La face cachée de l’économie du foot – Interview avec Pippo Russo (première partie)

La face cachée de l’économie du foot

Interview avec Pippo Russo (première partie)

 

Pippo Russo est sociologue et passionné de football. En avril 2014, il publie « Gol di Rapina » (Edizioni Clichy), un ouvrage où il décrypte minutieusement les mécanismes a priori peu ragoûtants du foot global : tierces parties, fonds d’investissement, super agents, oligarques, etc. Au fil des semaines, le livre devient un petit phénomène en Italie, si bien que son auteur prévoit déjà un tome II, voire un tome III. Afin d’en savoir plus et de proposer une interview dans la langue de Molière, je suis allé à la rencontre de Pippo Russo la semaine dernière, à Florence, où il vit et enseigne depuis 1997. L’échange est long, intense, précis, c’est pourquoi j’ai choisi de le présenter en deux parties. Dans cette première partie, Russo évoque les débuts de la financiarisation du foot en Amérique du Sud, les dérives financières au Portugal et illustre la figure controversée du super agent. Bonne lecture !

 

Qu’est-ce qui t’as amené à écrire un livre sur « l’économie parallèle du foot global » ?

A l’origine, c’est le passage de Carlos Tevez et de Javier Mascherano des Corinthians à West Ham, au cours de l’été 2006, qui m’a poussé à enquêter. En soi, il s’agissait déjà d’un transfert anormal par rapport à la valeur des deux joueurs en question, envoyés vers un club de rang très modeste, alors qu’ils venaient pourtant de disputer le Mondial en Allemagne. Mais surtout, j’ai été interpelé par la formule du transfert. Tevez et Mascherano n’avaient été ni vendus ni prêtés, mais loués à West Ham. Loués non par les Corinthians, le club de provenance, mais par un fonds d’investissement domicilié dans le paradis fiscal des Iles Vierges Britanniques : Media Sports Investments. Je venais de découvrir que les footballeurs pouvaient être sous le contrôle d’acteurs financiers. Mon intérêt pour la financiarisation poussée du football global est donc parti de là.

Précisément, quand la finance a-t-elle commencé à partir à l’assaut du football ?

L’invasion financière a eu lieu, tout d’abord, en Amérique du Sud au début des années 90, dans un contexte où les clubs étaient si endettés qu’ils furent contraints de vendre l’unique ressource encore disponible : les joueurs. Diverses formules de vente furent adoptées, dont la plus récente consiste à céder à des investisseurs privés une partie des droits économiques des footballeurs. Pour comprendre l’artifice, il faut distinguer les droits fédéraux des droits économiques. Les droits fédéraux du footballeur X représentent simplement le droit qu’a son club de l’aligner sur le terrain aussi longtemps que son contrat le prévoit. Les droits économiques, par contre, permettent à celui qui les détient de spéculer sur la future vente du joueur X. Si tel acteur privé a acquis 50% des droits économiques du footballeur X, cela signifie qu’il empochera 50% du montant du futur transfert de X. Par conséquent, l’investisseur a tout intérêt à ce que X soit transféré, puisque si ce dernier s’établit durablement dans son club cela devient un investissement mort. Pour le club, cela se traduit par une double-pression afin que : 1) X joue le plus possible de manière à ce que sa valeur augmente rapidement ; 2) X soit cédé à un autre club dès que l’occasion se présente. Avec ce type de formule, le club en question n’est plus libre de décider s’il veut garder ou céder son joueur : l’intérêt de l’investisseur passe avant tout. En Argentine, au début des années 90, une rencontre fut organisée entre différents clubs argentins et des investisseurs, essentiellement des fonds d’investissement, avec le soutien de l’ex président de la fédération argentine Julio Grondona. Qu’un président de fédération d’un pays aussi important que l’Argentine ait pu encourager la financiarisation du football me paraît pour le moins significatif.

Au-delà des années 90, comment le processus de financiarisation s’est-il développé ?

Suite à cette première phase encore primitive, on a assisté à un raffinement du mécanisme. Prenons les agents. En Argentine, beaucoup d’agents sont également propriétaires de droits économiques sur leurs propres joueurs. Autrement dit, ces agents sont en quelque sorte propriétaires de leurs clients, ce qui pose un problème évident de droits de la personne. Puis, petit à petit, des acteurs de la finance pure sont entrés en jeu, comme certaines banques. Par exemple, la banque brésilienne Banco Minas Gerais avait créé le fonds Soccer BR1, dans lequel elle avait inclus l’ensemble de ses investissements sur les droits économiques de footballeurs. Au Brésil toujours, on peut aussi citer le cas étrange du fonds Sonda, du nom de deux frères propriétaires d’une chaîne de supermarchés, très rentable jusqu’à un certain point, que ces derniers alimentaient par l’acquisition de droits économiques de joueurs pro, dont Neymar à la hauteur de 40%.

