Superacad, ép. 15 : Le retour. L’explication. Le sacrifice.

Résumé des épisodes précédents : Superacad et Sophie parviennent à s’enfuir in extremis du zoo où ils étaient confinés, avant l’arrivée des forces de l’ordre. Mais, mise sous pression par sa hiérarchie, Sophie craque et confie à Superacad son appartenance à la police.  

« C’est le plus gros rongeur actuel. L’adulte mesure plus d’un mètre de long et pèse plus de 50 kg (jusqu’à 91 kg pour 1,2 m de long et 60 cm de haut). Il vit en Amérique du Sud où il mène la vie d’un mammifère social et semi-aquatique. Il nage très bien et vit en groupe, les adultes s’organisant pour garder les petits. ».

Ce n’est pas que la fiche Wikipedia du capybara soit passionnante en soi, mais les huit heures de routes à passer en leur compagnie m’ont incité à en savoir un peu plus sur ces bestioles. Surtout, depuis une heure que nous avons quitté le zoo cachés dans ce camion, Sophie est totalement mutique. Elle s’est pelotonnée au fond du véhicule contre les deux énormes rongeurs, dont l’odeur ne semble même plus la déranger. Après m’avoir révélé sa trahison, elle a laissé tomber son téléphone, que j’ai récupéré et dont je me sers pour approfondir ma culture zoologique faute de savoir quoi dire à ma camarade.

Et encore, je parle de trahison, mais Sophie aurait pu mille fois nous livrer, l’Éditeur et moi. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ? Je n’en ai aucune idée, elle à qui je me raccrochais comme à une bouée semble aussi perdue que moi dans cette histoire de fous. Reste qu’il me faut trouver une solution pour ne pas laisser la situation en suspens : je ne nous vois pas dérouler les 800 km sans échanger un mot puis nous quitter bons amis une fois arrivés à Vincennes. Quels sont les scénarios qui s’offrent à moi ? Le laisser-aller n’est pas une option : soit Sophie vend la mèche à ses copains flics et nous sommes bons pour être victimes d’une bavure policière, soit l’Éditeur gère les choses à sa façon et, vu l’insondabilité du chef, on ne peut pas exclure qu’elle finisse au fond des bassins de La Villette. Malgré son double-jeu, c’est une option à laquelle je ne peux me résoudre. La première paraît en comparaison presque séduisante, à une exception près : quitte à être allé aussi loin, j’aimerais autant ne pas en finir avec la vie avant d’avoir reçu quelques réponses à mes questions existentielles.


Le ronronnement du Diesel et le bruit des capybaras croquant leurs carottes bercent mes réflexions, dont la complexité s’alourdit d’un paramètre supplémentaire : bien que je n’aie pas éclusé ma bière nourricière depuis un bout de temps, je n’en ressens pas moins une furieuse envie de pisser. Il est vrai que dans l’enchaînement des événements, Carmelus nous a précipités dans ce camion d’animaux en partance pour le zoo de Vincennes, sans que nous n’ayons eu notre mot à dire. Sophie étant toujours blottie derrière les deux rats géants et totalement indifférente à moi, je m’autorise un discret soulagement. Cela étant, partant du principe que le conducteur n’ouvrira pas son camion avant l’arrivée, Sophie sera tôt ou tard confrontée au même problème physiologique. Si l’on ajoute à cela que les capybaras, eux, ne sont d’aucune pudeur pour ce qui est de pisser et chier dans la paille, cet huis-clos risque d’être de moins en moins propice à l’établissement d’une communication sereine.


Il me revient de ma vie d’avant le souvenir d’avoir lu « D’un Château l’autre », Sigmaringen, la débâcle, les gogues bouchées et la pisse dans les couloirs. Je ne puis m’empêcher de dresser quelques parallèles avec notre décrépitude présente, la littérature grandiose en moins, les enculades furieuses et deux capybaras en plus. Eh merde. La veille au soir, j’étais encore en train de discuter grandeur humaine avec Marcelo Bielsa dans un mistral à décoiffer les cons, ce n’est pas pour me morfondre une demi-journée dans une bétaillère. Du courage, bordel !

J’entreprends alors de bouger l’un des deux capybaras, histoire de me frayer une place à côté de la boudeuse. Après quelques reniflements de désapprobation, le bestiau consent à s’écarter un peu.

– Sophie…
Laisse-moi.
Sophie… tu sais qu’on ne peut pas faire comme s’il ne s’était rien passé.

