Routourne vers le futur : les 3 (anti-)héros de la CdM 1990

Notre historien Johny Creuz rejoint les rangs des partenaires particuliers du site

L’autre jour, je cherchais un fond sonore sympathique pour m’accompagner en voiture. Après être tombé sur Zaz, Tal ou toute horreur auditive de votre choix, je finis par tomber sur la fameuse radio « de débats ». (Enfin bon, mon voisin teubé argumente mieux après la 2e bouteille de ratafia mais passons). Vu l’heure et le titre de l’émission, subtilement inspiré du groupe de Gaëtan Roussel, je m’attendais à débarquer en plein débat sur la Coupe du Monde. Du coup, je fus peu surpris d’entendre que le sujet traitait des futures stars de la compétition. Evidemment, les « stars » en question n’étaient ni des gardiens ni des milieux défensifs. L’émission semblait même se résumer à l’éternel débat : « Messi ou Ronaldo ? ». Au moment où je m’apprêtais à changer de station, l’un des participants commença à parler… du Ballon d’Or. Deux choses me vinrent à l’esprit :
1) Mais bordel d’enfants de tournante trépanés, c’est quoi votre problème avec ce trophée dégueulasse qui récompense un seul attaquant au milieu de toute équipe ?! Bientôt, on aura droit à des sujets sur le potentiel lauréat 2022 ou quoi ?
2) Vous auriez au moins pu demander à vos stagiaires de rédiger une ou deux fiches sur les précédentes éditions. Être une star ne veut pas forcément dire cartonner en juillet. Au hasard, vous étiez nombreux à être fans de Thomas Muller avant l’Afrique du Sud ? J’avoue l’avoir découvert à cette occasion.
Du coup, un petit retour en arrière s’impose. En 1990, plus exactement. Pourquoi ? Parce que trois des joueurs les plus emblématiques de cette année-là (hin hin hin hin) sortaient de nulle part ou presque. Retour donc à une époque où Ryan Giggs n’était qu’un Gallois prometteur parmi… aucun autre.

Dis TOTO, pourquoi tu tousses ?
Salvatore « Toto » Schillaci reste dans la mémoire collective pour au moins deux raisons. Avoir terminé meilleur buteur de cette Coupe et son regard à mi-chemin entre Dr Globule et Mesut Ozil après chaque réalisation. Né en 1964 à Palerme (pas de vanne là-dessus, je tiens à ma vie), l’attaquant turinois d’1m75 n’a débuté sous le maillot azzurro que quelques mois auparavant, grâce à une bonne saison avec la Juve (une Coupe de l’UEFA et une Coupe d’Italie dans la musette tout de même).Du coup, il n’est que remplaçant au début du tournoi.
Lors du premier match du tournoi, Azeglio Vicini le fait entrer en jeu parce que bon, faire match nul contre l’Autriche, ça le fait pas trop quoi. Et là Toto raconte sa première blague du tournoi. Sur un de ses premiers ballons, il inscrit le but de la victoire. S’il ne marque pas lors de son entrée contre les Etats-Unis, Vicini le titularise lors du dernier match contre la Tchécoslovaquie aux côtés d’un certain Roberto Baggio. Les deux font mouche et sont reconduits contre l’Uruguay. Toto tient sa ligne (oh purée elle vient de loin celle-là) et en plante un troisième. Puis encore un contre l’Eire, suite à un renvoi foireux de Pat Bonner.

totoschillaciTout sicilien qu’il soit, le gars s’appelle Toto et est petit. ça mérite donc bien une taloche