Après l’Amérique du Sud, le phénomène des fonds d’investissement liés au football a également gagné l’Europe, notamment le Portugal…

Là, c’est le must. Au Portugal, entre autres pour contourner la mise au ban des tierces parties par la FIFA en 2007 (article 18bis du règlement du statut et du transferts des joueurs), Benfica donne vie à son propre fonds d’investissement (Benfica Stars Fund), tout comme le Sporting Lisbonne (Sporting Portugal Fund), avec l’appui du Banco Espirito Santo, deuxième groupe bancaire portugais. Dans ces deux fonds, Benfica et Sporting plaçaient les parts détenues sur leurs propres joueurs, par une opération de vente de ces parts aux fonds-mêmes. Par ailleurs, la valeur de ces parts était volontairement surestimée, avec pour effet de faire grimper artificiellement dans le budget des deux clubs la valeur totale des footballeurs sous contrat. Un mécanisme qui rappelle celui ayant conduit à la crise des subprimes. Depuis, la faillite du Banco Espirito Santo au cours de l’été 2014 a changé la donne et provoqué des conséquences incroyables. En septembre dernier, Benfica a été obligé de dépenser 29 millions d’euros pour racheter à son propre fonds les parts de ses propres joueurs, pour éviter qu’au 30 septembre ils ne finissent libres sur le marché. Tout ceci illustre bien les dérives de la financiarisation de l’économie, et du foot en particulier.

Jusqu’où la financiarisation du foot peut-elle aller au juste ?

Ce qui est sûr, c’est que l’on ne stoppera pas la financiarisation par des interdictions. Au 1er mai 2015 devrait entrer en vigueur l’interdiction, décidée par la FIFA, pour les clubs de faire affaire avec des tierces parties. C’est une mesure inefficace, étant donné que les tierces parties ont déjà anticipé le coup en acquérant de petits clubs afin d’y faire transiter provisoirement les footballeurs (mécanisme de triangulation). Et d’un point de vue juridique, comment sanctionner les contrevenants ? D’ailleurs, qui sanctionner ? Les clubs ? Les joueurs ? Les tierces parties qui, ne faisant pas partie du monde sportif, sont de toute façon insanctionnables ? Selon moi, tant que cette gigantesque bulle spéculative n’explosera pas (sur le même modèle que la crise des subprimes), on ne s’en sortira jamais. Une fois que la bulle explosera, alors seulement il sera possible de peut-être reconstruire un football plus humain.

Ton livre évoque toute une galaxie d’acteurs financiers qui animent l’économie parallèle du foot. Notamment tu parles beaucoup de TPO, de fonds d’investissement et de super agents. Peux-tu nous aider à y voir plus clair ?

Commençons par les TPO : « third party ownership », tierces parties. Tierces par rapport aux clubs et aux footballeurs. Tout acteur privé (une banque, un oligarque, un agent, etc.) qui devient propriétaire de droits économiques sur un footballeur est une TPO. Le fonds d’investissement est une modalité de TPO, particulièrement élaborée du point de vue de l’ingénierie financière. Quant au super agent, c’est une figure typique de ce football très financiarisé. Je considère que des personnages comme Jorge Mendes, Pini Zahavi, Gustavo Mascardi, Paco Casal ou encore Kia Joorabchian sont des super agents.

Précisément, en quoi sont-ils différents des agents au sens classique du terme ?

Je parle de super agents car ils concentrent sur leur personne toute une série de profils. Tout d’abord, ils gèrent chacun les intérêts d’un nombre impressionnant de joueurs, si bien qu’ils se retrouvent en situation d’oligopole sur le marché des transferts. Par exemple, on estime que la valeur du portefeuille de footballeurs gérés par Gestifute, la société de Jorge Mendes, avoisine les 700 millions d’euros. Ensuite, la nature de leur activité déborde largement le cadre de la profession d’agent. Dans bien des cas, ces super agents jouent le rôle de directeur sportif informel pour certains clubs qui font appel à eux. Là aussi, l’exemple de Jorge Mendes est éloquent. Il s’avère qu’en 2013 il s’est occupé du mercato estival de Monaco, fraîchement promu en Ligue 1, plaçant presque exclusivement des joueurs de sa propre écurie. Enfin, les super agents sont des personnages qui tendent à devenir eux-mêmes des vedettes et à assurer la promotion de leur propre image. Surtout, ils concentrent en eux un spectre d’intérêts extraordinaire.

C’est-à-dire ?

Certains super agents sont également entrepreneurs dans l’audiovisuel. Comme Paco Casal qui en plus d’être le roi du mercato en Uruguay est propriétaire de Gol TV, une grande chaîne uruguayenne. Récemment, Casal s’est retrouvé en conflit avec Benfica qui souhaitait renouveler le contrat de Maxi Peireira, qui s’achevait en juin 2014. Casal s’oppose, ce qui ne plaît pas à Luis Felipe Vieira, le président du Benfica. Puis je découvre dernièrement que Gol TV s’est porté acquéreur des droits de télédiffusion pour les matches de Benfica et d’Everton en Amérique du Sud. Donc en fait, si Casal négocie en même temps avec Benfica des contrats de joueurs et des droits TV, n’a-t-il pas un moyen de pression sur le club qui va au-delà du rôle du simple agent ? Pareil pour Pini Zahavi. Zahavi est ce super agent qui s’était occupé du mercato de Portsmouth (club qui a ensuite fait faillite) et qui se trouve être aussi un magnat télévisuel en Israël. Il avait entre autres négocié pour sa chaîne les droits du Mondial 2006 et de beaucoup de championnats étrangers. Voilà, c’est ça un super agent : un entrepreneur footballistique à 360 degrés.