Lui tenir ces propos me procure une sensation étrange. Jusqu’ici, c’était plutôt elle, l’élément modérateur, celle qui conservait le plus les pieds sur terre au milieu de tous ces tordus. Elle se retourne enfin, affichant une expression de peur à laquelle je ne m’attendais pas. Je prends conscience que dans son esprit, je suis peut-être capable de tout pour l’empêcher de parler.

Sophie… eh, Sophie, t’inquiète pas, hein ! Je vais rien te faire. On se détend.

Un sanglot pour toute réponse. Mais c’est déjà une réponse. Je poursuis.

Bon. T’es de la police, t’as pour mission de m’arrêter, et je suppose que ça te gêne sinon tu l’aurais déjà fait. Sauf que pour ton chef, t’es passée dans le camp des méchants. J’ai bon ?

Et donc, je déduis que présentement, t’es un peu emmerdée. Parce que d’une, tu as l’air de bien nous aimer, sinon ça fait longtemps qu’on serait au trou, et de deux, t’as pas envie non plus de passer au tribunal à cause de nos conneries.

Sauf que là, si on ne traite pas le sujet dans les 6-7 heures qui nous restent jusqu’à Paris, non seulement on va bien se faire chier tous les deux au milieu de la merde de castor, là, mais en plus je ne vois pas ce que ça nous apportera de bon, à toi comme à moi.
Et tu proposes quoi, alors, lâche-t-elle en ravalant ses larmes. Hors de question que je continue à suivre vos trucs de tarés. Si je ne vous ai pas fait coffrer c’est que… c’est que…
Dis-moi.
… je sais même pas en fait. Au début je voulais juste faire tomber ton éditeur en m’offrant un peu de cul au passage, et puis je t’ai vu, et plus je te vois plus je sais que ce truc te dépasse, toi aussi. T’es un mec bien quand t’encules pas les gens, je voudrais t’aider, Guy, vraiment. Mais là je peux plus. Je t’aime bien, mais échapper aux flics, se planquer toujours et tout le temps… et tout ça pour quoi ? Pour l’Éditeur ? Ya que lui qui semble savoir où il va.


J’aimerais bien lui servir quelque parole rassurante, mais force est de constater que je n’en sais guère plus qu’elle sur le sens de toute cette aventure. Et sans éprouver d’affection particulière pour le chef de Horsjeu Média, j’aimerais autant ne pas le voir partir en tôle avant de m’avoir livré tout ce qu’il sait sur mon existence et mes super-pouvoirs. Je prends soin d’adopter une mimique évoquant la réflexion profonde, pour bien signifier à Sophie que mon long silence n’est dû qu’à un intense travail intellectuel. Accoudé à un capybara, massant machinalement sa croupe comme une balle anti-stress, je mets quelques minutes à mûrir un plan.

– Sophie, écoute. Je crois que toi comme moi on va pouvoir s’en sortir sans casse, au moins dans un premier temps. Tu me suis ?


Au point où elle en est rendue, Sophie approuverait même une stratégie impliquant une attaque d’extraterrestres. D’un coup de menton, elle se raccroche à la branche que je lui tends, et que j’espère pas trop pourrie.

– OK, voilà ce qu’on va faire. Dès que le chauffeur ouvre le camion à Vincennes, on se sépare. Même pas tu passes un coup de téléphone, d’ailleurs tu vas le jeter. Tu cours comme une dératée à l’hôtel de police, et tu leur dis que je t’ai kidnappée et que tu as réussi à t’enfuir. Tu cours le plus vite possible, hein. Tu seras essoufflée, en sueur et couverte de paille et de merde de capybara, ça les convaincra facilement qu’il t’est arrivé un truc moche. En plus t’as pas à te forcer pour inventer une histoire, t’as juste à te rappeler ce qu’on te fait subir depuis qu’on a quitté Marseille. Tu dis juste que je voulais te ramener au Horsjeu Building pour te faire subir des sévices, et que t’as profité d’un moment d’inattention de ma part pour t’échapper. Avec un peu de chances, je trouverais bien un connard du football à châtier à Vincennes : tu t’enfuiras à ce moment-là, ça crédibilisera le récit.
– Et toi ? Tu vas te faire choper, ils vont tous débouler au siège.
– Je crois pas. L’Editeur m’a raconté l’histoire du bâtiment, ya les communistes de la RATP qui ont construit plein d’accès cachés depuis le métro. Tout le temps que j’ai passé à me faire chier là-bas, j’ai pu étudier les plans et retenir quelques trucs. Le temps que tu coures voir ton chef, j’aurai pu prendre le métro, accéder en douce dans le bâtiment, puis retrouver l’Editeur.
– Et à ce moment-là ?
– Eh bien à ce moment-là, il se démerde, j’ai envie de dire. S’il croit vraiment que j’ai une destinée suprême dans le football, je suis sûr qu’il trouvera un moyen de vous empêcher de me faire obstacle. Si c’est ton demeuré de collègue Fiori qui s’en occupe, j’ai pas trop de souci là-dessus.


