« Paris c’est comme Bari mais sans la plage »

Comment pourrait-on mieux définir la capitale des Pouilles que par cette petite blague locale ?  Nous vous invitons pour une académie spéciale dans une aventure au bout de la botte, un petit voyage dans les ténèbres arides du football italien…

Le coq le plus malchanceux de la botte

Du Mondial au sacre de l’Etoile Rouge de Belgrade

Bari résonne pour les amateurs de football français comme la ville où Pascal Olmeta s’écroula de stupeur sur chaque péno de la Dream Team yougoslave de l’Étoile Rouge de Belgrade. Nous étions alors le 29 Mai 1991, à peine un an après avoir reçu la Coupe du Monde et la Nazionale pour une petite finale au goût amer. Le temps d’une soirée, Bari redevenait la capitale du ballon rond. Le football français retrouvait un club finaliste pour la première fois depuis le Sporting Club de Bastia en 1978 et son épopée en Coupe UEFA. La Yougoslavie, sur le point d’exploser, n’avait pas non plus laissé une empreinte impressionnante dans les compétitions de club. Avec deux petites coupes Mitropa, une coupe amicale d’Europe Centrale incluant l’Italie, et quelques épopées en C1, l’Étoile Rouge ne se présentait pas forcément avec un palmarès impressionnant. Mais l’habit ne fait pas le moine. Le collectif de l’Étoile Rouge était rutilant, servi par des individualités qui feront le bonheur des plus grandes écuries européennes les années suivantes.

La séance de Tirs au but résumé en une photo

Sur la terre aride de la Puglia, les coéquipiers de Prosinecki ne laissèrent aucun espace aux Marseillais. Ils s’imposèrent au bout du suspense, laissant notre cher tueur d’éléphant une nouvelle fois stupéfait et pétrifié sur le dernier tir de Pancev. La lumière s’éteignit sur Bari. La finale était terminée, le football est parti en vacances pour un long moment sur les bords de l’Adriatique.


Le système Matarrese

Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai. Pour comprendre l’histoire des Galletti, il convient d’évoquer pour commencer Vincenzo Matarrese et son clan. La famiglia règne en maître dans en Puglia. Elle profite du chaos de l’immobilier barésien pour construire partout et un peu n’importe comment. Il faut connaître Bari et son centre historique pour mesurer combien le chef-lieu des Pouilles est loin de tenir compte des impératifs et de la nécessité d’un plan d’urbanisation organisé. Les Matarrese ne se limitent pas uniquement aux Pouilles. Ils investissent dans toute la botte. La société familiale se développe même en dehors de l’Italie, en Europe et en Afrique du Nord. Les chantiers sont de plus en plus importants. En 1977, la famille décide de s’offrir un petit cadeau Blanc et Rouge. Antonio en devient le président. Il va y rester quelques saisons mais le jeune président a la tête ailleurs. Il est nettement plus intéressé par sa carrière politique et le siège de député. Il laisse dès 1983 la présidence à son frère Vincenzo. La famiglia règne sur le monde politique, économique et sportif de la ville. Ils n’ont pas de concurrence. Le système est en place, pour le pire et pour le pire.

Pourtant l’histoire commence remarquablement bien pour le nouveau président. Les Galletti obtiennent non seulement la montée en A mais ils parviennent jusqu’en demi-finale de la Copa après avoir éliminé successivement la Fiorentina et la Juve. Dans les années 90, Bari connait sa meilleure décennie sportive. Malgré quelques allers-retours entre la A et la B, les Biancorossi parviennent à s’installer dans le paysage du football Italien. Ils recrutent même une star, David Platt et ils sont à un souffle d’obtenir une qualification européenne en 1999.  Le président Matarrese refusera de disputer la coupe à toto en claironnant à qui pouvait l’entendre que « Nous rentrerons en Europe par la grande porte ».

Dix mois plus tard, Bari redescendait en B, la queue entre les pattes. Ils ne retrouveront la A qu’en 2011, pour une saison en enfer, sans la mélodie et le rythme endiablé de Rimbaud mais avec sa mélancolie et son sens de la dramaturgie.

