ROMAIN MOLINA : ENTRETIEN AVEC UN GLOBE-CONTEUR – PARTIE 1

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« Kermorgant, il a deux Gignac dans chaque jambe ».

Loin des terres de l’excellent Tristant Trasca, au Royaume-Uni, il existe également des terrains, des parcours, des expériences qui méritent d’être mieux connus. Oui, même au pays du foot patati patata, avec toute la couverture médiatique qui va avec. Depuis des années et en parallèle de ses activités de journaliste, Romain Molina se démène pour vous faire découvrir ces histoires : d’abord à travers son blog sur le site de L’Equipe, Kick-Off, puis désormais sur Hat-Trick.fr qu’il a développé lui-même avec une équipe de passionnés afin de promouvoir tous les footballs anglais. Oui, vous avez bien lu le pluriel : Romain, son truc, c’est de s’intéresser même à ceux qui n’intéressent pas les grands médias. Et comme le mec aime se faire souffrir, il a même poussé le truc jusqu’à écrire un bouquin. Oui, vous savez cet objet du XIXe siècle. Pour Galère Football Club, Romain a réalisé onze entretiens de baroudeurs du football, de mecs qui ont enchaîné les faux plans, les magouilles du milieu, le chômage avec également parfois de bons moments dans des clubs pourtant improbables. Romain Molina, c’est un type qui aime donner des exemples : là il en a donné onze histoires de montrer la variété des hommes et des parcours qui se cachent derrière le terme footballeur. On a donc été lui poser des questions pour qu’il nous raconte plein de trucs intéressants. Première partie de notre long entretien.

Bon, Romain, on va commencer par le commencement, on va parler de ce qui accroche en premier à savoir le titre de ton bouquin. Galère Football Club, ça rappelle pas mal d’autres trucs livres sur le football (et pas forcément des bons d’ailleurs…)

RM : Ouais, c’était un peu l’idée. Déjà la première chose, c’est que je suis nul en titres. Complètement nul. J’avais pas spécialement d’idée là-dessus… Enfin si, j’en avais quelques-unes mais je me suis dit que c’était pas mon métier, l’édition. Il y a quand même un but commercial derrière, l’utopie c’est bien, mais ça va deux minutes. C’est pas ça qui va te faire vivre à la fin du mois (même si je suis un grand utopiste). Donc quand on m’a proposé le titre, je me suis dit : c’est des professionnels et j’ai une totale confiance en eux. Et en même temps, ça décrit pas mal le livre. J’aime bien le terme « galère ». C’est vrai que l’expression « Football Club », ça clichetait un peu. Certains vont être dans l’assimilation, avec le bouquin de Riolo par exemple. On pense tout de suite à Racaille Football Club plutôt qu’à Dieu Football Club de Nicolas Vilas. Mais bon, c’était leur idée (chez Hugo Sport, ndlr), j’ai trouvé ça plutôt pas mal. J’ai été plus chiant pour la couverture. A la base, ça devait être l’ancien stade d’East Fife (club de quatrième division écossaise de Methil). Il est à côté de la mer mais aussi à proximité d’une centrale électrique, qui a été démantelée il y a pas longtemps. On avait une photo, mais pas de très bonne qualité. On a contacté le club et ils ont tout fait pour retrouver le type qui avait pris la photo, sans succès… Donc voilà, pour le titre, il faut savoir rester à sa place.

Nan parce que je me disais que c’était étonnant de prendre quelque chose d’aussi connoté pour un contenu aussi particulier…

RM : C’est vrai que c’est connoté, mais il faut que ça le soit un minimum : le contenu ne l’est pas du tout, je m’adresse à une niche. Quoique dans un certain sens, ça peut être considéré comme grand public parce que je parle de foot de manière franche et c’est complètement inédit aujourd’hui. La franchise s’est évaporée, tout est dédié à l’image désormais. On aurait pu faire du buzz facilement, avec Christian Nadé. T’as lu le bouquin donc tu sais. Quand je vois ce que les mecs font avec Amaury Leveaux et le dopage, alors que c’est évoqué sur deux lignes (dans son livre Sexe, drogue et natation paru fin avril)… Là, il y en a beaucoup plus sur le dopage par exemple.

