FONDEMENT (cycle postérieur) : Épisode final

Épisodes précédents : 123456789.

Le palais du Fifaraon semblait comme sorti de terre en un instant extrêmement soudain, comme si les tréfonds de la terre l’avaient expulsé d’un coup d’un seul, une sorte de réjection en somme. C’était un pavé relativement plat, extrêment étendu, d’un gris que tout le monde s’accordait à qualifier de « triste ». Le périmètre dans lequel il se trouvait jouissait d’un calme qui s’avérait être, de manière aussi surprenante que volontaire, menaçant.

La verdure y était abondante, contrairement au reste du Nome central qui avait été patiemment et méticuleusement défriché et bétonné. Cela donnait, encore une fois à dessein, à la zone du palais une curiosité qui frisait le terrifiant.

Les gardes arboraient un uniforme doré, marque de leur appartenance aux Ptolémées, les gardes personnels du Fifaraon. C’était les soldats les mieux entraînés et certainement les plus redoutables de toute la Fédérafion. Ils n’étaient pas nombreux mais cela suffisait amplement à protéger leur leader qui, de toute façon, ne sortait plus de son palais depuis très longtemps.

Un glisseur descendait lentement la pente qui menait au palais. À son bord, Jo-Milas Auchel, Jeannot Nourrisson et Dément Turbin regardaient tous les trois dans le vide, laisant planer un silence fort à propos dans cette ambiance de mort clinique.

Une fois arrivés en bas des marches menant à l’entrée principale, les trois hommes sortirent du véhicule et furent aussitôt encadrés par deux Ptolémées qui accompagnèrent leur montée.

Arrivés devant la grande porte vitrée du palais, ils furent abordés par un petit homme qui marchait vers eux à une lenteur vertigineuse.

— Bienvenue. Ces messieurs ont-ils fait bon voyage ?

Jeannot s’avança vers l’homme et le prit chaleureusement par les épaules.

— Mais oui, mon cher Michouille, merci de votre sollicitude.

Il se tourna vers les deux autres.

— Vous avez sûrement déjà entendu parler de notre ami Michouille Patine ?

Jo-Milas sursauta. Ainsi, ils avaient devant eux un ancien leader de la Fédérafion. Un de ceux que le Fifaraon avait renversés lors de sa prise de pouvoir. La rumeur était donc vrai, il était entré au service du nouveau chef. Il portait une vieille livrée et avait dans ces gestes une obséquiosité qui révélait sa véritable fonction dans le palais : c’était un majordome. Quelle déchéance, pensa Jo-Milas.

— Si c’est messieurs veulent bien se donner la peine de me suivre, Sa Somptuosité vous attend.

Jeannot Nourrisson avait reçu, alors qu’il était encore dans le fort de Gone, une dépêche mécanothermique par un des tubes prioritaires annonçant que le Fifaraon les convoquait lui, Auchel et Turbin, dans son palais. Jeannot était persuadé que le leader suprême était au courant de tout ce qui s’était déroulait au sujet de Louis Gustave. Il avait des oreilles partout et semblait tout savoir, comme un esprit démoniaque omniscient.

Ils traversèrent un grand couloir, Michouille Patine à leur tête. Ils montèrent ensuite un grand escalier de ferraille noire, pour se retrouver devant une immense porte en bois sculpté. De larges formes circulaires en parcouraient les montants. Elles semblaient avoir été faites par un enfant atteint de tremblements continus. Michouille Patine leur adressa un grand geste empesé.

— La dernière œuvre de Sa Munificence.

Quelle horreur, pensa Jo-Milas. Il n’avait, malgré son statut au sein de la Fédérafion, jamais pénétré dans le palais. Jeannot semblait lui à son aise.

— Sublime, non ?

Jo-Milas se tourna vers Dément et vit dans les yeux du Questeur qu’il était lui aussi dubitatif quant aux talents artistiques du Fifaraon. Mais ils hochèrent tous deux la tête d’un air entendu.

Le petit majordome ouvrit lentement la porte, laissant découvrir un grand couloir aux murs d’un blanc immaculé. On voyait néanmoins de légères traces carrées. Nourrisson devança les questions de Jo-Milas et se pencha vers lui en chuchotant.

— Les portraits des anciens leaders de la Fédérafion, Il les a fait décrocher.

Patine, qui avait continué de marcher, s’arrêta et se retourna, sans dire un mot. Il attendit que les trois hommes furent à quelques pas de lui pour reprendre sa marche.

Ils arrivèrent, au bout du couloir, devant une toute petite porte noire. Michouille leva son bras presque plus haut qu’il ne le pouvait, ferma son poing et donna trois coups à la porte.

Ils attendirent presque deux heures. Le petit Michouille s’était rangé sur le côté droit de la porte et restait là, droit comme un i, le regard perdu dans le vague. Dément s’était appuyé contre le mur et traçait des cercles invisibles sur la moquette rouge carmin. Jeannot sifflotait en restant face à la porte. Jo-Milas faisait les cents pas.

La porte s’ouvrit d’un coup.

— Ce que j’aimerais savoir avant tout, mes amis, c’est pourquoi, et surtout comment, vous avez réussi à laisser s’échapper Loulou Albert.

Pierre-Issa Kasimov

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