La Coupe du Monde parallèle de Barnabé la plume

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Barnabé vous raconte le France-Argentine qui aurait du avoir lieu. ça fait mal, mais c’est bon.

1/8e de finale France – Argentine : La France sombre dans la crise morale

Après une qualification contre l’Afrique du Sud entachée d’une grève des joueurs en première période et qui aura soulevé indignation et risée aux quatre coins du globe, exception faite d’Olivier Besancenot, du moins jusqu’au jour où on lui a expliqué que les grévistes étaient des multimillionnaires, la préparation du match de l’Equipe de France contre l’Argentine en huitièmes de finale est marquée par un dénigrement constant des joueurs et un pessimisme chronique quant à leurs chances de ne pas se prendre des steaks contre ces fiers Argentins.

Nous sommes le vendredi 18 juin au soir et tandis que le soleil se couche sur la terre sud-africaine à peu près comme un symbole, Patrice Evra décide de lancer l’appel du capitaine pour mobiliser les forces vives de la Maison Bleue, ou du moins ce qu’il en reste, vu qu’Anelka, Ribéry et Gallas ont été renvoyés et qu’Henry lui-même se sent un peu mou, là en bas à droite.

« Les gars, c’est le moment de hausser notre niveau de jeu. Marre qu’on nous prenne pour des jambons. En plus, si on continue comme ça, les sponsors vont nous lâcher, on ne fera plus une seule pub, on ne nous verra plus sur un seul écran, sur une seule affiche de publicité. On deviendra des has been et on ne passera plus que sur les caméras de surveillance de la ligne B du RER.  Alors, je ne vais pas me perdre en vaines paroles superfétatoires, comme dirait Pape Diouf. Je veux qu’on communie tous ensemble. Je veux qu’on chante et qu’on soit unis dans le patriotisme. »

Tous les joueurs se mettent debout, forment un cercle en se tenant par la main. Francis Lalanne prend une clarinette et entame lentement les premières notes de la Marseillaise. Transportés par la puissance de l’émotion, par le vertige du symbole, les joueurs entonnent comme un seul homme, mais qui chanterait faux :

Allons enfants de la Fédé
Le jour de grève est dépassé !
Contre nous des journalistes
La plume médiocre est levée
Entendez-vous dans nos médias
Mugir ces féroces critiques?
Ils viennent jusque dans l’vestiaire
Se gorger de nos gestes, nos paroles!

Aux armes footballeurs
Formez un 4-3-3 !
Marquons, marquons
Qu’un but au moins
Assomme les argentins

Le jour du match, l’ensemble des médias se gausse de cette Equipe de France et prévoit une déculottée historique. Curieusement, le seul à émettre un doute est Eric Di Meco sur RMC :

« Non mais attends, je suis pas si sûr moi qu’on va perdre, hein. Parce que l’Argentine, elle m’impressionne pas moi. Je te le dis moi : tu leurs mets un maillot bleu, t’enlèves Maradona, t’enlèves Messi, t’enlèves Higuain, t’enlèves Tevez, t’enlèves Mascherano et ben je suis désolé ils sont aussi nuls que nous, c’est copié-collé l’Equipe de France. »

A quelques minutes du match, Christian Jeanpierre tente de meubler :

« Et oui, la France a éliminé les Bafana Bafana…c’est dommage pour ce continent qui a tant souffert, n’est-ce pas Arsène ? »

« Comment ? »

« Euh…en tout cas les espoirs de tout un continent vont se reporter désormais sur le Ghana qui sera soutenu par tout un peuple…le peuple africain…car c’est la solidarité africaine, vous êtes d’accord avec moi Arsène ? »

« Pardon? »

Au même moment, Marine le Pen déclare :

« Pffff….toute l’Afrique va maintenant soutenir la soi-disant Equipe de France. Normal, c’est la solidarité africaine. »

