L’apprenti footballologue analyse le montage télévisuel du Clasico

Il est de retour et il est énervé.

L’apprenti footballologue analyse le montage télévisuel du Clasico

 

Exceptionnel à bien des égards, le Clasico entre le Real de Madrid et Barcelone a été le théâtre d’une expérience télévisuelle poussée à son paroxysme : le flux continu absolu. Vendu comme l’un des matches de la décennie, l’affrontement se devait être exceptionnel. Monté en épingle de toutes parts, il ne devait pas, il ne pouvait pas décevoir. Et quand le terrain ne répond pas, il reste toujours le montage pour faire en cabine ce que les joueurs ne font pas sur le terrain.

 

La théorie a déjà été mise par écrit de différentes manières, mais on ne peut se refuser à parler d’un sujet déjà bien traité quand celui-ci n’est pas suffisamment mis en lumière. La répétition ne vise alors pas à tendre vers l’excellence stylistique et analytique, mais plutôt à populariser le sujet. Ici en l’occurrence, la manière dont le football est mis en image.

Bien sûr, tout le monde est au conscient du fait que les ralentis se multiplient, que ce soit sur les fautes ou les hors-jeux, que l’on voit de plus en plus régulièrement de gros plans des acteurs du match, et que les retours au jeu se font parfois trop tard. Ainsi voit-on souvent un tir apparaître subitement à l’écran alors que l’on avait quitté tout ce petit monde sur une faute dans le rond central. Que s’est-il passé entre temps ? Bonne question. Peu importe, il n’y a pas eu but. Et l’on a bien vu que l’entraîneur faisait une moue de désapprobation suite à une décision arbitrale. L’analyse tactique du match en sera amoindrie, mais la grande histoire autour de la partie n’en sera que renforcée.

Là où les championnats nationaux offrent souvent des rencontres pleines de rythme, celles de Ligue des Champions s’appuient sur un socle tactique, où on avance prudemment ses pions pour ne pas se retrouver mat au bout de quelques minutes d’une double confrontation. Ainsi, tout est plus lent, réfléchi. Dans une opposition entre deux équipes qui se connaissent parfaitement, à la forte rivalité, à une marche de la finale, et dans un contexte où l’une des deux formations affiche clairement une volonté conservatrice, tout laisse à penser que de rythme fou il n’y aura pas.

Faux, répond la télévision. Une affiche comme celle-ci ne peut pas décevoir. Ce n’est pas un Nancy-Arles disputé en plein hiver, mais un match qui doit faire l’histoire, la grande si possible. Alors on utilise toutes les ficelles disponibles pour exagérer ce qui se passe sur le terrain. Jamais, pendant 92 minutes et 52 secondes, il n’y aura de temps mort. Chaque arrêt de jeu est ponctué de plans n’apportant strictement rien au jeu. Si la première touche, intervenant après vingt secondes, voit le plan rester fixe, la suite n’est qu’une surenchère bouffonne. Première faute après quarante secondes de jeu, l’image se fixe sur Pedro –auteur de la faute- pendant exactement six secondes. On le voit faire marche arrière à reculons. Puis la faute est montrée au ralenti. Une faute indiscutable mais sans la moindre violence ni grand intérêt. Retour au jeu pile pour le coup-franc. Quelques secondes plus tard, Villa emmène la balle en touche. Juste le temps de montrer en gros plan Villa puis Pepe. Ouverture trop longue du Portugais dans les pieds de Valdés, celui-ci réapparaît en plan serré, suivi d’un Ronaldo pas encore essoufflé, observant passionnément ce qu’on devine être Valdés faisant un contrôle.

La farce durera toute la partie. Jamais, diable, le spectateur ne verra un joueur aller chercher la balle, la ramasser, et la remettre en jeu. Non, pendant que le temps de jeu effectif s’arrête, les plans se multiplient. Ralentis de faute, sous des angles approximatifs voire clairement fantaisistes, gros plans sur des joueurs ne montrant souvent aucune émotion particulière, sur des entraîneurs guère plus expressifs, sur le public et ses réactions, sur l’arbitre après une prise de décision. Ici, la continuité importe peu, la partie n’est qu’une succession de scènes. Chaque scène, l’espace-temps entre deux actions de jeu, est ponctuée de réactions. Passe ratée ? Vite, montrons la tête que tire son auteur et son destinataire. Faute litigieuse ? Voyons si l’arbitre avait un air sûr de lui au moment de siffler, comment réagissent les deux camps, les entraîneurs… et allez soyons fous, le public. Ben oui, faisons la totale. Après tout, le football est participatif. Etonnamment, une conclusion s’impose : l’auteur d’une faute et ses coéquipiers sont généralement contre la décision, ses adversaires protestent qu’il s’en tire à si bon compte, l’arbitre convaincu qu’il a fait le bon choix, et les tribunes du côté de l’équipe qu’elles supportent. On peut d’ailleurs faire de ce schéma un modèle presque intangible. Il est en effet assez rare que l’on se plaigne d’obtenir la faute, que l’on blâme son coéquipier de ne pas avoir su éviter l’obstruction adverse, que l’on demande à l’arbitre d’expulser son coéquipier, ou que ce dernier tire à pile ou face la couleur du carton en transpirant à grosses gouttes.