En demi-finale, la Squadra rencontre l’Argentine d’un certain Diego à Naples. Ambiance étrange, les Napolitains étant partagés entre l’amour pour leur prodigieux n°10 et leur patriotisme. Cette fois, Toto est associé à Vialli en pointe. Et ça paye, Vialli frappe à la 17e minute. Goycoechea repousse mais Toto a bien suivi et ouvre le score. L’Italie exulte et s’y voit. Surtout que les Azzurri n’ont encaissé aucun but de tout le tournoi… jusqu’à ce que Caniggia s’en mêle. Les tirs au but mettront fin à leurs espoirs. Pour l’anecdote, Toto améliore son score sur pénalty lors de la petite-finale face aux Anglais.
6 buts en 7 matches de Coupe du Monde, il y a plus dégueulasse comme moyenne pour un attaquant. Mais Toto Schillaci ne confirmera jamais. Que ce soit à la Juve, à l’Inter ou dans un obscur club nippon, la mayonnaise de l’été 90 ne prendra plus. Sous le maillot italien, ce ne sera pas mieux, avec un seul petit but en plus. Les blessures n’ont pas aidé le Sicilien, mais celui-ci a toujours su garder le sourire : « d’une certaine manière, ma carrière n’aura duré que trois semaines. Mais je ne les échangerais pour rien au monde contre des titres ». Un sympathique loser qui aura atteint son apogée au bon endroit, au bon moment.

GOYCOECHEA BADABADA, CHABADABADA
Si Schillaci pouvait se targuer de quelques références avant le Mondiale italien, on ne peut en dire autant de Sergio Goycoechea. Après avoir ciré le banc de River Plate pendant 6 ans (pour seulement 58 apparitions), l’Argentin s’exile chez les Millionarios de Bogota. Si au début, ça ne se passe pas trop mal, le côté chat noir de Sergio le rattrape dès janvier 1989. Clavicule fracturée. Et ce n’est rien comparé à la disparition de son championnat en octobre de la même année. Pour se préparer au cas où pour la Coupe du Monde, Goycoechea s’entraîne seul sur les espaces verts de Palermo. Il faut dire qu’il est censé être le troisième gardien derrière Pumpido et Islas. Mais ce dernier tourne le dos à la sélection, frustré de ne pas être titulaire. Quant au premier, il se blesse (double fracture tibia-péroné) dès le 2e match contre l’Union Soviétique.
Sergio entre donc en jeu à la dixième minute. Un léger frisson parcourt la nuque des supporters de l’Albiceleste. Il faut dire que terminer la Coupe du Monde avec un gardien qui n’a pas joué depuis six mois, il y a plus rassurant. Mais Goycoechea garde ses cages inviolées et l’Argentine s’impose 2-0. Contre la Roumanie, Balint parvient à le battre mais les deux équipes se qualifient.

goycocheaLe football entre dans les années 90, les maillots restent encore dans les 80.

Après ce premier tour plutôt foireux, les Argentins s’attaquent à un client d’un tout autre calibre, le Brésil, qui a fait carton plein dans son groupe. Les Auriverde poussent, dominent outrageusement mais Sergio et ses montants sortent tout, parfois de manière miraculeuse. Et à dix minutes de la fin, Maradona emmène toute la défense et lance Caniggia, seul, qui crucifie Taffarel. 1-0, le Brésil ne reviendra pas.
En quarts de finale face à la Yougoslavie, Sergio s’offre une nouvelle clean sheet et les deux équipes doivent passer par les tirs au but. Confiant en son instinct, Goycoechea prévient ses coéquipiers qu’il en arrêtera deux et qu’ils doivent se débrouiller pour en marquer quatre. L’Argentin tient parole et stoppe les tentatives de Stojkovic et Hadzibegic. Lors du tour suivant, après un nouveau match plein de Sergio, Argentins et Italiens doivent eux aussi se départager aux pénalties. Les Ciel et Blanc viennent demander à leur gardien de rééditer sa performance. « Soyez tranquilles, j’en stopperai au moins un », répond-il calmement. Il tient parole. Donadoni et Serena en font les frais.
Cette réussite de Goycoechea aux tirs au but « inspire » Bilardo pour la finale contre la RFA. Très repliés, les Argentins attendent simplement que l’épreuve tant redoutée les sacre champions du monde. En face, la RFA tente timidement de faire la différence mais bute à chaque fois sur Sergio.
Vient alors la 85e minute. D’un magnifique plongeon ravanellien, Rudi Voller obtient un pénalty. Andreas Brehme, l’artificier allemand, se présente face à Goycoechea. Comme un symbole, Sergio part du bon côté mais la frappe de Brehme est trop bien placée et il ne manque que quelques centimètres au portier pour devenir un héros national. La poisse jusqu’au bout.
Comme celle de Schillaci, la carrière de Goycoechea ne décollera jamais vraiment, malgré deux Copa America lors desquelles il sera un grand artisan du succès argentin. Après une bonne saison au Racing, Sergio tente l’aventure en France au… Stade Brestois. Qui connaîtra la faillite peu après. Quand ça veut pas… Remplaçant lors de la Coupe du Monde 1994, il assiste du banc à l’élimination de son équipe contre la Roumanie. Ironie de l’histoire, Islas, le gardien titulaire, n’est pas pour rien dans cette défaite…

