Rendez-vous en terrains connus : le football au Pakistan

Alors que le Mondial 2018 en Russie n’est encore qu’une échéance lointaine pour le monde du football, certaines nations savent déjà qu’elles n’y seront pas. Le Pakistan, malgré ses 180 millions d’habitants, fait partie de cette triste catégorie. Une nation où le football de haut niveau a bien du mal à exister mais où le ballon rond est malgré tout une aventure nationale sous des formes insoupçonnées.

Les illusions auront été courtes pour 2018

Dans la confédération asiatique, ce mois de mars voyait débuter les tours préliminaires de qualification pour le Mondial 2018 en Russie. Dans ces matchs où s’affrontent les équipes les moins bien classées de la région, l’affiche était clairement Yemen-Pakistan. Shahrukh Sohail, rédacteur en chef de FootballPakistan.com (1), reconnaît que cette confrontation était très attendue au pays : « Le match a créé une vraie hype au Pakistan. » Malgré la défaite concédée au match aller (3-1, match joué au Qatar à cause des événements actuels au Yemen), les espoirs de qualification restaient importants pour le Pakistan. Malheureusement, à cause d’attentats dans la ville de Lahore quelques jours avant le match, le match retour qui devait avoir lieu le 17 mars dans cette ville, attendu comme une vraie fête par les Pakistanais, s’est finalement joué au Bahrein quelques jours plus tard.

Le nul 0-0 concédé « à domicile » empêcha les Pakistanais d’accéder au tour suivant et « tout le monde fut très déçu, notamment les joueurs. » Déception est sans doute un mot trop faible pour qualifier ce qu’ont ressenti les amoureux du football pakistanais et ses acteurs. Un message du capitaine de l’équipe, Hassan Bashir, posté quelques jours plus tard sur Facebook, trahit aisément l’état d’esprit actuel :

bashirManque de volonté, manque de professionnalisme, esprit d’équipe inexistant : le capitaine de la sélection y va fort, d’autant plus qu’il cible également les dirigeants du football pakistanais en détruisant le championnat national et en moquant l’organisation autour de la sélection.

Si ce message fortement relayé dans le microcosme du football pakistanais peut paraître dur, il n’a pas surpris outre mesure si l’on écoute Shahrukh : « Vous savez, le Pakistan a une grande culture du football grâce à l’influx de football européen mais cela se limite surtout au suivi des grands clubs plutôt que celui du championnat du Pakistan et de l’équipe nationale. Au niveau de la sélection, nous avons tout d’abord besoin d’un nouvel entraîneur. Un avec de la culture et de l’expérience. Un plan doit être établi pour que nous soyons prêts quand les prochains éliminatoires pour une coupe du monde débuteront. » Pour le rédacteur en chef de FootballPakistan, les raisons de cet échec sont multiples : « Pour le développement de la pratique au Pakistan, nous avons besoin d’une grande réforme du système et cela ne peut être réalisé qu’avec des professionnels à la fédération. Notre structure locale pour le football est très pauvre et ne peut former des joueurs. De plus, nos joueurs pakistanais nés à l’étranger n’ont pas été convaincus de revêtir le maillot du Pakistan et à cause de cela, la sélection ne progresse pas. »

Si cette élimination précoce est vécue comme une cruelle déception, elle trahit une certaine continuité dans le manque de performance au niveau international de l’équipe du Pakistan. Ainsi, celle-ci n’a jamais participé à une phase finale de Coupe d’Asie des Nations et bien entendu aucun Mondial. Le Coupe d’Asie du Sud reste le terrain de jeu des Pakistanais, auteur de leur meilleure performance en 2005 à domicile avec une défaite contre le Bangladesh en demie-finale.

S’il ne fallait en retenir qu’un : Abdul Ghafoor, le Pelé pakistanais

Le football pakistanais a malgré tout connu son âge d’or dans les années 1960 (2). A cette époque, le Pakistan est une étape obligatoire sur la route de nombreuses tournées internationales de clubs tels que le Fortuna Dusseldorf ou le Dallas Tornado. Cela ne fait alors qu’une quinzaine d’années que la fédération de football du Pakistan existe, créée en 1947, à l’heure où les Indes Britanniques cessent d’exister pour laisser place au Pakistan et à l’Inde indépendants.

Une répartition des régions issues des Indes Britanniques selon la religion de ses habitants (Musulmans ou Hindous principalement) offre un territoire coupé en deux au nouveau Pakistan. A l’époque, le Pakistan dispose d’une partie occidentale qui correspond plus ou moins à son territoire actuel et une partie orientale, à l’extrême-est de l’Inde, soit à plusieurs milliers de kilomètres de la partie occidentale. Cette fracture cause bien vite des atermoiements politiques et la période entre 1947 et 1971 est riche en guerres entre l’Inde et le Pakistan avec comme conclusion de cette époque l’émergence du Bangladesh, sur le territoire du Pakistan oriental.

