Les devoirs de vacances de l’apprenti footballologue : De la compétitivité des sélections nationales
l’éditeur est pour le travail des mineurs, surtout en période de vacances.
Depuis plusieurs années, le football a entamé une profonde mutation. L’avant Bosman et l’avant Ligue des Champions est un monde disparu, où les grands phares, les sélections nationales, avaient une importance bien supérieure à aujourd’hui. En caricaturant à peine, on peut se dire qu’on est passé d’un monde où briller en club permet d’avoir l’opportunité de jouer en sélection, à un monde où briller en sélection permet d’avoir l’opportunité de trouver un meilleur club. L’un ne va pas sans l’autre, et il est évident qu’on n’accède pas à l’élite de son pays facilement sauf à être Vanuatais. Il n’empêche, bon nombre de facteurs, principalement médiatiques mais aussi financiers, ont contribué à faire du football de club une sorte d’aboutissement. Pourtant, au moment des grands tournois internationaux, avoir un bon championnat ne suffit pas.
A vrai dire, les deux peuvent même être antinomiques. S’il est vrai qu’un football national bénéficie obligatoirement de la compétitivité de sa ligue domestique, la manière dont il accède à ce statut aura une influence directe sur sa sélection. L’exemple est trop évident pour pouvoir passer à côté : la Premier League rayonne quand la sélection anglaise ne décolle pas. La raison est simple, mais mérite d’être rappelée. Un joueur ne progressera que par le jeu, et tous les discours visant à glorifier la qualité de ses partenaires se heurte à une dure réalité : on démontre en match ce qu’on apprend à l’entraînement, sans match pas de mise en pratique et donc pas de progrès réels mais seulement théoriques. Autrement dit, celui qui n’a pas de temps de jeu ne pourra jamais passer le moindre palier.
C’est là que le problème de la compétitivité se retourne contre ceux qui courent après. Dans un football où la patience est une vertu oubliée, l’immédiateté oblige à viser l’excellente de suite, plutôt qu’à long terme. Or, la formation d’un joueur dure une bonne décennie, et les politiques globales n’ont des effets qu’à une échéance où les entraîneurs ne seraient plus là sans résultats probants entre temps. C’est-à-dire qu’on ne peut se permettre de changer un modèle préétabli pour un hypothétique gain difficilement chiffrable, alors que la planche à billets résout tout.
La réussite d’un modèle repose avant tout sur la légitimité que celui-ci se donne. La Masia a une raison d’être car les meilleurs savent qu’ils pourront imiter leurs idoles et jouer pour le FC Barcelone. Outre-manche, la profusion de joueurs étrangers achetés en post-formation ajoutée aux stars internationales fait que l’horizon est nettement plus bloqué. Certes, des Steven Gerrard ont réussi à faire leur trou, mais on ne peut se permettre de ne pas répondre aux attentes sous peine d’être mis en concurrence avec une jeune recrue du même âge. Le fait que l’Angleterre fasse rêver tous les jeunes footballeurs est de ce point de vue néfaste pour les locaux, car les clubs n’ont aucun mal à attirer les adolescents doués ballon au pied.
Là où la notion de championnat à deux vitesses est désagréable pour beaucoup de suiveurs, elle est en réalité une chance pour les sélections nationales. L’Espagne fait figure d’exemple, bon et mauvais, car tous les joueurs n’ayant pas percé au Real ou au Barca ont une chance de briller avec Getafe ou l’Atlético. Bien entendu, nul besoin de tomber dans la caricature, et il est évident que certains clubs britanniques gardent une profonde identité locale. Mais cela est surtout vrai en Championship ou en Division One et Two, pour la bonne et simple raison que l’on peut difficilement se maintenir en Premier League sans étoffer son groupe. Et c’est le serpent qui se mord la queue : les jeunes anglais n’ont souvent d’autres choix que de se rabattre sur des clubs de deuxième ou troisième rang pour faire leurs classes, et n’ont tout simplement pas le niveau suffisant pour permettre à leur formation de se maintenir une fois dans l’élite. Sans dire que tous les petits anglais sont déprimés, on peut facilement dire que les centres de formations espagnols, mais aussi allemands, italiens et hollandais, y abritent plus d’optimistes.
Y’a-t-il une solution miracle pour améliorer le niveau d’une sélection nationale ? Pas vraiment, mais il existe des pistes. Les exemples des pays cités au-dessus sont éloquents : une majorité de joueurs nationaux dans toutes les catégories d’âge, qui permet la création d’un style de jeu propre au pays et sert de fil conducteur durant la formation, et des débouchés au plus haut niveau permettant de réduire le nombre de pertes. Cette majorité de nationaux n’empêche pas de voir des étrangers s’y joindre, mais ceux-ci se conforment au style déjà présent. C’est ainsi que la Liga a pu se créer une identité propre malgré un nombre important de non-nationaux, et que la Bundesliga est en train de faire de même. La présence de beaucoup de binationaux dans la nouvelle vague allemande en est le reflet.
Alors que se dispute actuellement un championnat d’Europe U19 peu médiatisé, on voit que l’Espagne est largement au-dessus du lot. Pourtant, quelle importance donner à ces résultats de jeunes ? Ceux-ci ne sont valables que si confirmés au niveau supérieur, mais ils illustrent la bonne santé d’une formation. Un rapide coup d’œil à la Coupe du Monde U17 édition 2001 indique que les Français champions du monde ont produit Meghni, Yebda, Le Tallec et Sinama-Pongolle comme meilleurs joueurs. Seule autre équipe européenne avec la Croatie, l’Espagne comptait dans ses rangs Iniesta, Torres, mais aussi des joueurs comme Gavilan ou Flano, qui sont des joueurs qui font une carrière honorable. Aucun Français n’a pu se stabiliser de la sorte, hormis peut-être Faty et Faé. Beaucoup ont totalement disparu des radars.
Conclusion : les compétitions jeunes ont pour seul intérêt le fait de donner une représentation à peu près objective des forces en présence chez les jeunes. De leur parcours futur pourra dépendre celui de la sélection A, à condition que ceux-ci puissent avoir la possibilité d’exprimer leur talent. On pourra alors distinguer les joueurs honnêtes des fuoriclasse. Donner la chance à des jeunes inexpérimentés veut pourtant dire baisser le niveau moyen d’un championnat et créer une scission, mais il n’existe pas beaucoup d’alternatives, l’exil empêchant la création d’une identité de jeu, passage souvent obligé pour réussir au plus haut niveau. Quant à savoir si le jeu en vaut la chandelle, il est malheureusement trop tard. Qu’on ne se leurre pas, les grands clubs (Bayern, Ajax, Barca) vampirisent toujours la formation à l’échelle nationale, et ce dans leur intérêt propre, redistribuant ensuite ceux qui n’ont pas le niveau et prêtant ceux qui doivent s’aguerrir aux seconds couteaux. Purement individualiste, la démarche profite néanmoins aux sélections, et l’artefact devient bénédiction.
Si l’an prochain le gamin ne valide pas son CAP, je n’y comprends plus rien.
C’est pas faux.