Mais c’était pas le but, le buzz je suppose.

RM : Jamais ! Surtout pas de prostitution intellectuelle, je préfère retourner vendre des fruits et légumes. Sans problème. Pour moi, c’est la moralité qui devrait être juge de paix entre les hommes, pas le statut, l’argent ou que sais-je. Je suis quelqu’un de fond, c’est un livre de fond. Le titre peut-être pas, mais il faut aussi attirer et l’éditeur sait ce qu’il fait. Ils ont prouvé qu’ils pouvaient pousser des livres de fond, un ouvrage traduit sur le penalty (Onze Mètres – La Solitude du tireur de penalty), etc. Je vais le flatter, mais Bertrand Pirel (directeur du développement chez Hugo Sports, ndlr), la sensibilité qu’il a dans son métier et dans le sport, rien que ça, tu écoutes très attentivement ce qu’il te dit et tu le respectes. Pas comme beaucoup de journalistes que j’ai croisés, des chefs de rubrique ou autres, complètement déconnectés de la réalité, dans leur tour d’ivoire. Je vais te donner un exemple. J’étais au siège de L’Equipe et j’avais besoin du numéro de Jean-Alain Fanchone pour un portrait sur Gianfranco Zola. On m’a dit de demander au responsable de la rubrique foot de l’époque, Sébastien Tarrago. Il me fait en rigolant, avec beaucoup de mépris : « Huh, c’est un monde de requins ici, faut se débrouiller ». En me prenant pour la dernière des merdes. Ce genre de journalistes, je vais pas les écouter, je pense qu’ils salopent la profession.

Donc avec l’éditeur, aucun problème, même avec un contenu aussi original? On t’a pas demandé de changer quoi que ce soit ? Le fait que tu sois en Ecosse n’a pas posé de souci par exemple ?

RM : Je ne les ai pas rencontrés avant que le livre soit sorti ! Mais la confiance qu’ils m’ont donnée… Le respect pour mon travail… Quel pied j’ai eu, quel luxe ! J’ai pu faire ce que je voulais, aucune censure rien. Le seul truc, c’est Bertrand Pirel qui voulait Jérémy Funès dans le bouquin, parce que c’était un coup de cœur qu’il avait eu.

Question large toujours : c’est quoi ta motivation pour faire ce bouquin, le but ? Tu as Hat-Trick, tes autres activités de correspondant, qu’est-ce qui fait qu’à un moment tu veux te lancer dans l’écriture d’un livre ?

