L’Apprenti Footballologue vous cause

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Franchement, il est bon ce petit.

Apprentifootballologue

Plaidoyer pour la tactique. Etre entraîneur au XXIème siècle

 

En errant ça et là, je suis tombé sur divers messages expliquant qu’un entraîneur n’est finalement qu’un gérant de club de vacances, quelqu’un censé maintenir la bonne ambiance dans un groupe et mettre les joueurs dans les meilleures conditions pour s’exprimer. En toile de fond, l’idée selon laquelle les différents discours des coaches ne seraient qu’un moyen de motiver les joueurs, et que ce sont eux qui feraient l’histoire d’un match.

La tactique serait ainsi uniquement le fait des acteurs, un concept aussi audacieux que bancal, et qui dédouanerait l’entraîneur de toute responsabilité footballistique. Et si l’exemple d’un groupe prenant le contrôle au détriment de son coach existe, Helmut Schön dépassé par l’aura de Beckenbauer en 1974 en est l’exemple le plus éclatant (et unanimement admis), cela concerne presque –certains objecteront des exemples comme celui d’Avram Grant à Chelsea- uniquement des sélections nationales. Logique, puisqu’on y retrouve des joueurs au statut déjà établi, et qui se connaissent parfois mieux que des sélectionneurs qui ne les jugent que de l’extérieur la majorité de l’année. Les enjeux intrinsèques à la fonction de sélectionneur, notamment la tacite obligation morale de beaucoup de fédérations de laisser une marge de manœuvre de deux ans minimum pour que le technicien fasse ses preuves dans une grande compétition, laissent alors la possibilité d’une scission. En club, une telle situation entraînerait aussitôt un licenciement.

 

Connaissances et improvisation

Les fanatiques de sports américains seront familiers de la notion de QI sportif, le « basketball IQ » par exemple. Bien que jamais usitée en français, peut-être par peur de chiffonner des sportifs qui ont pour un certain nombre un QI proche de la limande, l’expression est valable pour tous les sports, en particulier le football. Dans un sport joué à 11, et où une multitude de tactiques peuvent être employées, la faculté à s’adapter à son adversaire et à utiliser ses forces pour exploiter les faiblesses de l’adversaire est essentielle. Si on loue la vision du jeu de certains, c’est que tout le monde n’est pas égal, et que beaucoup ne comprennent rien de ce qui se passe autour d’eux.

En ce sens, il est intéressant de constater que peu d’attaquants ont réussi des carrières brillantes une fois entraîneurs. Il serait trop facile de caricaturer en disant que celui qui a tout le monde derrière lui et qui ne se soucie que de pousser la balle dans le but, en râlant si elle n’arrive jamais, n’est pas conscient du rôle de ses coéquipiers. Pourtant, il existe effectivement une corrélation entre le poste et la capacité à comprendre les enjeux tactiques d’une rencontre, et tout simplement l’intérêt qu’on y porte puisque la majorité des joueurs offensifs ne tente même pas de reconversion en tant que technicien.

Parmi ceux qui ont essayé, on peut distinguer deux types : les génies individuels et les génies collectifs. Ce n’est un secret pour personne, Maradona était un joueur supérieurement doué sur un terrain, mais sa capacité à faire la différence seul l’a visiblement privé de connaissances générales sur les rouages d’une formation, et la démonstration de son incompétence à la tête de l’Argentine (au-delà d’une élimination contre l’Allemagne loin d’être scandaleuse sur le papier) prouve qu’il ne maîtrise pas certaines bases du coaching tactique. A l’inverse, Johan Cruijff, qui n’a définitivement pas inventé le football total de Rinus Michels et n’est pas allé aussi loin que le Guardiola actuel, a su mener un Barcelone moribond vers l’excellence. De là à dire qu’un soliste est forcément inculte au niveau footballistique il y a un grand pas, mais il est évident que l’on peut faire carrière en tant que joueur sans réellement connaître son sport dans son entièreté. On ne le dépassera pas, ne le réinventera pas sans une aide extérieur, mais on pourra réussir à condition d’être doué. A condition d’avoir quelqu’un pour vous encadrer, et qui de mieux qu’un guide, un entraîneur…

 

Les limites du terrain

Les acteurs sont toujours bien placés pour savoir comment se déroule la pièce puisqu’ils sont les seuls à en assurer la représentation. Une envie de se barrer en courant, et tout se casse la figure. Ce pouvoir de décision confère aux joueurs une sorte de toute-puissance, ils sont en théorie les seuls à pouvoir influer sur ce qui retombe après sur l’entraîneur, le président, les salariés, actionnaires, partenaires, supporters… Ils peuvent volontairement casser tout ce qui a été mis en place en amont pour une raison X ou Y. Mais la destruction est plus facile que la création, et le fiasco arrive bien plus vite que le chef d’œuvre. Pour filer la métaphore, un acteur ne fait pas à lui seul une bonne pièce car il dépendra toujours de la qualité de ceux qui lui donnent la réplique et qui sont ses égaux. Il faut théoriquement une entité symboliquement supérieure et détachée du reste de la troupe, l’entraîneur metteur en scène, pour bien articuler le tout.

Il n’est matériellement pas impossible de bien évaluer ce qui se passe sur un terrain quand on évolue soi-même dessus, il est même préférable d’en avoir une vague idée histoire d’être autonome, mais un regard extérieur est toujours positif. Se concentrer sur sa tâche est déjà suffisamment difficile pour se focaliser sur tous les petits détails qui peuvent faire basculer une rencontre. Dans tous les cas, il faut une certaine expérience pour analyser correctement la physionomie tactique d’un match. Une compétence dont sont dotés tous les entraîneurs, qu’ils aient joué ou étudié le jeu, au contraire de tous les joueurs. On peut alors imaginer l’importance d’avoir un relai sur le terrain, un homme de confiance qui comprend mieux le message que les autres et peut le transmettre à ses coéquipiers, tâche remplie dans le passé par la plupart des entraîneurs actuels. S’il est évident que l’aura et le charisme jouent un grand rôle, une coquille vide se casse rapidement sitôt lâchée de trop haut.