Sophie semble se détendre. Pour tout dire, elle a l’air plus convaincue du plan que je ne le suis moi-même. Elle me regarde, et je retrouve enfin la fille avec qui je faisais du vélo à Noirmoutier, et qui avait fini par disparaître sous  la crispation et la crasse de ces derniers jours. Je ne vois plus que ses yeux marron, qui brillent sous un léger voile triste.

Bon… c’est peut-être la dernière fois qu’on se voit, alors, me dit-elle. Une belle rencontre, marquée par des beaux moments et des viols sauvages, et qui se termine dans un camion à bestiaux.
– Toute ma courte existence résumée… dans une autre vie, ça aurait peut-être été différent ? T’en penses quoi, toi qui as vécu un  « avant » ?
– Ah, mon « avant »… ah ah, c’était pas glorieux non plus, rassure-toi. Je me suis jamais trop sentie à ma place.
– Sans blague ?
– Mon grand-père était de ces intellos brésiliens qui ont fui la dictature, mon père a fait des aller-retour au pays sans jamais trop se fixer. Et moi j’étais là…  milieu d’écrivains, d’artistes… je crois que j’ai fait flic surtout par esprit de contradiction, ça me donnait un cadre. Mais bon, même là, j’ai été vite placardisée. C’est là que t’es arrivé, et que le divisionnaire m’a repêchée. Il se disait que je serais la seule assez fêlée pour réussir à comprendre quoi que ce soit à ce qui se passait.
– On est vraiment deux échoués, quoi. Dans un film, en général, ça se finit par un happy end, ce genre de rencontre ?
–   Qui sait ? Tu me parles sans cesse de ton « avant ». Tu n’en sais rien, de ce qu’il y avait avant, mais après tout, tu ne sais pas non plus ce qui va venir ensuite.
– Non.
– Tu sais, il y a un proverbe chinois qui dit…
– Oh non, pas toi, Sophie. Non. Non !
– « Hier est derrière, demain est un mystère…
– … mais aujourd’hui est un cadeau et c’est pourquoi on l’appelle le présent. » Je sais.

Eh, faut pas t’énerver, Monsieur le sinophobe. Sophie sourit. J’avais oublié qu’elle souriait. On n’imagine pas tout ce que le sourire d’une femme est capable d’évaporer. Il lui suffit de changer d’expression pour que le calvaire en bétaillère se transforme en féérie sur tapis volant. Me sentant désarçonné, Sophie poursuit sa vanne :

Eh puis t’as tort de pas aimer les Chinois, hein, je suis sûr que Superacad aurait plein d’amis là-bas. T’as qu’à voir tous ces passionnés, dans les tribunes d’Old Trafford ou Anfield Road.

A cette évocation, un tressaillement superacadien saisit mon bras gauche. Sophie s’en amuse plus qu’elle ne s’en alarme. Elle s’assied à mon côté, et son bras enlace mon épaule. Nous voici tous deux côte-à-côte, vautrés entre les pattes du capybara couché sur le flanc. Elle me dépose un bisou de collégienne sur la joue.

