FONDEMENT (cycle initianal). Incipit.

Les mots subsistent, eux, même quand leur sens s’est perdu.

 

 

Dans un futur lointain qui se conjugue au plus-que-parfait, l’imparfait a gagné l’ensemble des individus, rendant tout futur antérieur… L’avenir a besoin d’un recommencement. Voici le fondement. Toute chose en sera altérée. 

TANTANTAN

 

À genoux sur le ciment froid de sa cellule, Louis Gustave fixait le mur face à lui. Ses bras, tendus dans son dos par le bracelet électromagnétique qui liait ses poignets, commençaient à le faire souffrir. Il n’osait pas tenter de se relever, de peur que sa vieille blessure au genou gauche ne revienne le lancer et, comme à chaque fois, le clouer au sol.

Des heures, peut-être même un jour entier, qu’il croupissait ici. On l’y avait jeté sans même prendre la peine de désactiver le bracelet. Il restait seul dans cette pièce sans lumière, plongée dans le silence le plus total.

Que voulait la Ligue ? Car c’étaient bien les uniformes rouges écarlates qui avaient fait irruption dans le bar à verveines qu’il fréquentait le jeudi, l’extirpant de sa perfusion hebdomadaire du liquide vert pour l’emmener dans leur scorpiocamion, probablement en direction d’une des prisons de la Ligue.

Que savaient-ils ? Avaient-ils découvert les plans de Louis ? Ou était-ce une simple manoeuvre d’intimidation, comme Athalie Bourrée du Toit, la Commodore suprême, savait si bien les orchestrer ? Il fallait qu’il sache, qu’il sonde le moindre agent qui viendrait l’interroger.

Il ferma les yeux et se plongea dans l’état de semitranse méditative que lui avait enseignée ses instructeurs de l’Analternance. Il répéta frénétiquement « Chiriches le Roumain », créant ainsi un murmure quasicontinu qui l’emporta ailleurs, loin de la geôle qui retenait son corps.

Chiriches le Roumain, Chiriches le Roumain, Chiriches le Roumain…

Il voyait maintenant le terrain de son enfance, bien avant l’Unification. Il a sept ans, le maillot bleu du village sur le dos. Son père crie sur le bord de la pelouse, comme tous les autres pères d’ailleurs. Le ballon s’envole, il place sa tête, il marque. Son père continue de crier, les autres pères sont désormais silencieux.

Le champ magnétique de la porte se désactiva. Les deux gardes entrèrent et attrapèrent Louis par les épaules pour le faire pivoter. Il vit qu’un homme de haute taille au visage émacié lui faisait face. À en juger par les bandes noires sur le haut et le bas de son uniforme, il s’agissait d’un officier.

—   ­­Louis Gustave ?

—   Chiriches le Roumain.

—   … Hein ? Je… quoi ? Veuillez décliner votre identité, prisonnier !

—   Chiriches le Roumain.

—   Merde, on s’est trompé de gars.

Un petit homme, que n’avait pas remarqué Gustave, s’approcha du gradé.

—   Ahem… mon lieutenant ?

—   Quoi ?

—   Je pense qu’il s’agit d’une systématique de défense, j’ai déjà vu ça chez des membres de l’Analternance.

—   Quoi ? Parce que ce serait un de ces types ?

—   Mais… Vous n’avez pas lu l’ordre de mission, mon lieutenant ?

La conversation entre les deux hommes continua, mais Louis n’écoutait plus. Il avait les informations qui lui fallait. L’officier n’était au courant de rien et celui qui paraissait être son second ne possédait comme données que ce que contenait l’ordre de mission, c’est-à-dire pas grand-chose. Il n’y avait plus de doute, on allait le transférer ailleurs.

Il s’était remis sans s’en rendre compte dans sa position initiale. Ce mur était désormais son seul allié. Il en parcourait toutes les prospérités, chacune relayant ses pensées. Il dialoguait avec le mur. Peut-être était-ce tout simplement la folie qui le gagnait, au fond de cette pièce sombre. Il fallait que quelqu’un vienne. N’importe qui. Il lui devenait vital que la réalité vienne à sa rencontre.

Comme pour exaucer tous ses vœux, le grésillement du champ de la porte se fit entendre. Deux nouveaux gardes pénétrèrent dans la cellule, sans toutefois lui prêter attention. Louis remarqua leur uniforme blanc et noir. Les Commandos techniques, se dit-il, les choses se précisent. La personne qui va à son tour entrer est incroyablement lente, ses pas résonnant dans le couloir. Quand elle parvint enfin à l’encablure de la porte, Gustave sentit un frisson lui parcourir le dos.

—   Pouvez-vous tourner seul ou vous faut-il de l’aide, monsieur Gustave ?

Louis était tenté d’utiliser à nouveau sa systématique de défense, mais, sans qu’il sache pourquoi, il décida de se lever et de faire face à son interlocuteur. Il découvrit un petit homme replet à la barbe drue et aux cheveux blonds se faisant rare par endroits. Il portait une longue robe de bure noire, cintrée aux épaules.

—   Savez-vous qui je suis, monsieur Gustave ?

 

À suivre…

 

 

 

Pierre-Issa Kasimov

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