 

Valeurs intrinsèques et sublimation

Sans nécessairement en avoir conscience, beaucoup d’acteurs majeurs du football abaissent le sport à des dimensions assez primaires, proche de celles des sports de force pure. Le bras de fer par exemple, ne demande que quelques compétences autour de deux thèmes : force et endurance. Si on réunit les deux critères, à savoir être plus fort que son adversaire pour le faire plier et plus endurant pour tenir jusqu’à ce qu’il plie, et répéter les efforts pour emporter les différentes manches, alors la technique ne sera que secondaire (pour ceux qui ne s’y intéressent pas, la prise de garde est toujours libre mais si les mains se lâchent au cours du duel on recommence en les attachant et il n’est plus question que force pure). La nouvelle thématique concerne l’envie. Exprimée de manière plus ou moins vulgaire, elle repose sur un levier simple, à savoir que le plus motivé par la victoire l’emporte. Un raccourci assez idiot, surtout quand l’enjeu n’a aucune raison d’intéresser plus l’un que l’autre.

Si l’on exclut donc cette idée simpliste, reste l’idée de l’opposition entre deux équipes de valeurs différentes. A motivation égale et si l’on ignore l’aspect tactique, il serait donc impossible de battre une meilleure formation que la sienne. En effet, si ce sont les joueurs qui décident, les plus doués triompheront forcément, surtout si l’on suppose qu’au plus leur niveau est élevé, au plus leur QI footballistique l’est. Ce qui fait pourtant la beauté de ce sport, c’est avant tout son côté totalement imprévisible. Il suffit de faire un tour dans les autres sports collectifs pour constater que des surprises du type de celles observées en Coupe de France n’existent quasiment pas, à écarts de divisions équivalents et en supposant qu’une L1 face à une L2 ne sera pas moins relâchée qu’une Pro A face à une Pro B. La responsabilité est à chercher dans les spécificités du sport bien entendu, mais l’aspect tactique y joue un rôle essentiel. Car, malgré la possibilité de nombreux temps morts pour être recadrés par un coach les volleyeurs par exemple ne se reposent que sur des fondamentaux : service/réception et attaque/block. Mêmes les sports à systèmes ne permettent pas d’échapper à ces incontournables qui donnent une faible liberté aux joueurs. Si les footballeurs ont autant de possibilité d’improvisation, c’est avant tout car la multiplicité des situations empêche tout réel contrôle.

 

Projection vers un monde sans coaches

Les récents propos de Guardiola peuvent accréditer la thèse que l’aspect tactique est surévalué. C’est en partie vrai, mais en partie seulement. Au-delà des implacables constats démontrant que le technicien influe bien sur le comportement et les résultats de son équipe (voir les changements tactiques du dernier clasico par exemple), la spécificité est surtout liée à ce que le passage par la Masia de beaucoup des Barcelonais les fait évoluer en liberté contrôlée. En les façonnant d’une manière à jouer selon un style de jeu précis, leur éventail de possibilités est restreint à un domaine de compétences parfaitement maîtrisé. La prise de pouvoir des joueurs, l’autonomie absolue, n’aura lieu qu’au bout de ce phénomène proche du clonage. On n’y est pas encore, et on n’y sera peut-être jamais. L’apprentissage spécifique est ici la clé, car le football trop vaste pour être entièrement connu. Pour casser les codes, il faut d’abord les maîtriser.

 

L’Apprenti Footballologue.

12 thoughts on “L’Apprenti Footballologue vous cause

  1. Hymen.

    Mais l’apprenti n’est pas une petite fille malheureusement. Ce qui ne me dérange pas.

  2. Daniel San utilise le terme de QI Football, que je trouve très juste.

    Si on élargit le débat, les Pays-Bas ont un système de formation très avancé et ambitieux.

    Sneijder racontait dans une interview, que dès huit ans, on lui demandait de faire un rapport sur le joueur qui évoluait au même poste que lui en équipe première, à l’époque, c’était Davids en équipe une.

    Par ailleurs, ils organisaient des matchs à l’entrainement entre deux équipes, et à la MT de ce match, les jeunes d’une des équipes, devaient dire de quelle manière joue leur adversaire, quelle tactique il utilise et comment y remédier, comment les contrer.

    Quand tu as lu ça, tu te dis que la formation à la française est bien loin de tout cela, et que pour former des joueurs intelligents, c’est ça la méthode juste.

  3. La conclusion qui laisse entrevoir un football mondial à la barcelonaise m’a un peu fait peur. Ca m’embêterait de regarder des matchs de foot entre des équipes dont la seule différence serait la couleur du maillot.

  4. L’aspect du clonage des joueurs me fait vriller:
    Vous imaginez dix Lionel Messi?

    CJP en salira les écrans télés tous les dimanches matin.

  5. Attention, je vais au bout de la logique dans la conclusion mais je ne cautionne pas forcément. D’ailleurs cette idée de clonage peut concerner d’autres styles de jeu, même s’il sera toujours plus facile de faire un Barca bis que de façonner une équipe qui joue un kick and rush sans fausses notes. Et puis on peut enseigner beaucoup de choses, mais le talent ne s’apprend pas.

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