MILLA DOLLAR BABY
Lorsque Roger Milla est éliminé avec le Cameroun de la Coupe du Monde 1982, le trentenaire est loin de s’imaginer qu’il sera encore présent huit ans plus tard. Surtout après avoir fait son jubilé en 1988 ! Coulant des jours heureux à l’AS Saint-Pierroise à La Réunion, le Camerounais semble se diriger, comme tant d’autres avant lui, vers une paisible pré-retraite au soleil.
Ce serait oublier qu’au Cameroun, à l’époque (quoique bon aujourd’hui..), la politique n’est jamais très loin du sport. Le Président camerounais (Il répondait au nom de Biya…) et l’attaquant se mettent d’accord, sans qu’on sache vraiment de qui venait l’initiative mais le résultat est là : Milla intègre les 22, avec le statut de remplaçant. Sans le savoir, il va même réinventer le concept de joker de luxe.
Face à l’Argentine, Roger entre à la 82e minute de la plus grosse surprise en match d’ouverture de l’histoire. Toutefois, il ne participe pas directement au succès des Lions Indomptables. Contre la Roumanie en revanche, son entrée est d’un tout autre acabit. Vingt minutes après son apparition sur la pelouse, alors que les Roumains mènent 1-0, Makanaky envoie une balle haute. A la retombée, Milla est plus prompt et plus costaud qu’Andone et égalise du gauche ! Et ce n’est pas fini. A trois minutes de la fin, Makanaky lève un nouveau ballon. Popescu et Omam-Biyik sont trop courts, Milla jaillit et nettoie la lucarne de Lung. A la surprise générale, le Cameroun est qualifié dès le deuxième match.

millaRoger célèbre son but en se caressant, félicité par Jean Ier Makoun

Lors de leur dernier match de poule, contre une Union Soviétique déjà éliminée, les Lions déjouent complètement (0-4). Milla le premier, pourtant entré dès la 36e minute, semble à côté de ses pompes. Les onze Camerounais sont déjà à leur huitième de finale, contre l’autre équipe surprise de la compétition, la Colombie. Comme souvent, quand deux équipes très joueuses s’affrontent, le résultat est décevant. 0-0 à l’issue du temps réglementaire, malgré l’entrée de Milla à la 54e minute. Mais Roger attend son heure. A la 105e minute, servi à l’entrée de la surface, l’ancien Bastiais largue deux défenseurs colombiens et dégomme Higuita. Quatre minutes plus tard, Roger, décidément pas fan des équipes en jaune, marque un but qui a fait le tour du monde. Higuita, avancé, est mis en difficulté par une passe en retrait de Gomez Gil. Le portier colombien, après un contrôle délicat, est dans l’obligation de dribbler Milla, et ça foire. Roger n’a plus qu’à pousser le ballon dans le but déserté, avant d’entamer la Makossa avec un poteau de corner, chère à une marque de soda aromatisé au cola. La réduction du score colombienne ne change rien. Le Cameroun devient la première équipe africaine à atteindre les quarts de finale.
Le 1er juillet, le stade San Paolo de Naples accueille le choc entre les Lions Indomptables et … les Three Lions, miraculés contre la Belgique (but de Platt à la 119e minute). Malgré un soutien total du public, les Camerounais sont menés à la pause, suite à une tête de Platt. A la pause, tout le stade scande « Milla, Milla » et ce dernier fait son apparition dès l’entame du 2e acte. A peine un quart d’heure plus tard, le Sorcier obtient un penalty, qu’Emmanuel Kunde transforme, dans la lucarne de Peter Shilton, l’autre ancêtre sur le terrain. Mais Milla ne s’arrête pas en si bon chemin et lance parfaitement Eugène Ekeke, quatre minutes plus tard. D’une magnifique balle piquée, ce dernier donne l’avantage aux Lions Indomptables. L’exploit improbable est en marche. Mais deux pénalties de Lineker ruinent les espoirs camerounais.
Après cet été incroyable, on pourrait croire Milla rassasié. Que nenni ! Quatre ans plus tard, sans avoir joué ou presque dans l’intervalle, Milla revient et… marque contre la Russie. A 42 ans ! Bien que le Cameroun soit éliminé d’entrée, la performance du Sorcier est encore salué.