RM : Il y a deux choses. La première, c’est Philippe Auclair. J’avais fait l’interview de Joslain Mayebi et pour moi c’était un OVNI. Parce que balancer ce qu’il balance… Le plus marrant étant qu’on a fini à 1h30 du matin, avec son téléphone qui déconnait depuis Wrexham, c’était exceptionnel. Joslain, son téléphone, ça a jamais marché ! Comme les avions : toujours deux jours de retard ! Bref, j’ai envoyé le papier à Philippe pour savoir ce qu’il en pensait. Il m’a dit : « The Blizzard » (magazine trimestriel britannique qui tente de promouvoir une vision plus profonde du football et un modèle économique différent, le pay what you want, ndlr). Il m’a dit qu’ils le voulaient à fond. Mais il fallait le traduire et j’ai pas le niveau pour le traduire, c’est un métier. Philippe m’a donc dit que ça correspondait aussi à un format livre. J’ai quand même proposé Joslain Maiyebi à L’Equipe Explore (grand format du site web du quotidien, ndlr). On m’a gentiment dit de retourner en Écosse, que ça impliquait quand même une idée visuelle et graphique, etc. Je peux comprendre. L’idée du livre a continué de me trotter dans la tête, j’ai eu des contacts avec la maison d’édition Hugo en avril-mai 2014 et voilà. Ça dépassait le foot, c’était vraiment des parcours de vie, je pense que c’est ce qui les a intéressés. Dans le même temps, j’ai refusé trois-quatre propositions alimentaires sur un an et demi. J’ai pas de famille, j’ai eu la chance de travailler avec mes parents sur les marchés depuis que je suis chiard, et donc de mettre de l’argent de côté. Histoire de pouvoir rallier quelque chose ensuite. En plus, je suis pas vraiment dépensier. La rigueur dans la vie, ça peut te servir, la preuve. CNN m’a permis d’avoir des moyens, certes… Mais voilà à un moment, il faut vivre un peu. Je me suis dit, les livres, ça me passionne, surtout les livres britanniques. Depuis septembre, j’en ai lu douze ou treize, dans tous les domaines. J’ai envie de créer quelque chose qui n’existe pas encore. Je crois que je suis sur un créneau qui existe pas. J’ai envie de m’accomplir. Des fois, on me dit « T’es journaliste et écrivain ». J’ai du mal à me définir comme journaliste. J’ai pas de carte de presse, j’ai l’impression d’être un hurluberlu. Et puis chacun sa définition du métier. La seule chose qui devrait être la base du journalisme, c’est l’éthique et la morale, comme on disait tout à l’heure. Ce qui n’existe quasiment plus. Donc le livre c’est aussi une solution professionnelle pour moi. Aujourd’hui, je le vois comme un chemin, une voie à explorer, histoire de me créer mon propre poste. Aujourd’hui, qui est auteur foot ? J’ai envie de réussir par mes propres moyens, avec mes propres créations. Si j’ai la chance que les maisons d’édition me soutiennent, ce sera un incroyable bonheur. Mon idée, c’est d’être heureux. Le bouquin, c’est un accomplissement et ensuite ça te permet de vivre.

Depuis que j’ai commencé dans ce métier, mon idée c’est de raconter des histoires. Un journaliste devrait raconter des histoires, surtout dans le foot. A force de se prendre trop au sérieux… Je veux dire quand j’entends des mecs penser que tout s’explique de manière rationnelle… Faut dégonfler quoi. C’est des gens qui ont jamais fait de sport de leur vie, ou très mal. Je te redonne un exemple que j’ai déjà donné à Outsider pour te montrer pourquoi je serai jamais là-dedans : un match de Lyon, époque Bastos. Un mec que je connaissais était juste derrière le banc. Réveillère et Bastos s’insultaient constamment. Bastos sort. Fin du match : on analyse ça comme un coup de génie de Rémi Garde ! Non, rien à voir. Donc arrêtons de vouloir analyser tout ça, de vouloir faire Madame Irma. On est pas dans les vestiaires et on peut pas expliquer rationnellement un sport de mecs qui courent derrière un ballon. Tu peux pas faire des théories aussi fumeuses ! Tu peux parler un peu tactique, etc. Mais t’es pas dans les vestiaires. C’est souvent des types qui n’ont pas de connaissances chez les joueurs, qui sont complètement déconnectés de la réalité. Attention, je ne dis pas qu’il ne faut jamais parler de tactique, surtout pas. C’est aussi intéressant et du fond.

Toi, tu préfères mettre l’humain au cœur du truc.

RM : Mais bien entendu ! C’est du sport putain ! C’est du sport ! Et on se prend au sérieux là… Mais dégonflez putain. Bon attention, le sport c’est un milieu dégueulasse aussi.

Oui j’allais te dire, « C’est du sport », mais y a quand même des gars dans le bouquin qui passent très près d’être SDF. Plusieurs fois dans le livre, les joueurs disent que c’est du sport mais pas seulement.