Et si elle était à venir, notre belle histoire ?
– Avec des enfants, et tout… je les imagine nous demander : Papa, comment tu as rencontré Maman ? Eh bien c’est très simple, nous faisions un Paris-Vincennes dans un camion de zoo, pour fuir les flics après que j’ai enculé sauvagement des dizaines de personnes.
– C’est pas pour nous le romantisme, hein ?
– Mouais. Et l’Editeur, donc. Enfin, je ne veux pas être indiscret mais… vous ne sortiez pas ensemble, il fut un temps pas si lointain ?
– Vous choquerai-je, Monsieur Superacad, si je vous dis que cet homme pue le sexe, et que je ne me voyais pas rater une si belle et hélas rare occasion d’exulter physiquement ?
– Ouhaou. Non non, c’est pas choquant, je vois bien le genre de bel homme. Je ne dirais pas que j’ai moi-même les tétons qui pointent en pensant à lui, forcément, mais…
– Ouais, bon, là quand je pense à lui j’ai surtout envie de lui mettre des paires de claques, pour lui apprendre à nous manipuler comme ses marionnettes. Mais bon, après tout, c’est grâce ou à cause de lui qu’on est coincés ensemble. C’est peut-être voulu de sa part, qu’on finisse un jour par sortir ensemble ? Enfin non, on s’en fout, Guy, j’ai pas envie de penser à lui, là. Hein ? Merde, on est bien tous les deux, et même absent il est encore entre nous. Donc on l’oublie ? Hein ?


Les mots étant superflus devant de telles évidences, je me contente de la seule réponse qui vaille et lui délivre un long et langoureux patin, un vrai, un qui me fait prononcer le mot qui manquait à ce putain de feuilleton : l’amour.  Mon corps est encore parcouru de tressaillements, mais cela n’a rien à voir avec Superacad cette fois-ci. Je me tourne légèrement, gêné à l’idée qu’une érection certes sincère ne laisse à penser à Sophie que j’ai envie de la prendre, là, tout de suite, au milieu de merdes de rongeur géant amazonien. Sophie s’en aperçoit et n’en rit que de plus belle.

Ah ah oui, j’ai fait l’amour dans des circonstances parfois improbables mais là il y a des limites, quand même. Elle prend ma tête entre ses mains et poursuit : On se retrouvera, Guy, on va finir cette histoire le plus vite possible et on baisera comme des bêtes, dans toutes les pièces et pendant des heures. Et tu m’enculeras, j’y tiens, tu me prendras par derrière lentement et tendrement, et tu verras que ça peut être très beau et très bon. Je t’aime.
– Je t’aime aussi, ne trouvé-je rien de mieux à lui dire, décontenancé. Je n’ose pas lui dire que je ne sens un peu en overdose d’anal en ce moment. Voire, pour tout dire, que j’ai l’impression de ne voir que des rondelles depuis que je suis revenu à la vie. Présentée de la sorte, la perspective de poursuivre ma carrière sodomite, même dépourvue de son caractère punitif, me refroidit un peu. Mais bon, je ne me vois pas jeter un coup d’extincteur sur les fantasmes de mon amoureuse moins de deux minutes après notre premier baiser.


Nous nous contentons alors de nous taire, et de savourer l’un contre l’autre ce trajet à la fois interminable et trop court, dont l’arrivée pourrait tout autant mettre un terme à notre amour éphémère. Une heure, deux heures, quatre heures… je ne sais pas combien de temps s’est écoulé quand j’ai enfin l’idée de reprendre le téléphone de Sophie pour regarder l’heure. On ne devrait plus tarder à approcher de Paris, maintenant. Je me blottis de nouveau contre elle, décidé à grappiller ces quelques minutes de bonheur en plus, comme disent les commentateurs sportifs.


