Serie A 2013-2014 : Modes et tendances

« Guerin Sportivo », n°12, décembre 2013, p. 24 à 30

Auteur : Alessandro Iori

Traduction : Paolo Bartolucci


Du nouveau dans le calcio

 

Cette saison, Rudi Garcia est loin de constituer l’unique surprise « tactique ». Défense à trois, retour du regista et des ailiers, milieux de terrain buteurs : on est passé par le traditionnel tableau noir pour comprendre la Serie A.

 Quoi de neuf en Italie ? Ce n’est encore que le début de saison, mais on a déjà suffisamment joué pour parvenir à décerner les premières tendances technico-tactiques de 2013-14. Schémas toujours plus souples et variables, innovations pour le moins alléchantes, vieux concepts revisités et figures indémodables, voici en cinq points ce qui caractérise l’entame de l’actuelle Serie A.


1) Trois ou quatre défenseurs ?

D’un point de vue tactique, en Italie, le championnat offre désormais moins de stabilité que l’équilibre parlementaire. Les purs et durs, fidèles à un seul et unique module, sont en voie d’extinction. Depuis que Giampiero Ventura au Torino (et Walter Novellino avec Modène, en Serie B) ont opté pour la défense à trois, il n’existe plus d’intransigeant. Il n’y a plus de dogme (tactique), mais du bon sens dans la recherche de l’organisation qui colle au mieux avec l’effectif à disposition. Ainsi, les choix ne sont plus arrêtés une fois pour toutes : la prise en compte des caractéristiques de ses propres joueurs et de celles des adversaires du moment marque du sceau de la flexibilité le championnat en cours. La Juve par exemple, qui a débuté la saison avec son désormais classique 3-5-2, a recommencé à flirter avec l’ancien 4-3-3 après la débâcle de Florence (4-2 pour la Fiorentina). Plus généralement, onze équipes sur vingt ont alterné les deux types de défense. Ceux qui affirmaient que l’on peut tout changer dans une compo sauf la ligne défensive ont été magistralement contredits par les faits. On a pu observer des expérimentations brèves d’un module alternatif (comme au Hellas ou au Chievo, où l’on est passé à trois derrière juste pour contrer la Juve) ou bien des basculements en bonne et due forme (comme à Sassuolo avec Di Francesco). Il n’en reste pas moins que le dogme du système défensif immuable est à présent révolu. Si l’on est demeuré fidèle à la défense à quatre à Cagliari, à la Lazio, au Milan, à Naples et à la Roma, l’Inter, Livourne, Parme et le Torino se sont abonnés au système à trois défenseurs. Partout ailleurs, l’expérience du changement a eu lieu. Par conséquent, quinze équipes (soit 75% de la Serie A) se sont laissées tenter au moins une fois par la défense à trois, une organisation qui contrairement au reste de l’Europe fait des émules en Italie. L’explication est toujours la même : le 3-5-2 classique constitue un module qui favorise la couverture du terrain et la tenue des contres. Et en Italie, c’est le jeu en remise qui demeure privilégié, au détriment d’un football offensif et créatif.

2) La qualité du milieu

Tandis que la Juventus existe presque essentiellement grâce à son meneur hors-pair Pirlo, la Roma ne se gène plus pour intégrer la classe de Miralem Pjanic – joueur sublime au touché, à la vision du jeu et au sens du but remarquables – aux côtés de De Rossi et Strootman, lesquels représentent quant à eux un mix de quantité et qualité. Au cours de la deuxième journée, le lob de Pjanic face à Vérone est particulièrement lourd de sens : y compris dans un football dominé par le physique, un touché de balle subtil fait encore la différence. Ceci explique pourquoi Max Allegri a rendu les clés de l’entrejeu milanais et le brassard de capitaine à Riccardo Montolivo, à peine ce dernier fut rétabli de ses pépins physiques. En l’absence de son regista, leader aussi bien technique que charismatique, le Milan a souffert le martyr en début de saison. Même si le retour de Montolivo n’a pas tout résolu, le jeu milanais a sans aucun doute retrouvé un minimum de fluidité. Cette fluidité justement que le Hellas Vérone n’a pas égarée en chemin, malgré le saut de catégorie. Auteur d’un démarrage impressionnant, la bande à Mandorlini croque à pleines dents ses retrouvailles avec la Serie A, après onze années de purgatoire. Parmi les choix de l’entraîneur, la notion de courage s’incarne dans le placement de Jorginho au cœur de la ligne médiane : le brésilien, joueur dynamique doté d’une technique très raffinée, avait débuté sur le côté avant que Mandorlini n’en fasse l’architecte du milieu de terrain, au détriment de l’expérience et des muscles de Donati. Une marque de confiance qui a déjà largement porté ses fruits en termes de points pour Vérone, mais aussi en termes de buts pour Jorginho, lequel s’est révélé redoutable tireur de pénaltys. Par ailleurs, on peut également évoquer Luca Cigarini, toujours plus métronome de l’Atalanta de Stefano Colantuono. Un bon exemple de quantité combinée avec une infinie qualité.