Malgré tout, ce Pakistan réparti en deux grandes régions distinctes permet au football national de se développer. Des grands clubs prospèrent des deux côtés, que ce soit les Karachi Kickers à l’ouest ou le Mohamed Sporting Club à Dacca à l’est. Un joueur est le symbole de ces heures fastes : Abdul Ghafoor. Surnommé le Pelé pakistanais pour sa ressemblance physique avec l’idole brésilienne, Ghafoor fait partie de cette génération de footballeurs pakistanais qui a brillé sur le continent. « Mais il était appelé Pelé, pas seulement à cause de son jeu similaire à celui du Brésilien, mais aussi grâce à sa connaissance encyclopédique du jeu. Il vivait réellement pour le football. » rappelle Mohammad Rashid, un joueur actuel, qui a eu la chance de côtoyer Ghafoor entraîneur.

abdul ghafoor

Le Pelé pakistanais

En une quinzaine d’années de carrière de joueur, le Pelé pakistanais réussit aussi bien dans la partie orientale qu’occidentale du Pakistan. Il gagne quatre Aga Khan Gold Cup (sorte de ligues des champions d’Asie du Sud) avec des clubs pakistanais et parvient aussi en finale de la Merdeka Cup (tournoi mettant aux prises les sélections asiatiques) avec la sélection nationale en 1962. Il sera d’ailleurs capitaine de cette sélection pendant quelques années.

Courtisé par de nombreux clubs du continent voire d’Europe, Ghafoor restera toujours fidèle à ses terres, à l’exception d’un contrat dans un grand club indien. A sa mort en 2012, vécue dans une misère extrême, Ghafoor fut décrit par un journal comme ayant été « le dernier homme vivant d’une époque où le Pakistan était assez bon pour battre l’URSS, les Emirats Arabes Unis ou la Chine – bien loin de ce qu’est notre football actuel. »

Un championnat national très loin des standards continentaux

En effet, aujourd’hui, les grands clubs d’antan ont disparu. La Pakistan Premier League comprend 12 équipes dans son format actuel. Après 22 journées, l’édition 2014-2015 est menée par le K-Electric FC devant le Pakistan Army FC et le Pakistan Air Force FC. Comme vous l’aurez compris, les clubs du championnat pakistanais ne représentent pas des villes mais bien des départements d’états, comme nous l’explique Shahrukh : « Les départements d’état ont un budget dédié au sport et de fait forment diverses équipes sportives, notamment au football où ils offrent des emplois permanents aux joueurs. Ces derniers jouent au football à temps plein et certains peuvent gagner jusqu’à 80 000 roupies par mois (environ 720€) sans les à-côtés. De plus, à leur retraite sportive, ils peuvent rejoindre l’organisation. »

Ainsi les meilleurs clubs actuels sont, selon Shahurkh, le Khan Research Laboratories FC, le Pakistan Air Force FC et donc le K-Electric FC, soit les équipes liées à un institut de recherche étatique, l’armée de l’air et la compagnie d’électricité de Karachi. Ces dernières « ont des budgets conséquents et de meilleures infrastructures comparées aux autres équipes. K-Electric a même deux Nigérians dans son équipe. »

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Rasool sous les couleurs du Pakistan

Si le K-Electric FC est bien parti pour garder son titre de champion, il le doit en partie à son buteur et meilleur joueur Mohammad Rasool (22 buts en 22 journées), « le meilleur joueur du championnat mais Mansoor Khan du Pakistan Air Force FC est l’étoile montante. »

Bien entendu, le choc de la Pakistan Premier League met aux prises le Khan Research Laboratories FC et K-Electric « avec des matchs souvent très disputés et de bien meilleure qualité en comparaison avec les autres matchs du championnat. » Shahrukh reste néanmoins très mesuré sur le championnat national : « Le championnat est encore très amateur au Pakistan et n’est pas au niveau du reste de l’Asie. Même des pays comme le Népal ou l’Afghanistan ont plus progressé en termes de professionnalisation de leurs championnats nationaux. De plus, le championnat dispose de très peu voire pas d’attention médiatique. »

Comme l’expliquait Shahrukh, si le football est populaire au Pakistan, il existe avant tout par les grands clubs d’Europe qui sont suivis plutôt que par le championnat local qui se contente d’attirer environ 3000 spectateurs par match en moyenne.

Le football comme outil d’insertion pour les enfants des rues

Dans un pays où « le football est encore très, très loin du cricket dans la culture nationale », certains projets essayent cependant d’utiliser le ballon rond pour répondre aux problématiques actuelles du pays. Une des plus prégnantes reste la pauvreté des enfants, étant estimé qu’il y a plus d’1,5 million d’enfants vivant dans les rues au Pakistan.

