Les souvenirs d’Europe de tonton Georges – Épisode 3 : 1972, la bonne branlée belge

Alors que le retour du fouteballe approche, et avec lui son lot d’académies horsjeuïennes très très exhaustives et très très régulières, notre bon Georges poursuit sa rétrospective estivale des finales disputées par la regrettée sélection soviétique dans la plus belle compétition qu’ait porté le monde (après la coupe des vainqueurs de coupes). Après le triomphe inaugural en France et la désillusion espagnole face au fascimse, nos camarades-joueurs entrent de plein pied dans l’époque des cheveux longs et des shorts moule-boules : place aux Seventies.

Une belle Détente

C’est que le temps a passé depuis le premier sacre de la Sbornaïa, en 1960. 12 ans déjà, et pas un seul nouveau trophée à se mettre sous la dent. Pas une seule qualification pour le tournoi olympique depuis la médaille d’or de 1956 à Melbourne. Le compteur toujours bloqué au stade des demi-finales en Coupe du monde, avec la quatrième place de Yachine et cie en 1966 chez les Angliches, la meilleure performance soviétique dans cette compétition.

Côté Europe, les Rouges ratent pour la première fois la finale de l’Euro en 1968, sur un coup du sort (littéralement) : face aux hôtes ritaliens, en demi-finale à Naples, c’est sur un jeter de pièce dans les vestiaires que nos amis cocos sont éliminés après un match nul et vierge (y avait pô de pénos à c’t’heure). La Squadra azzubleue l’emporte donc selon la tradition locale : sous le manteau, et avec de la chatte. Il n’y eut même pas de podium de consolation pour nos srabs de l’Est, battus 2-0 par les champions du monde angliches lors de la petite finale romaine.

Quand l’équipe d’Italie gagne par « tirage au sort »

Y’a pas à dire, ça sent la fin d’époque. Celle où l’URSS était tout le temps finaliste de l’Euro (oui, ben, deux fois de suite, c’est déjà une série, non ?), celle où Lev Yachine était le dernier rempart de la nation soviétique (la carrière internationale de l’Araignée noire s’arrêtant peu après le Mondial 1966, même s’il est encore présent dans le groupe en tant que remplaçant au Mexique quatre ans plus tard), celle où on accueillait encore à bras ouverts les chars soviétiques quand ils rentraient dans un pays ami (ou en passe de le devenir).

Tout fout le camp en ce tournant des Seventies. La Guerre froide se réchauffe plus vite que le climat, les satellites ont envie de voler de leurs propres ailes, la jeunesse se laisse pousser les cheveux et sniffe de la colle en écoutant Johnny Hallyday tout en se soulevant contre l’ordre établi en lui jetant des pavés et des intellectuels chauves. Tout le monde se paluche sur le maoïsme, la gauche implose à une vitesse de quatre scissions de groupuscules par minute, bref, c’est un beau foutoir gauchiste.

La voie ukrainienne

Le football soviétique, au milieu de tout ça, est à la croisée des chemins. L’avantage physique que lui procurait sa formidable science médico-sportive a été comblé par la professionnalisation et la modernisation des championnats occidentaux, fondant leur modèle économique sur la libéralisation du marché des joueurs, la spéculation à outrance et la capitalisation des grands clubs.

Ça brasse de plus en plus de thunes de ce côté du rideau de fer, et l’alternative soviétique ne parvient plus à tenir la cadence. Clubs et sélection rentrent dans le rang. Le football soviétique ne fait plus peur. Le passage de la douane à l’aréoport d’une cité-dortoir tchécoslovaque devient une épreuve autrement plus fastidieuse que celle d’affronter une équipe de mineurs de fonds silésiens à grosses moustaches.

Le fouteballe soviétique cherche son second souffle, après une décennie à faire trembler l’Europe. Le renouveau de l’URSS viendra de ses marges : après avoir essentiellement reposé sur le vivier moscovite et ses prestigieux clubs, la Sbornaïa se décentralise et se tourne vers les républiques-sœurs de la Russie, et notamment vers la plus grande d’entre elles, l’Ukraine, grenier à blé de la nation, et bientôt réservoir de joueurs de la sélection au maillot rouge.

L’élargissement du championnat, en 1960, de 12 à 22 équipes, participe de cette diversification des équipes. Dès 1961, le Dynamo de Kiev est le premier club non-moscovite à remporter le championnat (avec dans ses rangs un certain Valeri Lobanovski, mais nous y reviendrons).

Les Géorgiens du Dinamo Tbilissi, les Arméniens de l’Ararat Erevan, les Ukrainiens du Zorya de Louhansk l’emportent également dans les années qui suivent, disputant le monopole moscovite. Lors de l’édition 1971, dix équipes sur seize sont non-russes, et parmi elles quatre sont ukrainiennes.

À l’approche de l’Euro 1972, le Dynamo Kiev, champion en titre, a déjà remporté cinq titres de champion d’URSS, dont trois consécutifs entre 1966 et 1968, sous les ordres de Viktor Maslov. À l’orée des années 1970, le club kiévite est en train de devenir le moteur du pied-balle soviétique, et la clé de son renouvellement. Bientôt, son équipe partira à la conquête des coupes d’Europe (les Stéphanois s’en souviendront), et une flopée de splendides joueurs sortiront de ses rangs, avec parmi eux deux Ballons d’or.

18 juin 1972 : le Blitzkrieg comme à l’ancienne

Alors, bien sûr, ne nous emballons pas : la Sbornaïa n’est pas subitement redevenue une machine de guerre prête à rouler sur tout le monde. Elle se cherche encore. Les résultats sont cependant encourageants, comme lors de la phase de qualifications à ce fameux Euro 1972, terminée sans aucune défaite. Chypre, l’Irlande du Nord, l’Espagne sont évincés en phase de groupes, puis a Yougoslavie est balayée en quart de finale.