A travers l’exemple du rapport entre Paco Casal et Benfica, tu viens de soulever la question de l’autonomie des clubs. En quoi cette autonomie est-elle menacée dans le contexte actuel ?

Beaucoup de clubs n’ont déjà plus aucune autonomie, surtout en Amérique du Sud. Prenons l’exemple de Santos qui, à l’instar des autres clubs brésiliens, dépend désormais de l’argent émanant de tierces parties. En 2013, Santos achète Leandro Damiao, joueur largement surcoté, pour le montant record de 42 millions de reals (13 millions d’euros). Jamais un joueur n’avait coûté autant sur le marché interne brésilien. Mais plus particulièrement, c’est la formule du transfert qui suscite l’attention. L’acquisition de Damiao a été entièrement financée par le fonds Doyen Sports Investments : 42 millions de reals donc, avec l’obligation pour Santos d’en restituer 62 dans un délai de 5 ans, soit 48% d’intérêts. Exorbitant. Evidemment, les performances de Damiao se sont révélées très décevantes et Santos a vite eu du mal à effectuer les versements prévus dans le cadre du prêt. Afin d’éponger sa dette, Santos s’est ensuite vu contraint de céder à Doyen des parts sur trois des meilleurs joueurs de l’effectif actuel : Gabigol (20% de droits économiques), Geuvânio (25%) et Daniel Guedes (30%). Par ailleurs, Santos s’est déjà engagé sur les droits TV de 2017, toujours pour cette histoire de dette. Dans ces conditions, où est l’autonomie du club par rapport à la tierce partie ? La dépendance est totale.

Existe-t-il également des situations analogues en Europe ?

On peut citer les cas du Sporting Gijon et d’Elche, en Espagne. Par exemple, le Sporting Gijon est étranglé par une dette contractée auprès de Doyen Sports Investments. Qu’il s’agisse de Gijon ou d’Elche, ces deux clubs se sont adressés à un fonds d’investissement pour financer des dépenses courantes. Ainsi, Elche s’est profondément endetté car en 2012-13 le club avait promis à ses joueurs une prime de promotion en Liga de 4 millions d’euros. Un montant excessivement élevé pour un petit club comme Elche.

Résumons-nous. Que doit craindre un club en manque de liquidités qui fait appel à un fonds d’investissement ?

Faire appel à un fonds d’investissement créé des conditions de dépendance vis-à-vis de l’acteur financier, qui tend à opérer un contrôle direct sur la politique d’entreprise du club en question. Il en résulte une perte d’autonomie du club en tant qu’entreprise.

Paolo Bartolucci

academicien

Le plus grand auteur Anal de football

16 commentaires

  1. Merci beaucoup, l’interview est très claire et instructive, notamment grâce à ses truculents exemples.

  2. LES JAMBONS DE L’OUEST UN CLUB DE LA LUMPEN-PREMIER LEAGUE ?!

    Sinon c’était bieng.

  3. Oh non ! Mon cœur est brisé. Apprendre comme ça que le football n’est qu’un monde financier sans pitié…

    Et il y a une 2eme partie de prévue. Aïaïaille, pourvu que ne me soit pas annoncé un truc du genre « il y a des morts à la guerre » ou « les acteurs simulent », je ne m’en remettrais pas.

    Sinon sans rire, j’espère que dans cette autre partie le Monsieur (dont j’ai cru à une annonce trans-presse au début avec tous ces pseudos : pipo, clichy) nous détaillera comment lutter et dénoncer cela.

    C’est pas flagrant vu ses dires ici, du coup je pose la question, vendre un livre sur ce sujet est-ce y participer ? C’est vrai ça, c’est quoi son but à part recycler tous les articles lus depuis 20 piges ? Y a même eu des reportages vidéos plus précis avec interviews des mégalomanes cités sur kiplé21 c’est dire le scoop.

  4. Merci de nous informer sur ces mécanismes et ces enjeux que, à titre personnel, je connaissais peu.

  5. Vu les blasés en ce moment qui tire sur tout ce qui sors un peu des acads/comité (que je surkiffes hein), j’apporte ma pierre à l’édifice de la salutations de ce programme. Bravo et merci!

  6. fake: Balto – RSA – déplacement à Florence et travail (travail?!) journalistique ? Et mon cul c’est du Rooney ?

  7. C’est un peu comme si les gens qui ont de l’argent en vo(u)laient davantage… Alors qu’en fait, ils veulent juste redistribuer un peu d’actif circulant aux vendeurs de yachts et aux putes de luxe. Yapadmal mais, tout de même, merci pour ce moment.

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