C’est un beau Roman

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Et une belle histoire aussi

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J’ai trouvé mon dealer sur mercadolibre, le boncoin du coin. Agustin est socio de Boca Juniors, et me revend sa place en tribune latérale 600 pesos, soit 4 fois le prix indiqué sur le bout de carton. Au moment de l’échange, en bas de chez moi, je lui fais remarquer que ce sera le dernier match de Riquelme, ce à quoi il répond « oui, oui, c’est clair ». Ce qui est clair, c’est qu’il n’y croit pas du tout, et qu’il a l’habitude de vendre ses places à des pigeons venus de loin. Il est 16h30, je suis encore à Palermo, et déjà pas en avance pour le match (18h à la Bombonera, au cœur de la Boca, à 40 minutes de bus). Il pleut. Dans le colectivo, quelques maillots bleus dépassent sous les manteaux des passagers, mais rien qui sorte vraiment de l’ordinaire. Je descends au terminus et me mets en route vers le stade. La Boca, c’est un quartier un peu chaud devenu passage obligé du touriste à Buenos Aires, et j’y suis déjà venu il y a quelques jours ; là où en journée il y a tout un tas de stands de babioles et d’attrape-touristes, forcément (les danseurs de tango gominés en costume trois pièces et leurs cavalières), c’est désormais complètement désert, entre la pluie, la nuit et le match… Je marche donc vers le stade, vers la foule, et montre mon billet à des flics pour savoir où rentrer (Agustin me l’a déjà expliqué, mais je préfère vérifier). Les flics lisent Socio Adherente sur ma place et m’envoient à l’entrée du périmètre de sécurité, 100m plus loin.

J’ai à peine fait quelques mètres que je vois une longue file d’attente à laquelle je décide de me greffer. Les argentins adorent la « fila », ils la font très bien, dans les commerces ou même les arrêts de bus. Et personne ne coupe. Comme souvent, la queue n’en finit pas, et chaque virage autour du pâté de maisons est un mirage, celui d’une issue prochaine. Personne ne parle, et moi encore moins, pas vraiment certain de la population à qui j’ai affaire (presque que des mâles, presque tous en survet’ ou anorak aux couleurs du club). C’est que j’ai écouté toutes les horreurs qu’on m’a servi sur les hinchas, les agressions et les mains baladeuses. On fait la queue pendant trois bons quarts d’heure, presque en silence. On traite une bande de jeunes de gallinas (« poules », surnom des supporters de River Plate) parce qu’ils écoutent de la musique très fort dans leur appartement du 1er étage, et pas le match qui vient de commencer. Un peu plus tard, un frisson se propage dans la foule comme une trainée de poudre (métaphore facile mais juste), alors que je suis à quelques (dizaines de) mètres du stade : Boca Juniors a failli marquer. Puisque que je ne parle à personne, je ne suis certain du score qu’à mon entrée dans l’enceinte.

La pasion, puta!

Sauf qu’arrivé à la grille, où les flics me laissent passer (ma place n’est donc pas une fausse, c’est déjà ça), les mecs du club se marrent en me disant que c’est l’entrée des abonnés, et qu’avec ma place je dois faire le tour du stade. Pour me dire ça, l’un d’entre eux me demande même « Habla casteshano ? », comme à un putain de ricain. Ce qui les fait surtout marrer, c’est que j’avais pas besoin de faire la queue… Le match a commencé depuis 20 bonnes minutes, et je cours dans le quartier pour contourner le dispositif de sécurité qui bloque toutes les rues, complètement désertes cette fois-ci. À chaque foulée, je crains d’entendre le stade exploser pour un but. Mais non : je me fais fouiller une autre fois par les flics déguisés en tortues (celui-ci bloque un peu sur le fait que je me balade avec un livre), passe un premier contrôle et parviens (enfin) à ma porte. Là, on me dit qu’ils m’ont attendu (drôle), et comme je ne comprends pas directement, on me lance un « where are you from? ». Je leur réponds en casteshano que je suis Français, ce qui me donne droit à un « Bonjour, commentalé vous ? », je passe mon ticket, actionne le tourniquet et grimpe les marches quatre à quatre. C’est long.

