J’ai joué un tournoi de five à Shangri-La (4/6)
A l’issue de chaque tour, nous étions de nouveau appelés à nous rassembler pour une nouvelle répartition des équipes. Celles-ci n’étaient donc pas constituées pour plus longtemps qu’un match. Des joueurs s’en allaient, des nouvelles têtes se montraient, et le « patriarche » triait tout ce petit monde selon le schéma invariable « deux vieux-deux adultes-un enfant ». Le nombre de participants augmentant au fil de la journée, certains devaient attendre sur la touche. Privilège de l’invité, je fus amené, au grand regret de mes poumons, à disputer plusieurs rencontres, quatre ou cinq de mémoire, et encore eussé-je sans doute pu avoir le droit de continuer si mon corps n’avait pas fini par me l’interdire. Malgré la sensation de brider ma tendance au bourrinage pour correspondre au style de jeu que j’avais observé, malgré mon organisme transformé en citerne d’acide lactique, je mentirais si je déclarais n’en avoir pas éprouvé un grand plaisir.
Le tournoi s’acheva peu de temps avant le coucher du soleil. Au campement, qui dans l’après-midi avait nettement grossi, les femmes avaient préparé un feu. Plus loin, des marmites d’eau chauffaient, dont des hommes à demi-nus s’aspergeaient généreusement. A les voir se doucher ainsi sans parcimonie, je devinai que l’eau souterraine était tout sauf rare. Le soir, nous fûmes presque 150 à assister au banquet. Plusieurs joueurs croisés au cours de la journée m’abordèrent. La fumée de viande grillée et le brouhaha permanent s’ajoutaient à la barrière de la langue pour entraver nos ébauches de conversation. Toujours est-il qu’à force de pantomimes et avec l’aide de Tshering traduisant tant bien que mal, ils parvinrent à saisir que je venais de France et que j’appréciais beaucoup leur manière de jouer. De mon côté, je crus comprendre que ce hameau situé à l’entrée de la vallée était pour ainsi dire la « capitale » d’un groupe d’éleveurs nomades. Mes camarades m’expliquèrent, du moins l’interprétai-je comme tel, que les familles les plus éloignées se trouvaient à plus d’une journée de marche d’ici, bien au-delà des limites apparentes de cette première vallée.
Dans tous les cas, la passion de ces gens n’était pas feinte. Ils avaient répondu du jour au lendemain à l’appel du ballon, marchant plusieurs kilomètres pour une journée de tournoi. Ou plutôt deux, au moins : tout dans l’attitude des convives m’indiquait que la fête serait appelée à se prolonger. Je demandai confirmation à Tshering :
« We’re going to play another matches ?
– Yes, but you play. Me not. Me tomorrow, go to work. Go with yacks. »
Les autres renchérirent en montrant la sortie du campement, par des gestes indiquant le fait d’y aller et d’en repartir. Apparemment, là était l’explication de ce renouvellement permanent : des hommes s’éclipsaient pour retourner travailler, et étaient remplacés par de nouveaux entrants. Il en résultait cette impression, au cours de la journée, que le chemin principal semblait aussi fréquenté qu’une autoroute malgré le faible nombre d’habitants : sans parler de foule, le jeu suscitait un va-et-vient constant. En revanche, malgré mes questions, nul ne sut ou ne voulut me dire combien de temps le tournoi durerait. Le mystère le plus insondable restait néanmoins la raison qui avait pu amener une peuplade si éloignée du monde à pratiquer sport-roi, et surtout à s’en enticher à ce point.