Dès 1996, le système Matarrese est dénoncé par les Tifosi et l’opposition locale. Ils dénoncent un système mafieux et un manque d’ambition flagrant. La politique sportive ne semble absolument pas en corrélation avec les montants supposément investis. Les « Kennedy des Pouilles » vendent à tour de bras, des opérations étranges sont observées entre la société de travaux publics et le club sans que l’on puisse bien saisir la raison de ces mouvements. Le club se maintient tant bien que mal en B. Le stade est vide, constamment vide, désespérément vide. Contre Cittadella, ils ne sont que cinquante-deux à payer leur billet. Le divorce est entamé. Il sera sanglant et n’épargnera personne. La ville tout entière se révolte, le système Matarrese ne peut plus exister, enfin plus comme avant.


Un stade en béton armé

Bari a beau être la neuvième métropole d’Italie et la troisième ville la plus importante du sud de l’Italie, le football a bien du mal à exister, victime collatérale de l’aridité du sud et de la corruption de ses élites. Pour la Coupe du Monde en Italie, Bari se dote d’un nouveau stade. Les biancorossi quittent le vieux stadio della vittoria et sa capacité limitée à 20 000 spectateurs pour un stade flambant neuf mais à la capacité démesurée (le troisième plus grand stade d’Italie quand même). Les locaux ne remplissaient pas leur ancienne enceinte. Comment voulez-vous qu’ils remplissent un stade trois fois plus grand ?

Le Stadio della Vittoria avait quand même une autre gueule

Le stade est dessiné et imaginé par Renzo Piano. A moins d’être un passionné d’architecture, vous ne le connaissez pas. Ce monsieur est pourtant une sommité. Pour vous donner une petite idée du CV du personnage, il est l’architecte du Centre Pompidou ou du centre Paul Klee à Berne. Spécialisé dans les musées, Renzo a souhaité diversifier ses activités. En 1987, son plan est retenu à Bari. Renzo aime varier les différents matériaux. C’est une forme de signature. Pour San Nicola, il choisit le béton brut. Ce n’est pas forcément la matière la plus noble mais on s’y connaît en béton dans le coin et la société Matarrese a un peu d’expertise en la matière. Ça doit être surement une coïncidence. Le résultat est plutôt convaincant. Renzo construit un stade atypique, reconnaissable du premier coup d’œil. Son système en pétale est particulièrement novateur. Il témoigne d’une époque où le football européen est gangrené par la violence. L’argument sécuritaire est un argument prépondérant. Malgré son côté particulier et atypique, le stadio San Nicola ressemble à un boulet constamment accroché au club.

Garanti 100 % béton local


Le scandale du Calcioscommesse

Entre 2011 et 2013, le football italien est à nouveau touché par un scandale lié aux paris sportifs. Cette fois, tout semble partir d’Asie et principalement de Singapour. La police et la justice italienne mettent à jour un système frauduleux de paris sportifs avec des mises improbables sur des scores précis, des sommes très importantes avec des cotes alléchantes et un joli pactole en perspective. Cinq enquêtes et cinq procédures judiciaires sont ouvertes dans le pays dont deux par le parquet de Bari. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que les pauvres biancorossi ne seront pas épargnés par les révélations judiciaires.

Le club n’a pourtant pas besoin d’un énième scandale. Le désamour avec les Baresi est palpable, le rejet de la famille Matarrese est massif. Les tifosi préfèrent fréquenter les plages et laisser le stade San Nicola sonner creux. Dans le merveilleux documentaire Una meravigliosa stagione fallimentare, un tifoso explique la souffrance ordinaire de supporter Bari :  « Ici, à Bari, les tifosi sont obligés d’avoir deux maillots : on porte celui de Bari pour souffrir le dimanche et on se couvre du deuxième (un grand club du Nord) pour rêver ». Le tifoso a beau connaître la souffrance et les désillusions, les espoirs tués dans l’œuf et les promesses sans lendemain, le scandale du Calcioscommesse sera la goutte d’eau qui fera définitivement déborder l’Adriatique.