Au mois de mars 2014, la deuxième coupe du monde pour les enfants des rues était organisée au Brésil (3). Quinze pays étaient représentés dans le tournoi des garçons dont bien entendu le Pakistan. L’aventure débuta quelques mois plus tôt grâce à l’Azad Foundation, qui développe des projets à destination des enfants des rues. La fondation organisa des détections et supervisa plus d’une centaine d’enfants pour finalement en retenir dix qui ont parcouru l’Europe pour des tournois avant de filer au Brésil.

pakistan street football

Les jeunes Pakistanais au Brésil

Leur Mondial Brésilien commence sur les chapeaux de roue : il faut tout d’abord affronter le grand rival, l’Inde (4). Une victoire historique 13-0 plus tard, les médias pakistanais commencent à suivre cette équipe. Le premier tour n’est qu’une formalité alors le Pakistan bat le Kenya et l’Ile Maurice avant de faire un nul contre les Etats-Unis. En quarts de finale, le Pakistan bat les Philippines aux tirs au but avant de perdre contre le Burundi. Malgré tout, cette jeune équipe repart avec la médaille de bronze, s’offrant les Etats-Unis lors du dernier match.

Cette performance offre un statut particulier aux jeunes hommes qui sont reçus en héros à leur retour au pays, notamment par le gouvernement. Selon John Roe, organisateur de cette coupe du monde, « les enfants des rues sont souvent vus comme des déchets, ils sont invisibles, nous avons utilisé le football pour changer la perception des gens les concernant. Ces garçons sont devenus des héros au Pakistan, ils sont maintenant quelqu’un. » Cette vision est corroborée par Amjad Rasul de l’Azad Foundation : « L’important pour nous était d’envoyer un message aux 1,5 million d’enfants des rues du Pakistan à travers ces jeunes footballeurs. Ils peuvent faire mieux et même apporter la gloire à leur pays. Ils peuvent être aidés, entraînés et réhabilités. » A leur retour, ces jeunes héros ont fait une tournée dans une dizaine de villes du pays afin de jouer des matchs, rencontrer des enfants des rues et sensibiliser l’opinion publique sur cette problématique nationale.

Le Pakistan fournit le monde en ballons ronds

Bien entendu, cette performance sur le terrain reste un rêve pour les footballeurs professionnels pakistanais. Voire même une illusion. Pourtant le Pakistan est bien présent sur le terrain lors des plus grandes compétitions mondiales et européennes, ce pays est en effet le plus grand manufacturier mondial de ballons ronds.

Coupe du Monde, Euro, Ligue des Champions, Premier League, Ligue 1. Peu de compétitions se jouent sans un ballon made in Pakistan. La légende veut que tout ait commencé aux pieds des crêtes enneigées du Cachemire lorsqu’un cordonnier local, habitué à réparer les ballons de football des soldats britanniques, étudia leur structure pour commencer à les produire lui-même. Les ballons confectionnées par ses soins étaient tellement bons que les soldats britanniques cessèrent de faire venir les ballons de Grande-Bretagne et les achetèrent directement chez cet artisan local (5).

brazuca

La vie des Brazuca avant les pelouses brésiliennes

Aujourd’hui, la petite histoire de l’artisan a laissé place à une industrie de masse avec ses usines aux milliers d’employés et ses scandales à répétition. Actuellement, la ville de Sialkot produit annuellement 60 millions de ballons de football, soit 70% de la production mondiale.

Si le football de haut niveau a encore un long chemin à parcourir pour rattraper ses rivaux régionaux et mondiaux, le football existe malgré tout aujourd’hui au Pakistan. Dans ses rues, dans ses usines, dans sa culture populaire. En attendant le jour où Ghafoor trouvera un héritier digne de son nom pour mener le sixième pays le plus peuplé au monde vers des compétitions internationales…

Tristan Trasca

  1. Créé en 2003, FootballPakistan.com est la référence sur Internet : http://www.footballpakistan.com/
  1. Si vous voulez en savoir plus sur l’histoire du football pakistanais, je ne peux que vous conseiller cette série sur le site dawn.com en 4 articles qui retrace cette histoire de 1947 aux années 2000 : http://www.dawn.com/news/593095/a-history-of-football-in-pakistan-part-i
  2. Reportage d’Al Jazeera sur l’équipe du Pakistan lors de cette coupe du monde des enfants des rues : http://www.aljazeera.com/sport/football/2014/05/pakistan-using-street-football-success-201452112913600603.html
  3. Pour avoir un aperçu des tensions entre Inde et Pakistan, vous pouvez regarder ce document de Vice : https://www.youtube.com/watch?v=2Nzm2CidMpM
  4. Reportage de Roads & Kingdoms sur les traces des ballons ronds dans la ville de Sialkot avec quelques superbes photos : http://roadsandkingdoms.com/2014/where-soccer-gets-made/

academicien

Le plus grand auteur Anal de football

6 Comments

  1. Beau papier, mais je suis étonné que tu n’ais pas parlé d’un très célèbre latéral pakistanais : Benoît Trémoulinas.

  2. J’suis bourré c’est sûrement pour ça que j’ai tout lu, vraiment intéressant.
    La blague sur Tremoulinas à la fin m’a tuer.

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