Cette simple pensée me ramène au football et, partant, aux choses impératives (je n’ose dire sérieuses). La vitesse moindre du camion, ses à-coups plus nombreux, laissent supposer que nous nous sommes engagés sur les autoroutes de la grande couronne. Le visage de Sophie s’est fait plus dur. Je m’assure de son état :
Ca va aller ? On est toujours OK sur le plan ?
– Oui oui. C’est dommage qu’on se soit parlé : avant le voyage j’avais surtout envie de te massacrer, ça aurait moins été un rôle de composition pour moi.
– Tu regrettes ?
– Allez, va, arrête de faire ta fleur bleue. On a bien siroté la guimauve, maintenant : action. Tu m’as kidnappée. On fait escale au Zoo de Vincennes. Tu trouves un connard, tu le châties comme tu sais si bien le faire parce que tu ne peux pas t’en empêcher, et ça me laisse le champ libre pour m’évader. Je suis comment, physiquement ? Ravagée comme il faut ?
– Un peu trop jolie. Mais bon, t’as pas pris une douche depuis deux jours, t’as de la paille souillée de pisse dans les cheveux, tu pues la sueur, le sel et la bête sauvage, je pense que tu restes crédible.
– OK. Ca va aller, toi, pour trouver une victime ? Je veux dire, t’as commencé par subir tes colères, ensuite tu les as utilisées pour remplir des missions… et là tu t’apprêtes à faire dans le volontaire et le prémédité, on passe encore un cran, non ?
– Eh oui. Bon, console-toi, je te promets solennellement de trouver un authentique connard qui aura mérité le sacrifice de son intimité. Et toi, déontologiquement, ça te pose pas de problème ?
– Déontoquoi ? Je suis flic, je te rappelle. T’inquiète, je vais m’en sortir, de toute façon au point où j’en suis… En tout cas, je sais pas si t’es au courant, mais va falloir agir vite pour que ton plan marche. Le zoo est à côté du périph. On va sentir le camion ralentir, et il s’arrêtera dans les 5 minutes qui suivent. Là, la porte s’ouvrira vite. Tu sais comment ça se passera ?
– Beuh… j’y ai pas pensé, non.
– Ils descendent la porte du camion et mettent une sorte de cage à l’entrée pour que les animaux y entrent directement. Donc, dès que la porte s’ouvre, va falloir sauter dehors avant qu’ils aient compris ce qui se passe. Sauf que je suis censée être kidnappée : si on a trois ou quatre témoins qui nous voient sortir du camion comme des fleurs, je pourrai pas faire passer le bobard à mes collègues.
– Ah ouais, pas con. T’as une idée ?
– L’idéal aurait été que tu te jettes hors du camion avec moi sous le bras, genre King Kong, m’enfin quand t’es pas difforme et tout gris je crois pas que t’aies une musculature qui le permette. Sans vouloir offenser, hein.
– Ben tiens. On se cache inaperçus sous la paille, le temps qu’ils déchargent ?
– Trop aléatoire.
– Je fais semblant d’avoir une arme ?
– Si les employés de zoo sont tous comme Baasz, ça peut passer. Sauf que si une caméra de vidéosurveillance nous enregistre, ils verront bien que notre jeu d’acteur est foireux. Non, ça va être risqué, mais il va falloir jouer sur ta notoriété.
– C’est-à-dire ?
– Il va falloir que tu sois Superacad AVANT qu’on soit descendus du camion.
– Sophie, arrête. Il n’y a que toi ici. Sois je vais être incapable de m’énerver assez contre toi, soit je risque de… de …
– T’as mieux ?
– Non mais…

Elle me saisit de nouveau la tête entre ses mains.
Guy, souviens-toi. Tu me prendras quand on l’aura décidé ensemble, lentement et tendrement.
– Lentement et tendrement, répété-je en prenant une profonde inspiration. Alors que le camion ralentit et prend un virage serré, signe de sa sortie du périph’.

– OK, Guy, c’est le moment. Dans 5 minutes on s’arrête et la porte s’ouvre.
– Je… je sais pas Sophie.
– Ta gueule. T’as vu l’autre jour, en Coupe de France, l’OM qui n’a pas laissé sa part de recettes au Sporting-Club olympique de la vallée de la Creuse ?
– Oui, Sophie, mais c’est pas le moment de parler foot.
– Non mais allô, quoi, s’énerve-t-elle en montant dans les aigus. Ils leur ont pas laissé leur part de recettes. On va où, là ?
– Sophie, je…

Je vois très bien où elle veut en venir, mais j’ai peur qu’elle y arrive trop bien. On a calculé la durée approximative avant l’ouverture des portes, mais si les soigneurs ont envie d’aller boire un pot avant de libérer leurs bêtes et nous avec, je serai coincé avec elle et chauffé à blanc, et là, il n’y aura ni lenteur ni tendresse qui tienne. Une paire de claques me ramène à la réalité.
Ho, tu m’écoutes, Guy ? Non mais attends, toi qu’aimes le foot, tu vas pas me dire que tu défends ces pingres, quoi. Ils ont pas laissé leur part de recette ! Je l’ai vu à Tout le sport, c’est honteux, ils avaient fait un sujet spécial sur les petits du SCO Vallée de la Creuse, quatre divisions d’écart et ils leur laissent pas la recette ! En plus on était à Marseille hier, personne en parlait, c’est dingue quoi, elles sont où les valeurs de la coupe ? Ils ont pas laissé la recette !

