Au courrier du coeur : la semaine où la vie de Jean-René Gros-Dare a basculé.

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La famille renardine s’agrandit.

Coeuravec-lesmains

Je déteste les lundis quand je suis du matin. J’ai toujours de gros restes de fatigue du match de la veille. Même si j’avais anticipé en mettant le best of de François Feldman pour me réveiller en douceur, je sens que la journée va être longue. Je me souviens que j’ai oublié de faire les courses alors que je n’ai toujours pas retrouvé ma basket perdue au stade. Relou. Mon médecin me dit que c’est pas bon pour mon dos de passer mes journées entières avec mes chaussures de sécurité. Merde, j’ai aussi oublié d’acheter du dentifrice. Pas cool un lendemain de match.
J’arrive à l’usine en même temps qu’Emilouinovic. Ca me met un peu de baume au cœur de savoir que je vais pouvoir parler foot. Avant j’aimais bien mon boulot en production avec les copains, mais depuis le rachat de la boite en 2002 c’est plus pareil. Beaucoup sont partis, et avec les intérimaires on a même plus le temps de sympathiser. Grâce à ces connards d’Américains on a au moins pu faire venir un vrai avant-centre pour le club.

Je vais finalement pouvoir aller à l’Intermarché m’acheter du dentifrice. On m’a annoncé qu’on me mettait au chômage partiel à durée indéterminée à cause de la crise. On savait tous que la fermeture d’Anustyle allait nous retomber dessus. Leur modèle le plus vendu, le « Sentitive Anus », était fait à partir de farine animale… Bien que je sois content pour les gars comme Emilouinovic qui sont conservés, je prends un sacré coup de bambou dans la gueule : je me sens très seul et j’ai peur.
Direction le bar des sports, ouvert dès 06h30, je sais que là bas je trouverai de la chaleur humaine pour me réconforter. Pas de pastis ce matin, j’ai envie de me faire mal je décide d’enchainer quelques Calvas. Grâce à Didier, venu me tenir la causette, j’ai réussi à m’occuper jusqu’à midi. Même s’il est musulman, il est gentil Didier. Il a essayé de me consoler en me parlant de maktub et de plein d’autres trucs que j’ai rien compris. Ca me touche qu’un pilier du FC Renardin me prête cette attention, mais je dois rentrer je ne veux pas pleurer devant tout le monde. Ca tourne dans ma tête : ANPE, loyer, factures EDF, factures Veolia, assurances, forfait mutuelle, crédit conso, plan de redressement de la Banque De France… Je culpabilise de ne pas avoir gardé mon argent gagné au Juste-Prix.

C’est le téléphone qui me réveillera le lendemain soudainement chez moi. Je n’avais pourtant bu que 13 Calvas, mais avec la fatigue nerveuse ça attaque sévère parfois.

« Allo ?
Allo Jean-René ?
Oui c’est moi.
Bonjour, c’est Patrick Remoulade. »

Sur le coup je me dis que monsieur Remoulade a dû retrouver ma basket.

« J’ai parlé à Didier hier qui m’a raconté que la crise touchait une nouvelle fois Renardin. Rejoignez-moi au bar des sports dans une heure faut qu’on parle. » TUT TUT TUT…

Je suis ébahi. Sur le cul. Quel ascenseur émotionnel. Après une journée noire hier, je me retrouve à parler au coach Remoulade ; lui qui me donne l’impression d’amener des méthodes innovantes au football français.
Le hasard de cette journée me fait rejoindre monsieur Remoulade à 11h, pile pour l’apéro. Au moment où je le rejoins à table, il parait énervé et jette un journal : « bande de troufions de Parisiens de mes deux, ça fait un footing par mois et ça veut donner des leçons !!!». Il lève les yeux, me voit et continue : « Vous comprenez monsieur Gros-Dare, le minimum pour être un spécialiste de sport c’est de connaitre la souffrance !! ». Encore une fois, je suis interpellé par la justesse de ses mots. J’ai moi-même compris le football différemment après ma fracture du gros orteil en minimes au FC Renardin

Ce moment au bar des sports restera gravé dans ma mémoire au moins autant que la fois où j’avais détroussé la fille de l’ancien maire RPR dans les chiottes du Discocrazy.
« Monsieur Gros-Dare, nous n’avons jamais eu l’occasion de discuter au stade mais j’ai remarqué votre omniprésence et constaté votre amour de notre maillot. Vous savez que j’attache de l’importance à l’identité de notre club et combien je suis attaché aux valeurs de solidarité de la commune. Didier m’a raconté votre histoire de chômage, et je souhaite vous proposer un challenge pour vous maintenir dans une dynamique active », il ajoute « puis les gens qui touchent le chômage en branlant rien de leur journée je ne supporte pas ça. ».