RM : Clairement. C’est un parcours de vie. Quand j’ai commencé les entretiens, j’ai mis Sacha Opinel (défenseur français qui a débuté à Cannes, Lille, puis Ajaccio avant d’atterrir en Ecosse) en ouverture, qui a bouffé la pelouse tellement il était « braisé ». « Mon sponsor Romain, c’était un pub ! Tous les soirs je buvais ! Olalala, j’avais la tête comme un citron. J’étais braisé complet ! ». Sacha Opinel, c’est un type exceptionnellement drôle, cousin par alliance de Cantona. C’était la première fois que je faisais un entretien comme ça . Je me suis dit que j’allais le laisser parler pour qu’il se raconte lui-même. Quand je fais un entretien, je prépare rien. Je sais ce que je vais dire mais c’est une discussion. Ce qui m’intéresse, c’est les détails, un entretien intimiste, qu’on apprenne quelque chose, qu’on sorte moins con à la fin du papier, qu’on voie réellement ce que c’était. Et puis insister sur l’humain, ce qu’il y a autour du football, c’est super important. Parce qu’aujourd’hui, quand je lis une interview… Bon, on va mettre de côté SoFoot, le magazine, qui je pense fait bien son boulot, avec l’interview de Verratti par exemple. Mais en France, dans notre milieu (et on est sûrement un peu responsables), dès qu’un truc est dit de manière franche, c’est la cacophonie, c’est ridicule. Alors que les mecs n’ont rien dit de spécial.

Est-ce que c’est pas à la hauteur de la thune que l’industrie brasse ?

RM : Bien sûr ! Et puis si on connaissait la vérité, on se détournerait du football, je pense. Personne n’achèterait le journal. Si on connaissait les ambiances dans les rédactions… Donc moi, j’en avais marre de lire ces interviews chloroformées. Après, il faut pas oublier que les joueurs et les entraîneurs sont usés par la tireuse médiatique. Je les comprends : toujours les mêmes questions, tu dois toujours te contrôler, c’est super compliqué. Mon idée aussi c’était de voir des mecs qui ont quelque chose à dire mais à qui on s’intéresse pas forcément. En plus, ils sont contents de faire ces interviews. Pour moi, c’était avant tout une découverte humaine. Demande à n’importe quel journaliste ce qu’il préfère, il te répondra que c’est interroger des mecs. C’est ça qui m’intéressait vraiment et je pense que ça se prête plus à un format durable. Parce que c’est pas n’importe quoi non plus qu’on me confesse.

Comment t’as choisi les mecs à interviewer ?

RM : D’abord je voulais créer une vraie équipe. Pour la symbolique. Je suis un peu utopiste… Un peu con aussi, donc ça allait bien. Je me suis dit que j’avais vraiment des pépites dans les entretiens que j’avais faits : Joslain, Yann, son histoire est géniale… Mon éditeur m’a dit qu’il y avait vraiment des trucs énormes. Il y a aussi un truc tout con, c’est que, pour confesser ça, il faut que les mecs soient en confiance. Et il faut les trouver. Et souvent ça prend du temps. Quand on me demande « Combien t’as mis de temps pour écrire ça ? », je réponds que c’est une histoire de réseau, sur des années. Parce que les numéros, je le rappelle, personne me les a jamais donnés. J’ai quelques connaissances qui m’ont aidé mais je suis pas allé dans une rédaction pour avoir les numéros. J’ai pas fait comme tous ces tocards qui pensent révolutionner le monde en parlant des transferts alors qu’ils ont fait un stage, qu’on leur a donné tous les numéros et qu’ils ont échangé quelques SMS avec Vincent Labrune ou qui sais-je… Bref, pour les joueurs je voulais mettre des gars que je connais, des bons mecs. J’avais peut-être des histoires improbables mais…

T’as pas mis les trucs les plus improbables en avant quoi.