Un docu à ne manquer sous aucun prétexte

A Bari, l’enquête judiciaire révèle l’implication directe de trois capo éminents de la curva Nord. Ils auraient parié contre l’équipe qu’ils supportent. Ils auraient menacé directement les joueurs. Marco Rossi et Jean François Gillet déclarent (peut-être aussi pour tenter de se dédouaner) avoir été intimidé directement, jusqu’à la porte de leur domicile. Pour l’ensemble des tifosi biancorossi, le réveil est douloureux. Ils sont animés par un sentiment de dégoût, de colère et de honte. Le genre de truc qui ne se répare pas. Une partie importante de la Curva Nord s’organise et crée un autre club IDEALE BARI. Un nom qui sonne comme une promesse de changement. Le club évolue désormais au septième échelon, loin du strass de l’élite et de ses matchs télévisés. Nous vous invitons à lire cet article, ça sera également l’occasion de  découvrir Dialektic avec quelques pépites, faciles à dénicher en s’en donnant la peine. En 2019, la justice rend son verdict final. Les trois Capo sont définitivement acquittés « faute de preuves ». Le parquet ne fera pas appel. Le dossier est clos.


Renaître pour mieux mourir

L’été 2013, Bari commence donc la saison avec des points de pénalité, un déficit abyssal, des supporters accusés, les autres désabusés, sans aucune recrue et avec des joueurs suspendus entre six mois et un an. Le club était tellement fauché que les joueurs devaient payer eux même les maillots pour pouvoir jouer. Pour alléger la note, le magasinier prenait les maillots de la saison précédente. Reconnaissez que ça devient compliqué de ne pas ressentir un peu d’empathie pour ses pauvres tifosi. Pour couronner le tout, le stadio San Nicola est vide. Pour certains matchs à domicile, ils sont à peine une dizaine. C’est le Scopiero (la grève ou le boycott). Les tifosi biancorossi ne remettront plus les pieds au stade avant le départ définitif des Matarrese. Ils tiendront parole. Au bout du bout du bout, les Matarrese sont obligés d’abandonner le navire et de déclarer la faillite du club. Le lundi 24 Février 2014, la faillite est donc déclarée. Le club a alors deux mois pour s’en sortir, deux mois pour trouver une solution, deux mois pour renaître.

Les tifosi tiennent leurs promesses. Le départ des Matarrese sonne comme une libération. Les joueurs n’en reviennent pas. Ils sont désormais vingt-cinq mille à arborer fièrement le rouge et le blanc en bombant le torse. Ils avaient beau être potentiellement à deux doigts de déposer le bilan et dix-neuvième au championnat, ils avaient retrouvé leur fierté et l’envie de chanter loin des Matarrese, ils chantaient à nouveau pour la Bari

La preuve en image, de 15 spectateurs à 25 000, ça doit faire un petit choc…

Le miracle eut presque lieu, il s’en est fallu de peu. Bari enchaîne les victoires et se retrouve en finale des barrages pour accéder à la A. L’histoire ne se termine pas comme un conte de fée. Le petit perd finalement le dernier match. Bari ne montera pas. L’enthousiasme général sauvera le club. Un ancien arbitre, Gianluca Paparesta, en devient le président et la caution morale. Le club veut redorer son image. C’est bien l’éthique mais ça gratte et ça nourrit pas son homme. La situation financière du club reste pour le moins fragile. En 2018, le club est encore menacé. Cette fois ci, aucun miracle ne pourra le sauver. La faillite est déclarée, la Societa Sportiva Bari est reléguée en D.


Un Bari gagnant

A Bari, rien ne se fait comme ailleurs. Alors que le club se demande comment il va pouvoir appréhender la D, un chevalier semble vouloir la sauver des ténèbres. De Laurentiis, le proprio du Napoli, recherche un club filial. Plutôt que d’investir en deuxième division belge à Eupen, il prend la décision de reprendre Bari. Les discussions sont houleuses entre le maire, Antonio Decaro, et le producteur de cinéma, le ton monte, les bras s’agitent. En Puglia, c’est plutôt bon signe. Les deux hommes décident de travailler ensemble. Bari remonte aussitôt en C en remportant haut la main le groupe I. Sept mille fidèles en moyenne continuent de suivre les aventures des Galletti à San Nicola. Floriano, un attaquant allemand anonyme, passé par la primavera de l’Inter, les fait chavirer. Ça doit être chouette de vivre ça dans une carrière.