Après une heure de discussion je savais tout… Coach Remoulade pense que j’ai le potentiel et le profil pour succéder à Jeanine, présidente du club des supporters décédée en mars dernier d’une cirrhose du foie. Fidèle à sa rigueur, il souhaite même que je le développe l’association afin de lui donner un statut en accord avec l’ambition du club. Selon lui, l’association pourrait même avoir un employé en contrat quand nous atteindrons la CFA2. J’admire ses compétences de manager, et sur l’instant me demande s’il n’a pas déjà dépassé Guy Lacombe.
Bien que je n’aie jamais eu aucune famille, j’aurai pu accepter la proposition de ma boite d’aller travailler à Baise, en Chine. Mais à l’écoute de ce projet, la réflexion ne se pose même plus. Coach Remoulade me rappelle que grâce à ce club j’ai su construire une famille, et m’offre un projet professionnel inespéré. J’accepte immédiatement cette proposition qu’il ne souhaite pas officialiser dès maintenant.

De retour chez moi, je n’arrive même pas à me concentrer devant Attention à la Marche. Mon esprit fusionne d’idées. J’ai l’impression que monsieur Remoulade m’a transmis son ambition. En plus, je ne me sens plus seul. Je me sens beaucoup plus entouré, beaucoup plus important, comme si j’étais plus fort et moins invisible.

Ayant voulu fêter ça l’après midi, je ne mets au travail que le mercredi. Mon conseiller Pôle Emploi n’a rien compris à mon projet, mais ça m’étonne pas. Pôle Emploi ça doit être encore un truc de francs-maçons qui veut nous enfermer dans nos cases ; le coach m’avait prévenu.
Mon rendez-vous à la banque, où je souhaite emprunter 400 euros pour donner un nouveau départ au Club des Supporters, se déroule lui aussi très mal. Monsieur Monti, le conseiller qui me reçoit, à peine 25 ans, me dit très vite « non mais vous vivez dans quel monde monsieur Gros-Dare ? Il serait temps de comprendre les codes et le fonctionnement de notre société. Vous avez un dossier banque De France et vous croyez qu’on va vous donner 400 euros pour un club de ploucs ?! ». Malgré les propos humiliants de ce gamin fraichement muté à Renardin, je décide de ne pas lui mettre de coup de boule. Je représente l’image du club dorénavant, je dois faire attention à la médiatisation et maitriser mes crises de nerfs. Pas grave, je ferai preuve de créativité ; le coach aurait honte que j’abandonne au premier obstacle.

C’est le vendredi soir en début d’entrainement, que coach Remoulade m’a fait venir auprès de l’équipe pour me présenter officiellement. Je n’avais pas été aussi fier de moi depuis ma finale du Juste-Prix. Fidèle à l’image de bon ptit gars que j’ai d’eux, l’équipe m’a très bien accueilli poussant même la complicité à des « Gros-Dare t’as un ptit dare », « Jean-René c’est ton foie qui va y passer cette fois ! ». Je suis touché par ces nouvelles preuves de d’attention, d’autant qu’ils me proposent de les accompagner au Crazydisco après leur séance.
Cette soirée en boite de nuit fut intense. J’ai senti que j’entrais dans un nouveau monde, celle d’une personne importante à Renardin, et proche des grandes figures locales tels que monsieur Remoulade, Didier, Florent, Nelson, etc. Je n’ai d’ailleurs pas réussi à boire plus d’une bouteille tant je me sens investi par ce projet.
Même la présence de monsieur Monti n’a pas atteint ma joie. En plus Guyvaldo à qui j’avais raconté l’histoire, a réussi à baiser sa ptite amie dans les WC. Et après, une fois revenue avec nous, il m’a demandé de l’accompagner, puis avec fierté il a jeté la culotte de madame sur monsieur Monti en lui disant « Tiens, t’apprendras les codes et le fonctionnement de chez nous. ».

Cette fois c’est sûr, je me sens moins seul. Demain j’irai juste acheter mon dentifrice, et je me reposerai pour être en forme dimanche. Car dimanche sera un moment important dans ma vie : mon premier match dans ma nouvelle peau.

1 a réfléchi à «Au courrier du coeur : la semaine où la vie de Jean-René Gros-Dare a basculé.»

  1. C’est émouvant tout ça. Et rien que pour savoir si tu vas enfin l’acheter ce dentifrice je lirais le prochain épisode .

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