RM : Il y a quand même un mec en Irak ! Je voulais couvrir un peu toutes les zones géographiques. On me demande pourquoi il y a beaucoup l’Angleterre et l’Écosse : tout simplement parce que mon réseau passe par là-bas. […] Mais je voulais aussi couvrir toutes les arcanes du foot, c’est-à-dire le dopage, les excès, les matchs truqués, les blessures, le doute et la fragilité. C’est une mise à nu, ils ont un courage fou. Pour confesser ça à un mec que tu connais quasiment ni d’Eve ni d’Adam, soit t’es un illuminé, soit tu donnes ta confiance à la personne et ça, pour moi c’est le plus gratifiant dans mon livre. Le reste, c’est accessoire. Je sais que ce sont des gars qui ont déconné parfois, mais humainement, la confiance qu’ils m’ont donnée, c’est un honneur exceptionnel. Ce que j’aime pas, c’est que certains vont les snober parce qu’ils ne sont pas connus. Pourtant, un Yann Kermorgant, il a plus de talent que 95% des attaquants de Ligue 1. Je vais le répéter, Kermorgant, il a deux Gignac dans chaque jambe. Et un cerveau.

Donc vis-à-vis de ton éditeur, le fait qu’ils soient pas connus n’a pas posé de problème ? On t’a pas dit « Mets-en un ou deux dont le nom va plus parler aux gens » ?

RM : Quand je sortais le nom d’un mec improbable, Bertrand Pirel me disait : « Romain, tu me fais rêver ! ». C’est un illuminé. Aucune pression, rien, j’ai eu carte blanche, ils m’ont fait totalement confiance. Je voulais tous les postes, donc j’ai dû éliminer certains trucs. J’ai dû faire certains entretiens en urgence. Il y en a sept complètement exclusifs, plus celui de Funès qui a été rallongé pour l’occasion. L’histoire de Yann Kermorgant, comment ne pas la mettre ? Là aussi j’ai beaucoup accroché à sa franchise.

Justement, il y a un aspect super intéressant dans son entretien, même s’il en parle finalement assez peu, c’est la maladie lourde dans la vie d’un sportif de haut niveau.

RM : J’ai pas voulu insister. C’est une question de respect, j’ai pas voulu m’immiscer dans des détails aussi intimes, surtout que ce sont des souvenirs douloureux. Mais il en a un peu parlé : les bleus à son premier entraînement, etc. Ça montre le mérite de ce mec. C’est aussi ce que je voulais montrer : des bons gars, comme je t’ai dit, c’était important. Aucun connard, ça m’intéressait pas. Dans le même temps, je voulais montrer ces gens pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire que ce sont leurs expressions, leurs phrasés. Et j’ai l’impression qu’on les voit terriblement humains et même parfois terriblement fragiles. Parce que finalement une carrière se joue sur rien. T’es sur un fil et tu peux tomber du jour au lendemain, sans rien, avec juste tes peurs et tes doutes. Et c’est peut-être ça qui fait l’originalité de Galère Football Club, c’est que t’as pas de mecs aigris qui mettent ça sur le dos du système.

Comment se passent les entretiens ? Tu les laisses parler, tu réorientes la conversation de temps à autre ?

RM : Alors il faut savoir que je ne les ai pas tous vus. On a fait ça aussi par Skype et par téléphone. Jamais de mail. J’ai vu Chris Mboungou, Bilel Mohsni qui a même appelé Ismaël Bouzid pour faire les présentations vu qu’ils sont potes. J’ai vu aussi Funès. Nadé, qui a quasiment pleuré à la fin de l’entretien, il était ému… Il y a une heure et demi de off pour lui. Enfin, à la base, il n’y en avait pas mais pour moi c’était tellement fort, j’ai censuré énormément de trucs. Et c’est le seul à qui j’ai envoyé son entretien avant. […] Quand je viens pour faire l’entretien, je sais de quoi on va parler, je sais ce qu’ils ont fait, les anecdotes, etc. On commence depuis les débuts, je relance énormément quand je veux des détails. Ça se fait au feeling. Je vais leur demander comment était la bouffe par exemple. On rigole beaucoup. C’est des discussions de potes, hein. Je pense que ça se sent dans le ton, les mecs sont en confiance. Après, je les ai pas pris en traître. Ce qu’ils m’ont avoué… Aujourd’hui, avec tout ce que j’ai, je peux briser des carrières et je peux me faire honnêtement… des dizaines de milliers de livres avec les tabloïds. Mais on en revient au même point : qui tu es au fond. Et j’aime bien me regarder dans le miroir le matin pour voir si mon oreiller m’a bien coiffé. Donc mon choix était vite fait.

