Au courrier du coeur : Ezeiza, si tu crois que ta vie est là

Señor Bielsa,

Je me permets d’écrire cette petite lettre en français, doutant fort qu’elle vous parvienne un jour. Pour moi, tout a commencé en juin dernier, dans un bus en direction de l’aéroport d’Ezeiza, en banlieue de Buenos Aires. J’étais tout seul, avec mon maillot de l’OM et un bon bouquin (Lo suficientemente loco d’Ariel Senosiain). Comme un gamin, comme une « beliebeuse », j’étais déjà un peu fou de vous, sur la foi de quelques articles et vidéos, persuadé que vous seriez à même de redonner à mon club cette passion qui semblait le quitter peu à peu. À l’aéroport, j’ai fait les cent pas devant le comptoir Alitalia, craignant m’être trompé de vol, essuyant le regard intrigué du vigile ; mon imperméable sur mon maillot blanc, les yeux vissés sur mon smartphone, complètement « loco ». Sur le petit écran, j’essuyais les moqueries attendries de ceux qui, depuis la France, se demandaient bien ce que je cherchais, tout seul dans un aéroport d’où je ne décollerai pas.

DACBielsa« Et puis, vous êtes arrivé. »

Et puis, vous êtes arrivé. Directement au comptoir, tout seul, avec une petite valise à roulettes. Vous avez discuté un moment avec l’employée de la compagnie aérienne, me laissant le temps de bricoler un discours avec des bouts de castillan hérités du collège et des disques de Manu Chao. Lorsque vous avez fait demi-tour, j’ai osé vous aborder, et je me suis jeté du haut du 3e étage : « Hola Señor Bielsa. Usted representa la esperanza de una alternative colectiva a este futbol de capitalismo loco ». Ridicule. Comme un grand-père qui en a vu d’autres, vous m’avez répondu « haremos lo posible ». Puis vous m’avez demandé si je partais moi aussi pour Marseille, ou si je vivais à Buenos Aires ; il est toujours difficile de comprendre la folie des autres. Mais j’y croyais. Faire votre possible, rien que ça. Ce jour-là, vous ne m’avez pas menti. Une fois rentré en France, au Vélodrome ou sur le canapé des copains, j’ai vu les choses changer. Les matches s’animer, les occasions de buts, les innombrables centres, les combinaisons que l’on croyait réservées aux grandes équipes, les joueurs qui méritent enfin cette liquette qui nous rend fous, nous. Avec vous, les matches se jouaient sur le terrain, pas dans le bureau du petit homme à moustache ou devant les micros, et il s’agissait encore de sport, d’un jeu par essence plus juste que le monde qui l’écrase. Alors bien sûr, on a parfois pleuré, on a perdu quand on voulait gagner, mais la jubilation si publique de tout ce que l’OM compte de pourfendeurs ne faisait que nous conforter dans notre idée : vous faisiez de votre mieux pour nous, rien que pour nous, et nous étions les seuls à le comprendre vraiment. Vous n’étiez pas l’entraîneur de Vincent Labrune ou de cette chose étrange et nouvelle que l’on appelle « le board », vous étiez notre entraineur à nous, nous qui vivons l’OM comme vous vivez le football : jusqu’à perdre la raison. Les chants de supporters marseillais ne sont pas aussi beaux que ceux que l’on entend en Argentine ; ils ne parlent pas d’amour, de vie et de mort, mais plutôt de buts, de victoires et de sodomie. Mais il y en a un que j’aime bien, dans sa simplicité, parce qu’il fait notamment : « L’OM va marquer, et nous allons gagner… »

 

Samedi soir, l’OM n’a pas marqué, et nous avons perdu. Lorsque vous nous avez annoncé votre démission, à nous, pas aux joueurs ou aux dirigeants pour qui il ne s’agira que d’un avatar de leur vie professionnelle, nous avons perdu. Perdu les dernières illusions qu’il nous restait (peut-être) sur ce sport, sur cette alternative collective maladroitement évoquée fin mai 2014 à Ezeiza. Samedi soir, peut-être vous êtes vous opposé, en tant que salarié, à ce « football de capitalisme devenu fou » (ridicule, décidément), à ces patrons qui ne voient dans le football que des virgules sur du papier et ne respectent pas la parole donnée. Mais vous nous avez aussi oublié et montré que vous étiez (un peu) comme les autres, comme Anigo qui torpille Deschamps, comme Valbuena qui signe à Lyon, comme Ayew qui se frappe l’écusson pour son premier match avec Swansea. Vous parlez du respect de « l’institution » en pensant à votre employeur, pas aux vrais garants de l’institution, ceux qui n’y font pas carrière, aux crétins qui paient leur place au stade et ont chanté votre nom partout en France pendant un an, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Vous avez fait votre possible, et c’était très bien, mais sans doute en attendions-nous beaucoup plus. Parce que l’histoire était trop belle. Notre club aux plus fougueux supporters était relégué au second plan par les suppôts de ce capitalisme devenu fou, étranger à toute notion de mérite, dominé par des consanguins assis sur des réserves de gaz ou de petits escrocs ayant profité, ironie de l’histoire, de la chute du communisme dans un seul pays. Vous êtes arrivé en incarnant la passion, notre passion, celle du « Newell’s, Carajo! », et on l’a prise pour nous. L’on s’est trompés, parce qu’on ne peut pas aimer deux clubs de cet amour-là. On ne peut que faire son travail, on ne peut que faire de son mieux.