Ayant mis la pédale douce sur les produits laitiers fermentés, je vécus une nuit confortable, protégé du froid par l’empilement sur mon duvet de quatre couvertures sentant encore le bétail. Mon ami parti travailler, personne ne me réveilla, si bien que je pus m’offrir une relative grasse matinée. Quand j’arrivai au terrain, les matchs du jour étaient déjà engagés. En attendant l’appel suivant, je m’installai sur la butte au milieu du public. En bas, un homme d’une vingtaine d’année soulevait régulièrement les clameurs. Athlétique, sa peau était nettement plus burinée que les jeunes gens de son âge, qui passaient pourtant le plus clair de leur temps en plein air. Il ressemblait plutôt aux guides que j’avais croisés à Gasa, aux traits marqués par les marches en haute montagne. Sans doute sa carrure faisait-elle de lui un volontaire tout indiqué pour les expéditions nécessaires à la vie du clan. Il me paraissait en effet impossible, aussi isolée soit la vallée, que les marmites, vêtements et objets divers fussent tous produits sur place. Le commerce minimal que ce groupe était forcé d’entretenir avec le reste du pays ne pouvait être le fait que d’hommes résistants. Le jeune homme montrait une endurance encore supérieure à celle de ses compatriotes, eux-mêmes déjà marathoniens en puissance. Ses facultés l’autorisaient à revenir sans cesse couper la course du porteur puis, une fois que celui-ci se débarrassait du cuir, à sprinter aussitôt pour faire opposition à l’adversaire suivant. Sans chercher la confrontation physique, puisque celle-ci semblait bannie, il n’en provoquait pas moins d’innombrables pertes de balle. Il se hâtait alors de récupérer et trouvait systématiquement le choix juste. Son jeune équipier, qui avait tout saisi, se plaçait systématiquement à l’angle opposé du terrain, certain d’être trouvé par une passe longue du « Veron bhoutanais ». Même un arrière facétieux de 70 ans bien tassés se mit à déserter sa ligne pour apporter un peu plus de désordre dans le camp opposé, assuré de voir le champion rattraper ses éventuelles erreurs. De fait, cette équipe s’imposa sur un cinglant 7-0, alors que je n’avais jusqu’ici observé que des oppositions assez équilibrées.
Malgré mes réserves de la veille, je dois avouer que la sobriété du jeu convenait assez bien à mon manque total de prédisposition technique. Je me contentai de placements aussi intelligents que possible, de gestes assurés, m’amusant à rechercher la meilleure entente avec mes partenaires. Pour ce qui est des sensations, se retrouver à guetter l’appel d’un gamin bhoutanais et y répondre d’une simple passe à plat valait tous les petits-ponts du monde. La température était optimale, l’altitude tempérant les effets du grand soleil. Revers de la médaille, il me fallut plusieurs heures pour me rendre compte que ma peau commençait à brûler sous l’effet des ultraviolets.
Comprenant alors pourquoi tous jouaient en manches longues, je m’absentai vers midi, partant chercher dans mon sac à dos l’un des multiples tubes de crème solaire dont j’avais pris soin de me munir. L’une des femmes que je croisai quitta un instant ses tâches culinaires pour m’aborder. Il s’agissait d’une mamie dont je n’aurais pu déterminer si elle avait 70 ou 90 ans. Un chapeau de paille tressée révélait quelques mèches dont la noirceur avait oublié de faner, et son cou menaçait de rompre à tout instant sous de lourdes rangées de perles. « Wii-yan-long ? Fou-bol, wii-yan-long ! », m’interpella-t-elle. Je ne pus répondre autrement que par une mimique d’excuse, ne saisissant pas le but de l’intervention excepté qu’elle parlait apparemment de foot. Au retour de ma tente, dûment badigeonné de crème, je la vis de nouveau, qui me faisait signe de la suivre : « Wii-yan-long », me dit-elle en entrant à pas traînants dans une cabane de pierres. A l’intérieur, quelques ballons, morceaux de cordes et de cuir ; il s’agissait sans doute de la réserve à matériel. Elle attrapa une besace qui pendait au mur et en tira une photo : « Wii-yan-long », répéta-t-elle. Le cliché, en noir et blanc terni, représentait un homme mince en tenue de sport, fine moustache et regard fier, pied posé sur le ballon. La photo n’était pas prise sur les lieux en tout cas, elle représentait un stade dans une campagne verdoyante quelque part en Europe. Au verso était tracée une inscription, elle aussi presque effacée : « Keep the spirit of football ! W. Long. »
A suivre