Ayant pénétré dans le secteur F, pour voir ce stade mythique d’en haut, un ouvreur m’indique ma place, et je dois enjamber 4 mecs assis. Il pleut, le stade n’est couvert que sur la tribune d’en face, et les 4 types en question rechignent clairement à laisser passer un tonto turisto qui arrive 30 minutes après le début du match. Difficile de leur donner tort. Je m’assois, ma veste couverte de flotte, sur un siège qui fait office de bidet plein à ras bord. Bonheur. Il ne se passe pas grand chose, en dehors de chaque touche de balle de Riquelme qui excite tout le monde. Le numéro 10 a presque 36 ans, dont 13 passés avec la bande jaune à travers le torse, et sa statue en carton-pâte devant le stade. L’arbitre siffle la mi-temps, les équipes prennent chacune un tunnel différent pour rentrer aux vestiaires, des pom-pom girls entrent sur le terrain pour danser sur chaque arrête du rectangle vert, et l’écran géant (le premier que je vois en état de marche en Argentine) passe des publicités, notamment pour une plateforme de revente de places. On se croirait au Camp Nou. La vidéo est parfaite : un supporter chauve de Boca embrasse le blason de son maillot (c’est qu’il est passionné, voyez) avant d’indiquer la direction du stade, et tout le monde est gentil quand tu distribues tes dollars de gringo. Les groupes de minots se prennent en photo avec le terrain en arrière-plan, le mec à côté de moi fait toujours la gueule. En tous cas, les clichés européens sur l’opposition Boca/River ne tiennent pas la route : les populares sont réservées aux barras bravas déchainées, les laterales à la classe moyenne, au monumental comme à la bonbonnière.

Au début de la deuxième mi-temps, Le dernier numéro 10 est à deux doigts de marquer d’entrée (chacune de ses actions donne lieu à une bonne minute de chants à sa gloire), mais Boca score assez rapidement, avec un de ses subtils décalages au départ de l’action. Le stade, et surtout les virages, explose. Ceux-ci chantent presque sans arrêt, avec celui à ma gauche (et le fameux groupe « La 12 ») qui donne le la avec tambour et trompettes. Quand Lanus ose égaliser au milieu d’un chant, d’une chanson, d’un mouvement, c’est tout le stade qui reprend en choeur. Riquelme est génial parce qu’il passe le plus clair de son temps à marcher, l’air pataud, mais s’illumine dès qu’il touche le ballon. Rateau, ballon piqué au dessus du tacle, passe caressée dans la course, il les rend complètement fous, alors ils chantent pour lui, rien que pour lui. Boca marque une deuxième fois, et on continue de chanter sous la pluie. À un moment, sur un enchainement rateau-passe à 5 mètres, « Roman » (son deuxième prénom, celui qu’on floque sur son maillot) lance une vague de « olés » qui ne s’arrêtent que lorsque Boca perd le ballon, de l’autre côté du terrain. Pour l’anecdote et le tableau d’affichage, les xeneixes marquent un 3ème but qui scelle le score.

Juan Roman, international à 12 ans (apparemment)

Mais on n’a d’yeux que pour lui. Quand il s’en va prendre les consignes de l’entraineur près du banc, une partie du stade se lève pour la standing ovation. Pas encore. À deux minutes de la fin, ça y est, il sort. Peut-être pour la dernière fois à la Bombonera (il n’a pas de contrat pour la saison prochaine), alors il prend bien le temps de saluer chaque tribune. Tout le monde se lève, applaudit un temps, et puis on chante « Riqueeeeeelme! Riqueeeeeelme! ». Le vieux beau à quelques mètres de moi, qui a abrité sa jolie pépée sous un parapluie, est de ceux qui crient le plus fort. L’arbitre siffle bientôt la fin du match, alors que certains ne l’ont pas attendu pour partir. Carlos Bianchi, le coach aux 3 Copa Libertadores avec Boca, a le droit à son ovation, mais la plupart des gens restent pour lui, pour l’idole, qui donne une interview au milieu du terrain. Le stade reprend en coeur : « Olele, olala, Riquelme es de Boca, y de Boca no se va ». Alors que tout le monde est déjà parti par l’escalier au bord de la pelouse, que le public n’est resté que pour lui, il se met enfin en route depuis le rond central, en faisant tournoyer son maillot bleu et jaune gorgé d’eau au dessus de sa tête. Il marche, et le stade chante, toujours, toujours pour lui, jusqu’à ce qu’il descende les marches.

C’était bien le dernier match de Juan Roman Riquelme à la Bombonera, et son dernier match sous le maillot de Boca Juniors. Sur le coup, personne n’y croyait vraiment ; les négociations seraient rudes, mais il allait signer un nouveau contrat. L’histoire ne retiendra pas que les bosteros ont battu Lanus 3-1, puisqu’ils finiront à 5 points des millionnarios de River Plate, sacrés champions du dernier tournoi de clôture avant le changement de formule. L’histoire ne retiendra même pas ce match quelconque comme le dernier de sa carrière, puisqu’il jouera encore une demi-saison à Argentinos Juniors, le club de ses débuts, qu’il parviendra à faire remonter en première division. Mais lui se souviendra sans doute longtemps de cette soirée de mai 2014, de la pluie, de ces chants qui descendaient des tribunes, et de cette bande jaune qui tournait au dessus de sa tête. Lui, comme toujours, il savait. Lui, comme toujours, il marchait.


David C.

12 réflexions sur “C’est un beau Roman

  1. Ah non j’ai pas filmé, c’est la télé Argentine ça. T’as beau venir de Sevran cuillère, tu connais rien au tiers-monde…

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