Le match commence. A la fin de la première période, l’Equipe de France réussit l’exploit : elle joue encore pire que lors des matchs de poule. Seuls les miracles répétés de Lloris préservent un score nul et vierge, comme Pierre Ménès. Larqué estime que la meilleure période des bleus aura finalement été celle où ils ont fait grève, lorsque seul Lloris a joué. Christian Jeanpierre s’étonne :

« Finalement, ce soir, pas énormément de joueurs argentins qui évoluent en Angleterre, un championnat que vous connaissez bien Arsène, n’est-ce pas ? »

« Talkin’ to me ? »

Le match reprend sur les même bases alors qu’un vent spectaculaire se lève. A la 91e minute, Raymond Domenech est à la limite de sa zone technique, en train de replacer Gignac d’un geste de bras tendu, lorsque Lloris dévisse complètement sa relance. Le ballon ricoche sur le bras tendu de Raymond et poussé par une forte bourrasque de vent, lobe le gardien argentin. L’arbitre n’a pas vu la main de Domenech et accorde le but sous les huées du stade et les yeux ébahis de millions de téléspectateurs. Thierry Henry applaudit des deux mains, tandis que Jean-Pierre Escalettes bondit d’une joie incontrôlée. Alors que l’arbitre siffle la fin, le monde entier est choqué par le comportement des français et par la main de Domenech, que Maradona refuse de serrer. Ségolène Royal présente ses excuses au nom de la France.

23h15, le même soir, à l’appel de Jean-Michel Larqué, une réunion secrète se tient dans une arrière-salle du Café de Flore, entièrement réservé pour l’occasion par Pascal Boniface. Dans une salle somptueuse aux fauteuils rouge écarlate, luxueusement décorée dans un style fin Louis XIV – début Louis XV, sont réunis les représentants des plus grands médias sportifs français, consultants « 98 » compris.

Tremblant d’excitation, Jean-Michel Larqué prend la parole :

« D’abord…d’abord…d’abord, je voudrais tous vous remercier d’avoir répondu à mon appel et d’être aussi nombreux ce soir. Messieurs…Messieurs, il y a urgence. C’est l’Equipe de France que l’on assassine. C’est la France que l’on bafoue. Il nous faut entrer en résistance !»

« Le problème, Jean-Michel, c’est la jurisprudence Jacquet. Et si ils la gagnent, la Coupe du monde ? », fait remarquer Vincent Duluc, dans un style fin Aimé Jacquet – début Roger Lemerre.

« Vincent, je sais que tu es copain avec le sélectionneur national depuis longtemps mais tu n’es pas obligé de signer toi-même les articles les plus durs. Et il n’y a aucune chance que cette équipe-là gagne quoi que ce soit, ça je peux te le garantir, mais alors GA-RAN-TIR ! »

Un murmure d’approbation parcourt la salle tandis que Dugarry et Lizarazu applaudissent.

« Car la grève des joueurs en première période contre l’Afrique du Sud est inadmissible. Car les scandales internes se multiplient et c’est inadmissible.  Car le renvoi d’Anelka, Ribéry et Gallas est inadmissible. Car la tricherie contre l’Argentine est inadmissible. Car le sélectionneur national est inadmissible ! »

L’atmosphère est électrique. Une sensation de violence collective et de jouissance difficilement contenue est palpable, tandis que des effluves de viande saignante se propagent dans la salle depuis la cuisine du restaurant.