Je ferme les yeux, essayant de me laisser aller. Pour le bien de Sophie, pour le bien de nous deux, il faut que je lui fasse confiance. Je ferme les yeux et repense à sa première intervention chez nous, lorsqu’elle jouait la stagiaire pétasse de chez Trombino. Le ton de sa voix est le même, qu’elle rend le plus irritant possible. Je m’efforce de fermer les yeux, de gommer de mon esprit ses cheveux bouclés, son cul à se damner et son regard, son regard et son putain de sourire. Je dois les oublier et ne plus me concentrer que sur cette voix, comme si c’était celle d’une autre.

Parce que non mais attends, les traditions faut les respecter, hein, je veux dire on a toujours fait ça en Coupe de France, on a des gars qui se lèvent à 5h tous les jours pour aller bosser, et qui s’entraînent à la nuit tombée sur des terrains boueux, et on voudrait pas leur laisser leur part de recette ? On voudrait pas laisser leur part de recette ?

Je sens ma peau tressaillir, je suppose que les marbrures grisâtres commencent à apparaître. Sophie commence à me connaître, et je ne doute pas qu’elle va s’efforcer de contrôler ma transformation avec la précaution de l’ingénieur nucléaire manipulant ses barres de graphite. Analogie pertinente, d’ailleurs, puisque l’enjeu pour mon amie est d’éviter que ne se produise un Fukushima dans son cul. Pour l’instant, elle n’hésite pas à pousser les manomètres.

Non mais vraiment, je trouve bizarre que ça ne te choque pas plus que ça, toi. Attend, c’est un petit club, le SCO Vallée de la Creuse, ils ont rien pour vivre, ils font du football vrai et l’OM, eux, qui sont juste payés des millions juste pour taper dans un ballon, putain, ils ne leur laissent pas leur part de recette. ILS LEUR LAISSENT PAS LEUR PART DE RECETTE ? MERDE ! Non mais excuse-moi mais je comprends pas. Pour un club comme l’OM, c’est rien, une part de recettes en Coupe de France, mais pour un petit club amateur… ils sont amateurs, hein, ils sont amateurs et on leur laisse même pas leur part de recettes.

Eux qui ont passé les 800 km dans une placidité totale, les capybaras deviennent nerveux. Ils reniflent, commencent à faire les cent pas. Leur va-et-vient perturbe Sophie dans sa diction tandis que, de mon côté, il entretient et renforce la nervosité ambiante. Le camion ralentit encore, puis s’arrête. Nous entendons quelques voix indistinctes. Trépignant, j’attends que ma camarade lâche LE terme qui me fera franchir le point de non-retour.

La recette… la recette… merde merde merde, marmonne Sophie, dont l’inspiration semble se tarir. De l’extérieur, Une voix plus nette que les précédentes vient la sauver :
– Eh ben, ça bouge là-dedans, ils ont l’air pressés de sortir. Va chercher les caisses, on les délivre tout de suite !

Encouragée, Sophie enchaîne, baissant d’un ton pour que sa voix ne soit pas perçue de l’extérieur :– Ecoute, Superacad, chuchote-t-elle en posant sa main sur mon bras devenu monstrueux. Je t’aime bien, mais quand même. Ils ont pas laissé la recette. Ils se sont mal comportés avec le… avec le Petit Poucet.
– RHAAAAAAAAA, MAIS QU’EST-CE QUE TU VIENS ME PARLER DE PETIT POUCET, CONNASSE !

Sophie s’est réfugiée en plongeant sous un capybara mais ceux-ci, affolés, courent dans tous les sens en couinant et ne lui sont d’aucun secours. Je l’attrape d’une main par le cou et constate, à son visage terrorisé, qu’elle fait moins la maligne. Guy aurait eu pitié, mais je suis Superacad et Sophie n’existe plus. J’ai au bout de mon bras une connasse, une connasse qui va souffrir. Bravache, elle dit dans un souffle :