Pour la phase finale en Belgique, les Soviétiques retrouvent leurs vieux amis hongrois, qu’ils battent (difficilement) un but à zéro. Place alors à la finale contre le gros morceau : l’Allemagne de l’Ouest et sa tripotée de stars issues des deux clubs phares du moment, le Bayern Munich et le Borussia Mönchengladbach.

Face aux Beckenbauer, Netzer, Müller, Heynckes et autres Schwarzenbeck, les Rouges font plutôt pâle figure. L’équipe présentée au Heysel ce jour-là par le sélectionneur Oleksandr Ponomarov (un Ukrainien, comme de par hasard) porte déjà les marques de sa transformation : à l’exception de Baïdatchny, joueur du Dynamo Moscou, tous les titulaires sont non-russes.

On compte sept Ukrainiens, dont trois évoluent au Dynamo Kiev (Roudakov, Kolotov et Trochkine), un au Zorya Louhansk, futur champion d’URSS à la fin de l’année 1972 (Onischenko), un au Chakhtior Donetsk (Konkov) et deux au CSKA Moscou (Kaplitchny et Istomine, même les clubs moscovites se mettaient à la mode ukrainienne). L’équipe compte également deux Géorgiens du Dinamo Tbilissi (Dodzouachvili et le capitaine, Khourtsilava) et l’attaquant azéri du Neftchi Bakou, Banichesvki.

Le onze à abattre

Pour tout ce beau monde, le suspense est de courte durée : dès l’entame, la Mannschaft part à l’assaut des cages d’Evgueni Roudakov en mode Blitzkrieg. La supériorité individuelle des Teutons à rouflaquettes est écrasante, les Rouges (d’ailleurs on est enfin passé à la couleur, ce rouge est magnifique) sont totalement dépassés et ne voient pas la surface adverse, ni même la moitié adverse. Franz Beckenbauer, en libéro, et Günter Netzer, en meneur de jeu, dictent le rythme, alignent les ouvertures et les transversales, et les lourdasses allemandes à 25 mètres s’enchaînent comme les classements sans suites à l’IGPN.

Inévitablement, ça finit par rentrer, à la demi-heure de jeu : Netzer claque une reprise de volée salement lourde sur la barre du but soviétique, la défense dégage en chandelle, ça revient sur Jupp Heynckes à DROITE qui tire en force, Roudakov dévie mais Gerd Müller traînait par là et pousse la balle au fond, 1-0.

Les coachs soviétiques, a fortiori des coachs comme les autres

La possession est soviétique en seconde période, mais diablement stérile, et la voie est grande ouverte pour les contre-attaques fulgurantes des Boches. Cinq minutes après la reprise, c’est déjà l’heure de doubler la mise pour Herbert Wimmer, idéalement servi en profondeur sur un bel extérieur du droit de Heynckes, et qui aligne Roudakov d’un tir croisé dans le petit filet (2-0).

Et même quand les Rouges poussent et montent au pressing, comme à l’heure de jeu, la sanction est immédiate : sur une sortie de balle toute de sang-froid de Paul Breitner (ce bon vieux marxiste-léniniste chevelu, la classe à Dallas avec ses chaussettes baissées), Hans-Georg Schwarzenbeck lance le contre, la donne au « Bomber » Müller qui joue le une-deux avec Heynckes, en pivot, avant d’aligner une nouvelle fois Roudakov après être rentré dans la défense rouge comme dans de la margarine (3-0).

Dans un stade tout acquis aux Teutons et aux trompettes du tour de France, et où même l’arbitre est autrichien, l’opposition Est-Ouest tourne court. Les éphèbes athlétiques de Bochie de l’Ouest, moulés dans leurs sweatshirts qui puent la classe (y a pas à dire, niveau beaux uniformes les Allemands savent y faire, rpz Hugo Boss), ont eu facilement raison des « hommes nouveaux » du socialisme réel, de leurs grosses culottes blanches passées de mode et de leurs tricots rouges échancrés sur torses poilus et bedonnants.

Mourtaz Khourtsilava (ou Monosourcilava en géorgien), capitaine courage et Apollon caucasien de chair et de poil, ici aux côtés d’Uli « fraude fiscale » Hoeness

Cinq minutes avant la fin, le terrain est déjà envahi par les supporters boches, au goût vestimentaire plus douteux que celui de leur équipe de vedettes, bientôt championne du monde à domicile, deux ans plus tard à peine. Les images ne sont pas sans rappeler les heures les plus sombres de notre histoire.

L’opposition était tout simplement trop forte pour la Sbornaïa, qui a montré les limites de son renouveau ukrainien, lequel n’en est encore qu’à ses balbutiements. Un jeune avant-centre, un certain Oleg Blokhine, meilleur buteur du championnat soviétique en 1972, futur Ballon d’or 1975, s’apprête à faire son entrée dans la sélection rouge, qui sera médaillée de bronze à Munich, quelques mois après cette débâcle du Heysel. Mais il faudra attendre 1982 et le Mondial espagnol pour revoir l’URSS dans une grande compétition internationale, et 1988 pour retrouver les joies des finales européennes, sous les ordres d’un certain Valeri Lobanovski…

Une certaine idée de l’enfer

À suivre dans le prochain épisode : 1988, Pays-Bas-URSS, la der des der.

Bisous,

Georges Trottais

Georges Trottais

L’homme le plus (lutte des) classe(s) du monde.

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