Pourquoi dès lors un montage aussi agressif ? La logique mercantile ne doit pas être oubliée. En proposant une dramaturgie épique à l’évènement, les médias s’autoalimentent, permettant à ses analystes en tous genres d’aller manger à tous les râteliers de l’analyse péremptoire et incomplète. Plus facile de parler pendant des semaines de la validité ou non d’un carton que du rôle des différents maillons d’un dispositif tactique. Et tant pis pour ceux qui aiment le football pour ce qu’il est comme sport, ceux-là, que beaucoup considèrent comme étant pisse-froids, pourront toujours rester dans leur logique prétendument élitiste. La plèbe a le pain et veut désormais du sang et des jeux ? Pas compliqué de donner aux voyeurs ce qu’ils attendent. La logique individuelle prend définitivement le pas sur celle d’équipe. Lancer le débat sur Messi et Ronaldo permettra de vendre plus de pintes et de papier que s’il était question du rôle du gardien de but dans le jeu de passe barcelonais, ou de celui de Xabi Alonso dans l’assainissement du jeu de relance madrilène.

En abrutissant le spectateur, la réalisation télévisuelle donne aux gens les clés de portes closes. Le super-ralenti en contre-plongée d’un duel au milieu de terrain n’apprend rien à celui qui regarde, il le prive des premiers mouvements de l’action suivante au profit d’un moment qui n’a jamais existé sous cette forme (la vie se déroule à vitesse réelle, pas à vitesse Doc Gyneco). La multiplication de ces ralentis spécieux, de ces gros plans sur les vedettes de cette tragédie moderne, permet ensuite de vitupérer des comportements individuels et de controuver sans honte en extrapolant des passages ambigus et sans interprétation univoque. Arrivé presque au bout d’une logique ayant pour beaucoup contribué aux diatribes contre les arbitres et à la starification des joueurs puis des entraîneurs, la télévision en arrivera-t-elle un jour à banaliser ce que la presse espagnole expérimente déjà (montages photos, trucages vidéos) ? Le mur arrive mais l’indifférence règne. Tu veux du jeu ? Ta gueule, ce soir c’est thriller en prime-time.

30 thoughts on “L’apprenti footballologue analyse le montage télévisuel du Clasico

  1. oula ça cogne ….
    est très frappant également le fait que barca et real se rencontre quatre fois en 18j jours, dont le stade des demi finales de C 1, alors que cette compétition organise deux tirages au sort entre la fin de la phase de groupe et la finale…. (la finale ne représentant qu’une soirée à forte audience quand une demie finale en présente deux fois plus, bien s^r)

    alors les médias ont ils saisi une opportunité d’une affiche rare ou sont ils à l’initiative d’un calendrier herculéen ?

    the show must go On and ON and on and on …

  2. Excellent billet, les cdf avaient déjà analysé ce phénomène et en effet c’est de plus en plus calamiteux.

  3. @héhé

    Tu sous-entendrais que les médias manipulent les tirages au sort ? Je n’y crois pas.

    En LDC, deux clubs du même pays ne peuvent pas se rencontrer en 8e. Pour le tirage des 1/4 il y avait une chance sur 3 qu’ils se rencontrent en demi, au final c’est assez élevé (sinon ils auraient soit joué en 1/4 soit une potentielle finale, de toute façon à un moment où a un autre il y aurait eut un gros coup médiatique).

    Sinon, excellent article.

  4. Que ajouter de plus ? L’avis de Patrick Lelait (aucune idée de l’orthographe de son nom, et j’ai la flemme de chercher).

  5. Pareil que Drex.

    Joli papier de l’apprenti qui fait bien de s’aérer de temps en temps (peut être pour effectuer une vidange des tuyaux…)

    Les Cahiers pestent depuis un moment contre la  » godarisation  » de la réalisation, et je suis bien content qu’HJ leur emboite le pas.

    Mais bon, je me rassure comme je peux en me disant qu’en Espagne, c’est piiiire. La réalisation des matchs de liga est une farce, et finalement nous n’avons pas trop à subir de ces maux en France (Même si les émissions diffusent plus d’image de crampons fluo que de jeu)

  6. Merci jeune pad-thai-awan. Je ne peux que constater que souvent je me laisse prendre au jeu, alors que je milite pour un football plus footballistique.

  7. Merci d’exprimer par de jolis mots le fond de ma pensée sur ces classicos. Ca relève le niveau du débat Messi-CR7.

  8. Il y avait un documentaire sur Arte cet après midi qui parlait du football en général (une sorte d’initiation pour débutants, très mal présenté par John Cleese), et je sais plus qui disait (peut-être Dennis Hopper) que si le foot n’explose pas aux USA, c’est à cause du format (2 x 45 min) et de l’intensité de l’action. En fait ça ne correspondrait pas au marché, les médias veulent autant que possible des coupures publicitaires, et ils veulent que le spectateur soit scotché de bout à bout, donc il faut de l’action en permanence. Le basket et le hockey correspondent beaucoup mieux, d’ailleurs les matches de NBA sont coupés en permanence par des spots publicitaires, en plein milieu d’un quart-temps. Et ce sont des sports où les joueurs passent en permanence d’un camp à l’autre, il y a donc des actions toutes les dix secondes. Ne reste plus qu’à lancer un star-system et créer des produits dérivés, histoire de bien faire cracher les vaches à lait. Avec le foot, impossible d’imposer une coupure, un but peut arriver à n’importe quel moment, et il y en a que peu dans un match.