« Il nous faut agir, il nous faut agir vite, il nous faut coordonner notre action. La Coupe du Monde est déjà foutue. A nous de préparer l’avenir en dénonçant comme jamais auparavant, comme jamais auparavant, comme JAMAIS auparavant, ces pseudo-joueurs, gamins pourris, et ce sélectionneur national fasciste! »

Des bruyants applaudissements couvrent la voix de Larqué. Dans un spasme barbare, beuglements et hurlements approbateurs éructent de toutes parts. Guy Roux se lève et ajoute :

« Je dirais même plus : un sélectionneur national-socialiste, oui ! »

Larqué poursuit :

« Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête du football français, ont formé un gouvernement mafieux. Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par l’incompétence crasse, le mépris honteux de la Fédération et de son sélectionneur national. Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! »

Une immense clameur accompagne l’appel du Captain Larqué et l’on scande à tue-tête sa promotion au rang de Général :

« Larqué président de la Fédé ! Larqué président de la Fédé ! »

« Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Nous, journalistes, consultants et experts, avons les moyens de faire changer les choses. Car nous ne sommes pas seuls ! Nous ne sommes pas seuls ! Nous ne sommes pas seuls ! Nous avons un vaste Empire derrière nous : l’Equipe a le monopole, France Football est d’une puissance qui dépasse nos frontières, RMC est la radio la plus écoutée pour le foot, RTL est la première radio de France et on peut compter sur Saccomano, les anciens de 98 ont toute la légitimité de leur palmarès. Nous avons tout pour vaincre !»

Totalement en délire, la foule semble vivre avec intensité chaque minute d’une orgie orgasmique collective. L’apocalypse est annoncée. Plus rien ne peut empêcher le passage officiel aux règlements de comptes, à la chasse aux coupables à faire gicler, aux décapitations sanglantes et jouissives.

Jacques Attali, auteur du discours de Larqué, glisse à ce dernier :

« Tu sais, Jean-Michel, ce serait une bonne idée que tu écrives un livre, un truc du genre « les secrets du fiasco » ; je peux te l’écrire en moins de temps qu’il n’en faut à Rama Yade pour rater une sortie médiatique. »

Galvanisé par cette proposition, Jean-Michel Larqué reprend de plus belle :

« Une dernière chose, une dernière chose… une dernière chose, vous le savez, moi je respecte l’Equipe de France. Et je respecte la France. Contrairement à ces joueurs gâtés et pourris, j’ai encore le sens du patriotisme et je chante la Marseillaise, moi ! Alors entrons en résistance et, en ce moment révolutionnaire, chantons ensemble la Marseillaise ! » Dans un geste solennel, Larqué, menton rehaussé, mâchoire serrée et regard fier, place lentement sa main sur le cœur. Et il entonne :

« Allons enfants de la critique
Le jour de gloire est arrivé !
Contre nous de Domenech
L’incompétence est dressée
Entendez-vous dans ses propos
Mugir son féroce mépris?
Il vient jusqu’en Afrique du Sud
Egorger le foot, la France!

Aux armes, journalistes

Formez vos bataillons

Conspuons, conspuons !

Qu’un sang impur

Abreuve nos sillons ! »

Une immense vague de clameur, d’applaudissements et de glapissements enthousiastes envahit une salle en complète effusion. Seule l’irruption des serveurs venus prendre la commande parvient à faire redescendre l’euphorie. Pierre Ménès commande un romsteak de cheval bien saignant. Vincent Duluc choisit un émincé de foie de veau à la lyonnaise, comme un symbole. Luis Fernandez demande un whisky douze ans d’âge et allume un Montecristo. Rolland Courbis se fait cuire une pizza surgelée, bloqué qu’il est à Montpelier à cause de ce satané bracelet électronique. Lizarazu et Dugarry partagent une pipérade. Le vin, un Pauillac Latour de 1929 à 12 000€ la bouteille, est offert par la maison aux courageux révolutionnaires.

4 thoughts on “La Coupe du Monde parallèle de Barnabé la plume

  1. « Rolland Courbis se fait cuire une pizza surgelée »
    Voilà, c’est à cause de passages de ce genre que je suis obligé de venir au boulot plus tôt pour lire HorsJeu sans me faire gauler en pleine crise de rire.

  2. Bravo pour les parodies de la Marseillaise, le « Contre nous des journalistes » semble être à la mode…

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