Trois parcours atypiques, un seul point commun : un incroyable été 1990. Pourtant, losers jusqu’au bout, aucun des trois ne soulèvera le trophée. La RFA et sa rigueur impitoyable, deux ans avant Maastricht, est sacrée.

 

Johny Creuz

16 thoughts on “Routourne vers le futur : les 3 (anti-)héros de la CdM 1990

  1. « Comme un symbole, Sergio part du bon côté… »
    AH AH AH, l’hôpital qui se fout….

  2. Hahahaha, je ne savais même pas pour Matthaüs. Quelle petite chatte. De toute façon, un mec qui se fait gifler par Bixente sans réagir ne mérite pas mon respect.
    Je pense d’ailleurs que Bixente le savait et c’est pour ça qu’il l’a fait. A Effenberg ou à Jeunechamp, il n’aurait jamais osé faire quoi que ce soit.

  3. En attendant, la plupart des lecteurs devaient être dans les couilles de leurs pères à cette époque. (Oui oui plusieurs pères)

  4. Je remets ma vanne ici au lieu des comms du comité:

    Dans les partenaires particuliers, il y a ceux qui ont un pistolet, et Johny Creuz.

    Merci public.

  5. Merci Warren, ce pseudo vient en effet du croisement improbable entre mon prénom et Tony Kroos. Et il doit bien y avoir un ornithorynque dans le coup. Mais je valide ta vanne. @Borntosmell : juste merci et ne t’en fais pas, j’en ai quelques uns sous le coude. @Niconnard Anelka : pas moi, pour ma part je m’apprêtais à sortir du ventre de ma mère. Mais ça n’empêche pas ^^

  6. putain c’est la première coupe du monde dont je me souviens.

    j’avais 10 ans, quand j’y repense être né en 80 c’est parfait footballistiquement.

    à 10 ans ta premier coupe du monde y a pas la France, la finale est une purge, on vérifie que tu aimes…

    à 13 ans tu te prends le France Bulgarie tu chiales, et on te reteste sur la cdm 94 avec les décalages horaires de merde pendant ton brevet des collèges inutile.

    à 16 ans, une demie molle.

    à 18 ans LA CDM et ta libido au sommet (pour ceux qui ont eu la chance de niquer bourré le soir de la finale)

    Euro 2000… bim bam boum t’es blasé.

    2002 tu arrives à en rire.

    bon 2006 ça fait mal, pour tous.

    2010, tu arrives à en rire.

    2014 La gagne blasée. C’est écrit.

  7. Et l’euro 92 alors ?
    Essentiel aussi dans l’apprentissage footballistique. C’est avec cette compétition qu’on apprend que ce n’est pas toujours le meilleur ou l’Allemagne qui gagne à la fin.

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