Est-ce que ces mecs-là sont des cas à part, ou est-ce que leurs trajectoires sont assez récurrentes dans les divisions inférieures ?

RM : Aller en Irak, non, c’est rare… Je pense que l’image qu’a le grand public du footballeur, c’est une niche en réalité. Si tu prends l’ensemble des salariés, une minorité est millionnaire. T’es pro jusqu’en National en France. Mais même en CFA, t’es footballeur. On va pas compter ceux qui sont en DH ou complètement amateurs mais ce sont ces gens-là l’essence de la profession. Ils font la même chose que les autres. La différence, c’est une question d’argent, de médiatisation, de niveau sportif aussi bien entendu. Mais une carrière, ça tient un peu à rien, un piston, un truc. Y a des mecs… Comment t’expliques que Rémy Vercoutre soit en Ligue 1 ? Parce que c’est un leader de vestiaire ? Va demander aux mecs de l’OL ce qu’ils pensent de lui ! C’est l’exemple parfait : un mec aigri, « les jeunes ci, les jeune ça », il critique tout. Et quand ses gamins venaient au club, ils ne disaient bonjour à personne. Cette incohérence dans le propos, cette hypocrisie, j’en ai marre. Le mec a eu un comportement absolument scandaleux au moment où Lopes a pris sa place. Tu peux pas avoir le double discours, critiquer les jeunes alors que tu te comportes de manière aigrie, carriériste et immorale.

Sur les parcours…

RM : Il y en a quand même beaucoup qui ont des trajectoires bizarres. Je peux te citer Damien Mozika, qui a été formé à Nancy et qui a fait deux ans à Téhéran. Il s’est pété deux ou trois fois le genou, il a joué à Scunthorpe aussi. C’est quand même assez original. En fait, y a tellement de choses qu’on ne sait pas dans le foot, notamment en France, par absence de fond et de volonté de comprendre, je pense. Je crois qu’il y a une part de fainéantise notamment chez les diffuseurs, qui vont te dire : « C’est pas ce que les gens veulent ». Peut-être que la « masse » ne veut pas ça, mais du coup, tu oublies tout le reste, tu fais une discrimination au profit des intérêts économiques. On n’élève pas le niveau. Si les gens avaient conscience de tout ça, ils se diraient que ces joueurs sont des cas parmi tant d’autres. Tandis que là, ils passent pour des OVNIS. Bon […] tous les joueurs ne vont pas tout te raconter, mais ils ont tous des histoires incroyables. Je vais t’en raconter une, qui s’est passée en National (je garde le nom du club et du joueur). Le joueur en question mettait plus un pied devant l’autre sur le terrain, un alcoolique, mais c’était un des plus gros salaires du club. Donc son coach l’invite au PMU (véridique !) et lui paye une bière pour lui faire à l’envers, lui faire comprendre qu’il veut rompre son contrat. Le joueur refuse. L’entraîneur lui dit : « Ce serait bête que ta femme apprenne quelque chose … ». Ce à quoi le joueur répond : « La votre aussi coach ». Il lui a remis une tournée. Le week-end, il était titulaire. Ce genre d’histoires, il y en a plein. […] Je pense donc que des aventures comme ça, c’est l’essentiel de la profession. Peut-être pas autant de galères mais pas loin.

Mais aller dans des championnats quand même improbables (la Thaïlande, Chypre), c’est des décisions qui coulent pas forcément de source. Dans le bouquin, on a l’impression que les mecs prennent ces décisions assez normalement!