Aujourd’hui, votre départ a mis à feu et à sang un pays en quête de sens qui meuble ainsi le « débat public » entre deux faits divers, comme s’il manquait de problèmes à affronter. Les pourfendeurs sus-cités déversent leur bile, bien aidés par un club d’où jaillissent les « off », tandis que quelques idolâtres leur opposent une dévotion trop creuse. Tous essaient de juger un homme sans nommer ou comprendre le crime dont on l’accuse. Surtout pas celui d’être un peu comme les autres, malgré les (beaux) discours et le travail acharné, et de ne pas nous voir, derrière les grillages ou les postes de télévision. Un procès vain à une époque où la justice est passée de mode. J’aimerais que l’on puisse en parler, autour d’une bonne bouteille de vin, de ce ballon qui nous rend fous, chacun à notre manière. Parler aussi du fait que l’on ne peut pas changer le foot, et encore moins le monde, mais que l’on continue bêtement à y croire. À espérer que quelqu’un « fera son possible ». Merci d’avoir fait de votre mieux, même si je pleure aujourd’hui le fait que ça n’ait pas été assez.

DAC.

L'ancien

9 commentaires

  1. Muy lindo.

    Juste une question, c’est quoi le reproche pour Valbuena ?

    Je comprends que ça picote de le voir sous un autre maillot, mais le gars n’a jamais dit qu’il reviendrait à Marseille, si ? L’OM ne s’est pas positionné pour le récupérer, Lyon n’est pas le grand ennemi de l’OM qu’on tente de nous vendre (j’admets aisément qu’Aulas soit relou à jouer la provoc’ pendant tout le mercato, mais à part ça il n’y a jamais eu de rivalité très marquée : Marseille n’est pas Saint-Etienne, Lyon n’est pas Paris ou Bordeaux, on tente de nous inventer des histoires qui n’existent pas), je ne comprends pas trop le crime de Ptivélo, pour le coup. Il n’a rien renié de son passé, il n’a pas parlé de club de son coeur, il vient jouer la CL à un an de l’Euro, je vois pas trop le scandale de sa part.

    P’tain, défendre Valbuena, si on m’avait dit…

  2. Et ouais défendre le P’tit vélo c’est bon ca. Le gars a la tête sur les épaules, rien à dire.

  3. Pourquoi quand Baup s’est fait lourdé ya pas eu ce genre de réaction?

  4. @Ménès2Society

    Je ne reproche à la petite bicyclette aucun crime, évidemment. Je lui reproche à lui aussi de n’être qu’un « bon professionnel » qui quitte un club après 8 ans agrémentés de titres, d’exploits européens et d’émotions pour quelques roubles et revient un an plus tard pour signer chez un concurrent (rien de plus, certes). En participant gaiement au cirque grotesque d’Aulas pour ne rien arranger.

    Si l’on baisse tous les bras, si l’on accepte que les joueurs touchent de gros chèques pour jouer (dans tous les sens du terme) et qu’il nous revient seulement de payer un abonnement TV et porter des t-shirts publicitaires hors de prix, alors Visca Barça !