–  Je t’aime. Je t’aime très fort. Mais ils… ont… pas laissé la… recette.
– MAIS TU VAS ARRÊTER AVEC TON MISERABILISME DE MERDE ABRUTIE ? C’EST UN CLUB DE N2, ILS ONT LA MOITIÉ DE L’EFFECTIF SOUS CONTRAT FÉDERAL, C’EST PAS DES MINEURS DE FONDS QUI TAPENT LA BALLE AVANT D’ALLER SE SAOÛLER AU BAR ! LE PRESIDENT EST LE CHEF DU SUPERMARCHE DU COIN, IL S’EST FAIT LES COUILLES EN OR EN VENDANT TOUTES LES PLACES DANS UN STADE DE 20000 PLACES ET ON L’A ENTENDU CHIALER DANS LES MEDIAS POUR GRATTER ENCORE DU FRIC, TU CROIS QU’ON PARLE DE PARTAGER LA VENTE DE 500 MERGUEZ COMME DANS LES ANNEES 70 ?
– Superacad… ils t’entendent hurler, dehors… ils vont pas ouvrir… il faut que tu défonces la porte.
– Ne détourne pas la conversation, salope. Houlà, Je me connais, si je commence parler d’une voix calme c’est que la fin est proche. Vous me cassez les couilles avec vos petits poucets de merde. Les présidents, quand ils voient les tirages au sort, ils fêtent le gros lot de la tombola. Des stades surdimensionnés, des billets surfacturés, et des négociations d’épiciers dès les conférences de presse pour parler de la recette, la recette, la recette… La suite logique, c’est que les pros marchandent leur part de pognon contre la promesse de moins se faire tacler, de moins devoir dépenser d’énergie pour se qualifier, et c’est tout ce que vous aurez gagné. C’est tout ce que vous aurez gagné à parler de tradition envers le monde amateur, quand ce monde-là n’a déjà plus rien à voir. La part de recette, c’est les querelles de clocher du foot amateur mélangé à la cupidité du foot-business, et tout ce que toi et tes semblables trouvez à dire, c’est « mouh, les pauvres petits amateurs pauvres ».
– Supera… Guy, c’est moi, Sophie… j’ai du mal à respirer. Je … sais que tu … dois … exploser, mais… d’abord… pitié… défonce… cette… porte.

Fumant des naseaux, je considère ce bout de femme implorante.  La voir à ma merci m’inflige un rictus de Mister Hyde, dont elle s’aperçoit. Elle sait qu’elle est foutue. Si je suis en pleine réflexion, ce n’est plus à propos de savoir si je dois la punir, mais de quelle manière.

C’est alors que je me souviens de cette légende urbaine, qui racontait qu’un inconscient avide d’expériences extrêmes s’était jadis inséré un hamster. Un rongeur… Nos regards se portent de concert vers les deux capybaras qui galopent de terreur dans tout le camion en se cognant aux parois. Horrifiée, la connasse pro-faux-pauvres gémit :
Guy… non !
– Si… et mon nom est Superacad, et mon bras est l’arme de l’Alterfoot.

 Je l’envoie valser à plat ventre contre l’arrière du camion, tout en arrachant son pantalon d’une main.  « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn »… tu parles. L’œil de bronze qui me fait face est délicat et palpite de terreur, et il a pourtant la force du jugement éternel. Un autre moi aurait fondu devant les fesses rebondies qui encadrent ma cible, il se serait damné pour attraper ces longues boucles et emmener cette amante dans une chevauchée orgasmique, mais les propos stupides de cette idiote me reviennent aussitôt en mémoire et me privent de toute pitié. Ma part de recette, ma part de recette… tu vas voir si tu ne vas pas te la recevoir, ta part de recette, pauvre conne. J’attrape au vol un des deux capybaras et me le cale sous le bras comme un soudard du Moyen-Âge empoignait un bélier. Je prends mon élan autant que le faible espace me le permet, et m’apprête à charger. Ma victime, elle, s’est faiblement redressée ; ce faisant, elle ne s’offre que davantage à mon assaut. Je l’entends murmurer comme une ultime prière :

Lentement et tendrement, lentement et tendrement, lentement et tendrement, lentement et tendrement.
– YAAAAAAAAAAAAAAAAA !

Capybara en avant, je me rue vers la malheureuse et, au moment fatidique, dévie je ne sais pourquoi l’animal, qui finit lancé avec fracas contre la porte du camion. Celle-ci cède et s’écrase au sol. Les deux rongeurs s’enfuient, suivie de Sophie qui a même eu la lucidité de récupérer au passage ce qui restait de ses vêtements. Interdit d’avoir pour la première fois raté mon châtiment, je reste dans le véhicule alors que des têtes angoissées émergent d’une haie.

Je le reconnais, c’est le violeur foot, il est revenu !  Et le personnel du zoo de décamper incontinent.