Un mariage à court terme

Bari est enfin de retour. Les deux saisons suivantes, les Biancorossi échouent à un cheveu de la montée en B. Après l’échec en finale de barrage, le président ne fait pas dans les détails et choisit de changer ses hommes. Il va chercher Michele Mignani comme technicien et nomme Ciro Polito comme directeur sportif. Les deux hommes travaillent très bien ensemble. Le deuxième trouve des joueurs en quête de challenge (Terranova ou l’Argentin Ruben Botta par exemple) quand le premier s’occupe du terrain en imposant une tactique efficace et un collectif solide.

Tout irait dans le meilleur des mondes si la nouvelle législation de la FIGC n’était pas venue glisser son grain de sel. Pour éviter des histoires à la « Lolito », la fédération a fixé des règles drastiques. Aucune copropriété n’est acceptée ou tolérée. Et ce n’est pas en cédant les Galletti à son fils que l’affaire pourra se régler. Le tribunal a rendu son verdict. Il est implacable et sans recours possible. De Laurentiis doit vendre un de ses deux clubs avant le début de saison 2024/2025. Rien n’est décidément jamais simple chez les Galletti.


Et cette année ?

De Laurentiis ne fait pas de plan sur la comète. Il ne promet pas la A, loin de là. Quitte à décevoir, le président annonce même la couleur, Bari n’espère que le maintien. Le producteur de Ciné connaît son autre métier. Il a réussi à faire du Napoli une écurie sérieuse et une prétendante à une qualification en ligue des champions à chaque début de saison. La montée en B se fera sans folie, le budget ne sera probablement pas en excédent. De Laurentiis promet quand même des recrues et notamment un avant centre avec un profil correspondant au système de jeu de Mignani. L’erreur de casting n’est pas autorisée, sous peine de redescendre illico presto en C.

Les 53 buts des Galletti en 2021/2022

En défense, Bari a trouvé son guide. Francesco Vicari débarque de la SPAL avec un CV plutôt intéressant et une belle expérience du haut niveau. Avec près de 100 matchs en A et la même chose en B, Vicari doit devenir le leader défensif. Polito s’active sur le marché, c’est sa spécialité. Le colombien Damir Ceter rejoint le stage de préparation. Surnommé Goliath, il est déjà présenté par les tifosi comme le nouveau Zapata. On demande à voir tout de même car le Goliath a plutôt des stats de minus. Un temps envisagé, le Danois Christian Gyktkjaer, un des grands artisans de la montée de Monza en A, ne signera pas finalement. Le directeur sportif s’est rabattu sur le nigérian de la Salernitana Simy comme solution de rechange. Michael Folorunsho, sous contrat avec le Napoli (tiens, tiens), devrait, quant à lui, arriver en prêt et renforcer le milieu de terrain.

Il n’y aura probablement pas beaucoup de recrutement cette saison mais il devrait être de qualité. C’est une nécessité pour se maintenir. Le delta entre la C et la B est important. Même si Mignani peut s’appuyer sur quelques hommes forts de la saison passée, sans renfort point de salut. Le milieu gauche argentin Ruben Botta, formé par Boca et passé par la primavera de l’Inter, aura toutefois à cœur de prouver qu’il possède le niveau suffisant pour s’imposer.

Bari n’est certainement pas revenu en B pour faire de la figuration. Les Tifosi se jettent déjà sur les abonnements. Ils seront près de douze mille cette saison. Alors vous pensez bien que ce n’est pas la défaite en amical contre Frosinone qui calmera leurs ardeurs. Le prochain rendez-vous est déjà fixé, ça sera contre Padova en Copa à la fin du mois. Les Galletti sont de retour, suivez les régulièrement dans notre Calcio Académie et sa nouvelle version toute canon.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.