RM : Il y a une méconnaissance, je dirais. Humaine, par forcément liée au foot. Le niveau de géographie des lycéens est cataclysmique. Un exemple, à Glasgow, parce que je pense que ça dépasse la France : il y a eu un sondage, 8 types sur 10 interrogés connaissaient Cheryl Cole, 3 sur 10 connaissaient Hitler. Tout ça pour dire qu’il y a une méconnaissance on va dire culturelle. Je sais pas si ça vient avec l’âge, le fait de s’informer, etc. Certains sont naïfs aussi. Il y a énormément de naïveté. Quand les joueurs sont jeunes, souvent ils sont boostés par leur entourage, qui peut avoir une très mauvaise influence. Souvent, c’est pas le joueur qui prend les mauvaises décisions, c’est son entourage. Tu prends tous les parents qui veulent que leurs enfants fassent du foot pour devenir riches… […] Mais il y a beaucoup de choix qui se font par nécessité. Parfois, ils ont que dalle. Tu prends des Chris Mboungou ou même Bilel Mohsni qui a quand même été à la rue. Il y a aussi cette idée de l’aventure, certains sont des baroudeurs, ils aiment découvrir d’autres choses. Souvent aussi, les mecs n’osent pas demander. Je te dis, il y a une certaine naïveté, l’espoir que ça se passe bien. Tu te dis : « J’ai des garanties », et puis tu te retrouves comme Ismaël Bouzid, qui a eu droit à un chèque en blanc. Donc je dirais que ces choix se font par nécessité, par méconnaissance et surtout je crois par candeur. Les mecs que j’ai choisis dans le livre, c’est vraiment des amoureux de foot. Comment expliquer le chômage, la dépression de Chris Mboungou, qui se rase plus ni rien? Le mec aime son truc, il croit un minimum en son sport. Moi je trouve ça beau, c’est aussi un moyen de rendre hommage à ces mecs qui aiment vraiment le foot. On entend souvent aujourd’hui que certains ne sont pas passionnés et ne font du foot que pour l’argent. C’est vrai que s’il y a possibilité de gagner de l’argent, ils vont la saisir, normal. Mais eux, je pense que ce qui les motive surtout c’est de jouer au foot. Et le plus bel exemple, c’est Yann Kermorgant. Il reprend le foot quand même en DH à Vannes, le dimanche avec les potes et il est en Premier League l’année prochaine. Il y a plein d’exemples mais lui ! Au lieu de parler de… Je sais pas, des types comme… Fékir ou Thauvin ou que sais-je ; l’exemple dans tous les centres de formation, ça devrait être lui. Il a toujours été franc, c’est une grosse qualité. Il a toujours dit merde quand il le fallait. Il est très talentueux aussi, mais c’est un mec avant tout et il a joué pour être heureux, en ne lâchant rien, en restant lui-même. Il a réussi à être heureux.

La deuxième partie très bientôt…

Crédits photos : Charles Chevillard

11 thoughts on “ROMAIN MOLINA : ENTRETIEN AVEC UN GLOBE-CONTEUR – PARTIE 1

  1. Excellent, je connaissais Romain par Kickoff, tres heureux de voir deux de mes lectures footballistiques favorites se rencontrer!

  2. On peut avoir le pdf?
    Comme Romain Molina va palper grâce au choix éditorial, ce serait bon pour le karma et pas gênant financièrement (ça fait même de la pub hyper ciblée) de mettre à disposition le texte aux quelques pouilleux qui n’arrivent même pas à s’abonner à HJ.
    L’open data, ça c’est du marketing-3.0-parcequ’il-faut-bien-manger-mais-qu’on-a quand-même-des-valeurs.

  3. @Ménès2Society : Tu manques quelque chose bordel.

    @Roland : On comprend, tu fais comme l’écureuil avec les noisettes.

    @Viorel San : Ah il va palper avec le bouquin? Bien, tu connais ton sujet, le monde de l’édition, tout ça, ça saute aux yeux.
    Quant à ta dernière remarque, je pense pas que tenter de vivre d’un travail de qualité soit condamnable.

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