite convoitise, jalousie et autre blabla médiatique sans plus de sens qu’un étron dans un frigo de resto étoilé. Je vois le fric pourrir tout ce qu’il approche plus vite que la question de la laïcité dans un débat politique, il m’apparaît dans toute la clarté incendiaire de son potentiel de folle destruction. Rien ni personne ne dispose de mon acuité lorsqu’il s’agit de mesurer à quel point cette denrée stupide n’a pas son pareil pour agonir confiance, sagesse et humanité dans tous les interstices au creux desquels elle se glisse à la façon d’un fluide que je rangerais volontiers au niveau du purin plutôt que du nectar olympien. Vous pouvez être économiste du sport assermenté, docteur honoris causa de la société royale d’économie de Suède ou même Jean-Michel Aulas, vous ne verrez pas comme mes yeux voient, avec la clairvoyance d’une Pythie, cette boue s’immiscer dans les sacs à pus qui vous servent d’âme et moisir les tréfonds abismaux de vos entrailles.
En conclusion, même si je reste « raisonnable » (enfin, on ne parle pas de ma consommation de drogue triste, là) quant à la nécessité de dégoter quelques menus fifrelins pour éviter d’aller traîner notre déprime dans les égouts du foot amateur, je reste primitivement hostile au cirque du « rachat », de la relance par l’investissement et autre injection factice de devises dans les caisses – en particulier quand cela est supposé venir d’un autre club de foot, mais dans quel monde vit-on pour que cela soit permis, je vous le demande ma bonne dame. Il suffit de voir avec quel entrain les supporters les plus durement indépendants d’un club comme, je sais pas moi…Marseille, par exemple, tombent avec le plus grand naturel dans des considérations comptables comme si c’était leur foutue vocation de porter des lunettes et des chaussures carrées ou de réaliser des tableaux croisés dynamiques dès lors qu’il s’agit de commenter l’actualité de leur club.

Et le jeu dans tout ça ? Ma clairvoyance hors du commun, encore elle, m’indique qu’il n’en est pas question. Apparemment on ne rejouera pas avant longtemps. Alors le business, comme le fluide malodorant décrit ci-dessus, se répand et emplit les espaces laissés libres par l’absence de notre passion détournée vers d’autres exutoires. Un vide existentiel en chassant un autre, la passion s’estompe, le souvenir de douleurs localisées dans les parties honteuse de ton anatomie aussi, tu me diras, et on voit fleurir les premiers aveux au détour de ces témoignages de pisse-copies aux airs de veufs aigris à qui « cela ne manque pas tant que cela », mais regardez moi, je suis toujours moi-même, j’existe, c’est moi ou le business, garçon, choisis bien entre la corde ou le fusil mais tu n’y échapperas pas, tu mourras de ton propre fait. La mémoire fait son œuvre et inscrit peu à peu le souvenir des passes en touches, contrôles américains et tacles au genou au fronton du grand édifice de l’oubli. Surmonté d’un immense drapeau uniformément noir flottant au vent nauséeux d’une saison pourrie, c’est le monument fait de cendres qui se désagrège peu à peu dans le silence des rues vidées par la voix lasse d’un dieu lisant le testament de la vie. Son legs est l’ASNL. Son exécuteur…soit, je veux bien.

Marcel Picon

Ras le cul de toutes ces conneries.

6 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.