    Bref, reste la captivité à exploiter. Et malheureusement on dirait que c’est vers ça qu’on se dirige. Remplir le vide avec de la merde, histoire de surexciter l’individu devant son écran et le maintenir scotché à la chaîne télévisée qui attend avec impatience le coup de sifflet qui lui permettra de poser les produits de ses clients dans un peu d’espace de cerveau inutilisé.

  9. La télévision ne remplacera jamais le fait d’aller au stade. Ne nous laissons pas berner par tout ce qu’on veut nous faire avaler.

  10. Suis-je en train de rêver ? ça parle de Real/Barça et tout le monde est d’accord !

  11. @ADN: pourtant c’est pas faute de le répéter, le Real et le Barça c’est un ensemble de starlettes pour un championnat à deux équipes. Mais en général les gens préfèrent cracher sur ceux qui dénoncent ça pour parler d’anti-barcelonisme primaire.

    Le fair-play financier, qu’il nous a promis le Platoche. Peut-être que ça calmera les ardeurs des diffuseurs qui essayent de transformer le football en télé-réalité.

  12. Un peu comme le commentateur qui joui en voyant CR7 se préparer les jambes écartées a tirer un coup franc ( de merde )

  13.  » La multiplication de ces ralentis spécieux, de ces gros plans sur les vedettes de cette tragédie moderne, permet ensuite de vitupérer des comportements individuels et de controuver sans honte en extrapolant des passages ambigus et sans interprétation univoque. »

    Mon passage préféré

  14. C’est malheureusement vrai ce que tu dis.
    Par contre je ne vois pas vraiment où est le problème. Je préfère être captivé par des images en super-ralentis (oui, c’est du spectacle), que de voir le joueur aller chercher la balle en touche.
    En fait tout ca faut pas aller chercher bien loin, le consommateur aujourd’hui veut toujours plus (plus rapide, plus dense, plus spectaculaire…). On nous donne ce que l’on demande.
    A l’heure actuelle, voir un match sans ralentis, sans gros plans, sans montage de pré-match pour chauffer un peu, et sans montage de post-match pour pouvoir se plaindre de l’arbitrage…ca n’a plus vraiment de sens. Surtout une telle affiche.
    Je vais certainement dire ce que très peu ici pensent mais autant de starlettes sur le mème terrain c’est ennivrant. Bien plus qu’un Nancy-Arles. Et j’aime beaucoup le foot, le beau jeu mais surtout les joueurs surdoués, les tactiques de guerre…et pour cela pardonnez moi mais il n’y a pas grand chose de mieux qu’un Clasico.

  15. Merci l’apprenti pour cet article, mais mon avis est plus nuancé.

    Ok pour limiter (supprimer ?) ces super ralentis qui n’apporte rien au téléspectateur (si ce n’est quelques sourires quand on voit la gueule d’un joueur en plein effort).

    La réalisation d’un match dépend beaucoup de l’intensité de celui-ci. Dans un match sans temps morts, le diffuseur n’a pas à meubler avec des ralentis plutôt inutiles ou des gros plans sur le supporter torse nu.
    Par ailleurs, montrer le latéral gauche chercher le ballon 5 minutes avant de faire sa touche n’a également aucun intérêt.
    Enfin, dans le cas présent, le classico est l’un des matchs les plus regardés de la saison. Il s’agit donc à la chaîne de montrer l’étendue de ses capacités de production, gadgets, révélateurs, etc… Les classico font office de « vitrines technologiques ».

    Pour résumer mon point de vue : dans un match où il ne se passe rien entre deux temps de jeu, je ne vois pas pourquoi on devrait se passer de ses effets de réalisation. Si certains ont trouvé ce classico chiant, je n’ose imaginer ce que ça aurait pu donner avec une caméra fixe qui suit la ballon pendant 90mns.

  16. Putin, tu es dans le vrai, apprenti footballologue!
    les diffuseurs vendent un produit, qui doit etre attractif. Donc bandes annonces à gogo genre blockbuster, puis on enflamme la moindre action à grands coup de ralentis. Enfin, une fois le match terminé, on cherche la moindre erreur individuelle, que ce soit joueur ou arbitre, car faut pas se leurrer, tu peux gagner autant que tu veux par mois, une telle pression te pousse à l’erreur (petage de plomb et tu te prends un rouge ; erreur d’appréciation pour l’arbitre), et on l’analyse, la décortique… Puis on attend quelques retours via les confs de presse et on analyse ca encore et encore. Entre temps, les rumeurs sont lancées sur le net et on analyse ca aussi…
    je vous conseille un livre : le milieu du football. Denis Robert

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