    Bande-son : https://www.youtube.com/watch?v=i1XljwKDYLQ

  5. Mais pour ces abrutis, c’était un simple et vulgaire domestique. Bien sûr depuis samedi, on en lit des horreurs sur Marcelo, ils se lâchent bien à travers leur presse sans joie ni idée. Curée totale. D’abord on a laissé penser que les responsabilités étaient partagées (ben oui, forcément, c’est pas possible que ceux qui « donnent » l’argent, les bienfaiteurs de l’humanité, aient tous les torts) et puis maintenant, en avant les charges sur le « manque de respect » du « natif de Rosario », que Tapie-la-mafia aurait viré au bout de 2 mois l’an dernier. Et le roi des poubelles de Montpellier. Et le triaud, et le bouchet, et libé. Quelle misère !
    Titres des articles du sport.fr, tous ensemble sur la même première page, le 10 aout après-midi : « l’étrange exigence de Bielsa », « roux aussi se paie Bielsa », « tapie charge Bielsa et labrune », « le vestiaire de l’OM remonté contre Bielsa », « nicollin dézingue Bielsa », « Bielsa comme une trahison », « Bielsa porte bien son nom d’El Loco ». Et puis le même soir, dans un article : « Celui qui passerait presque pour l’ennemi public numéro un du côté de Marseille est de retour au pays ». Le lendemain : « Bielsa, ça frôle la schizophrénie » et « le mensonge de Bielsa ». Des fois que le lecteur aurait pas bien compris qui est le salaud, qui il faut détester. Le sport, édité par Newsweb, spécialisé sur l’information masculine et la finance, propriété du groupe lagardère…
    Mais qui sont ces abrutis à côté de Bielsa ? Honnêteté sans faille, mépris pour la bassesse et la médiocrité, il bosse comme un damné, tout le temps, il connait le foot comme personne ne le connaitra jamais, il réfléchit, il invente, il aime, il ne pense qu’au jeu, à ceux qui le font, à ceux qui le vivent. Vu comme il le voit, le sport est un art, une activité pleine de courage et de talent, de vie et de lumière, intelligente et humaine, inutile et indispensable. Bielsa c’est Mozart et c’est pas autre chose. Les autres ? Ce qu’ils ont toujours été.
    Les autres sont des voleurs, « despotes éclairés » comme se prétendait l’Empereur Joseph II, analphabètes de notre passion, méchants, stupides, cupides, vaniteux. Au moment de faire signer Marcelo, ils ont fait ce qu’ils font toujours dans ces cas là, la seule chose qu’ils savent faire, ils ont essayé de l’entuber un petit coup. Gratter un peu de ce pognon si mal acquis qu’ils avaient promis, dicter des conditions de « résultats », quelques jours à peine après que l’équipe de Bielsa ait rempli le stade de 64000 marseillais pour un match amical. Mais quels cons ! C’est comme ça de toute façon qu’ils ont construit leur gras et leur influence. Merci Marcelo de leur avoir claqué la porte au nez, bien joué, tu avais fait attention qu’elle ne soit pas fermée à clé.
    Ca fait des années qu’ils nous ont volé le football, comme le dit le joli petit livre de Dumini et Ruffin. Mais, Sansai… nous sommes toujours mélomanes !
    Mozart a été Marseillais pendant un an, ça aurait été tellement bien qu’il le reste encore cette année et la prochaine. On aurait pu avoir ça : https://www.youtube.com/watch?t=26&v=_El7qwib0dc (bien regarder jusqu’au bout moi j’en pleure) et à la place on va sans doute avoir ça : https://www.youtube.com/watch?v=sqAU-unlO9M (bien regarder jusqu’au bout aussi, pleurer de même).

  6. Ah OK, on lui reproche d’être comme, j’imagine, la majorité de ses collègues, en fait.

    Je suis forcément d’accord, le concours de qui a la plus grosse sur le parking de Tola Vologe ne me fait pas vraiment vibrer non plus.

    Après, le gars, il tente une aventure un peu hasardeuse dans le pays de Gérard Depardieu, ça ne se passe pas comme prévu, il attrape la première opportunité. Bon. Peut-être que si l’OM fait une offre, il revient et tout le monde trouve ça super.

    Bref, tout ça pour dire que ton combat me parait évidemment juste, c’est juste le (commun) symbole que je ne trouvais pas très approprié. Pas que j’apprécie le bonhomme plus que ça, je ne vois juste pas en quoi il est pire.

    Bref, rien de bien grave. Bonne saison à vous.

  7. Romantiques, idéalistes de tous les pays, accélérez vos cours de marche en canard.Dans ce siècle, comme dans les autres, la sodomie à sec est votre seul horizon.

  8. Picore pas avec les poules, jeûne avec les aigles
    Et reste Scred

  9. Nous étions jeune et insouciant, un mélange de ferveur et de croyance dans un victoire esthétique et moral du beau jeu mais en face de nous les expert comptable du grand capital nous ont rappelé par leur petit papier remplie de colonne de chiffre et de signature qui était les possédant de « ce sport » et nous autres triste hère en étions les dépossédé ais pourtant pendant une saison au moins avons nous rêver de ce qu’il aurait put être, on ce qu’il aurait du être jusqu’à la fin, pour tout ceci gracias señor Bielsa

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