Ces cris me ramènent à la réalité, une terrible réalité : c’est bien Sophie à qui j’ai manqué de justesse d’introduire un capybara entier par le fondement. Je sens mon corps dégonfler pour redevenir humain, signe qu’il me faut déguerpir au plus vite. Le vélo me semble le moyen le plus efficace de rallier le Horsjeu Building sans me faire remarquer. A la première station trouvée, j’éjecte prestement de sa monture un ahuri en maillot PSGxJordan, et gagne le 19e arrondissement avec un chrono à faire pâlir Louis Cifert. Cette randonnée cycliste parisienne, quoique menée à marche forcée, ne m’empêche pas de ressasser des questions douloureuses comme jamais. Ai-je épargné Sophie dans un sursaut d’humanité ou était-ce juste un gros coup de bol ? La reverrai-je ? Que pensera-t-elle de moi ? Pire encore, à ces questions somme toute très humaines s’ajoutent des doutes sur ma mission sacrée. Je viens quand même de défendre un club professionnel qui venait d’adopter un comportement de gros pingre, après tout. Alors certes, la bien-pensance et le misérabilisme méritent bien des paires de claques, j’en reste convaincu, mais est-ce que je ne serais pas en train de nager en pleine contradiction, moi ? L’Alterfoot, pour autant que j’en comprenne, n’est-ce pas la volonté d’une alternative au foot-business ? J’ai l’impression de m’être comporté comme l’un de ces beaufs qui vomissent le capitalisme, mais préfèrent dépenser toute leur énergie à insulter les zadistes.

Arrivé près du but, Je m’engouffre dans la station Jaurès. Empruntant un couloir en sens interdit, je me trouve dans un recoin peu fréquenté, et surtout judicieusement situé dans un angle mort des caméras. Appuyant sur la combinaison de careaux de faïence idoine, j’actionne le passage secret communiste, qui me mène en quelques minutes dans les tréfonds du Hors-Jeu Building. Celui-ci est désert, fantomatique. Nul Louis Cifert, nul académicien ne garnissent les postes de travail habituels. Je n’ose appeler, des fois que l’immeuble soit déjà investi par les forces de l’ordre.

Après 20 minutes de détours par les pièces plus ou moins secrètes du HorsJeu Building, je repère enfin un petit bureau éclairé, d’où sortent quelques éclats de rire. Après avoir timidement frappé, j’avise l’Editeur, en joyeuse conversation avec un camarade autour de quelques pintes. Pas plus surpris que ça, le patron m’accueille à bras ouverts.

– Ah, alors Guy, t’es bien revenu de Marseille, finalement ? Tu tombes bien, l’assaut final contre Menesis, c’est ce soir. J’étais avec Jérémie Lattayollah, vous vous connaissez, je crois ?

***

Sophie pardonnera-t-elle à Superacad ? Le reverra-t-elle seulement ? L’Alterfoot saura-t-il conduire son attaque ultime contre Menesis ? Mais alors, cela veut-il dire que Horsjeu s’apprête enfin à publier la fin d’un de ses feuilletons ? Vous le saurez en retrouvant le prochain épisode de Superacad contre Menesis.

Rappel des épisodes précédents : prologue (l’infirmier)ép. 1 (le pub et la vidéo)ép. 2 (les flics et les clowns)ép. 3 (le lieutenant Taillandier et le chien)ép. 4 (Horsjeu Média, l’Editeur, les gnomes numériques) ép. 5 (Les Gnomes, le Cérébranle, le premier combat avec l’Ennemi)ép. 6 (l’institut médico-légal) – ép. 7 (l’interrogatoire et les scientifiques)ép.8 (le flash-back par les agents du nettoiement)ép.9 (l’infiltration de Sophie et la tragédie de Pieryvandré) – ép.10 (les soupçons de Louis Cifert, la relation entre Sophie et l’Editeur) – ép.11 (Noirmoutier à vélo et le cuistre du Super U) – ép.12 (La route et l’incident radiophonique) – ép.13 (La mission marseillaise) ép.14 (Marcelo Bielsa et le retour au zoo)

Gervais Marvel Entertainment, Inc.

Editeurs de Superacad, le premier super-héros du football anal, et d'autres belles histoires.

6 commentaires

  1. La capybara a pourtant une forme idéale, un corps bien profilé pour s’introduire dans un anus… mais la cible n’était pas la bonne pour notre héros.

  2. Ça sent la fin, le dénouement est proche. Par contre, on aurait bien aimé voir le supporter du PSG subir la colère de Superacad. Juste pour son maillot.

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