3) Avant-centres ou arrière-centres ?

Les buts en série inscrits par Jorginho et Cigarini ne sont pas des exceptions, mais au contraire confirment une nette orientation : les attaquants de Serie A en 2013-14 ne sont plus les seuls à marquer et souvent ce ne sont même plus les principaux buteurs de leurs formations respectives. Avant toute chose, on confie aujourd’hui à l’avant-centre une mission harassante de pressing sur les défenseurs et milieux en phase de non possession, tandis qu’on lui demande d’autant plus de disponibilité et de se mettre au service de l’équipe en phase offensive. Plus pivot que finisseur, le numéro 9 est désormais utilisé d’abord comme un pied-de-biche pour écarter les défenses adverses, afin de faciliter l’insertion des ailiers, de l’attaquant de soutien ou des milieux axiaux. Même une vedette comme « il Pipita » Higuain, dans le schéma de Rafa Benitez, pourra difficilement rivaliser avec les statistiques d’Edinson Cavani. Non pas qu’il n’en ait pas le potentiel, mais parce que l’attaquant de pointe dans le 4-2-3-1 de « don Rafaè » fait surtout office de tremplin pour les autres. C’est pourquoi il n’y a pas à s’étonner des stats de Callejon ou Hamsik, tout comme de celles d’Alessio Cerci au Torino. Ainsi Ventura a-t-il construit son équipe autour des boucles d’or de son numéro 11 : Immobile déboule, presse et décroche, tandis que Cerci a l’autorisation de souffler un peu en attendant la bonne occasion, qu’il ne gâche que rarement. Dans le fond, la tendance est claire sur le front offensif : moins d’artillerie lourde, plus de coopération. C’est de cette manière que la Juve a triomphé au cours des deux dernières saisons : Arturo Vidal – meilleur buteur turinois en 2012-13 – symbolise à merveille la façon dont l’équipe de Conte se jette à l’offensive, se sert du travail dos au but des attaquants et exalte les qualités de buteur des milieux de terrain. Lors de la première année de Conte, Marchisio en a largement bénéficié et Pogba ne pourra qu’exploser s’il exploite aussi le tir à distance. L’arrivée de Carlitos Tevez redéfinira peut-être les statistiques finales à la Juve, rehaussant la part de buts inscrits par les attaquants, mais il suffit de voir les premiers matches pour comprendre que les concepts de base n’ont pas changé : même l’Apache se démène afin de créer des espaces au profit de ses partenaires.

4) Totti, Toni et les autres

Sur un terrain, même les tâches ingrates se voient magnifiées lorsque Francesco Totti, en convalescence suite à sa blessure, est à la manœuvre. Avec le départ d’Osvaldo, le Capitaine a retrouvé son rôle de catalyseur unique de l’attaque romaniste. « Falso nueve » comme diraient les espagnols, à savoir un faux 9 ou un 10 avancé, Totti a confirmé depuis le début de saison qu’il était tout simplement un véritable phénomène. Un phénomène de longévité sur le plan agonistique tout comme Luca Toni, avec lequel « il Pupone » formait le duo d’attaque de la Nazionale au cours de la finale de Berlin. A Vérone où il évolue aujourd’hui, Toni a su immédiatement se faire apprécier, se calant dans la stratégie la plus évidente pour un attaquant : marquer des buts. Toutefois, son doublé face à Milan en ouverture du championnat fut seulement un avant-goût de son efficacité diabolique avec, comme toujours chez Toni, une bonne dose de sale boulot au profit du collectif. Ainsi, le démarrage fulgurant de Vérone et de la Roma s’explique essentiellement par la condition brillante et retrouvée des deux compères de Berlin. Une condition éclatante, même, dans le cas de Totti, jusqu’à sa blessure contre Naples. Un coup d’arrêt, selon certains observateurs, à ne pas vivre uniquement à l’aune de la malchance, puisqu’un Totti avec un mois de championnat en moins dans les jambes pourrait se révéler ô combien utile en vue du sprint final. Et dire qu’en ce lointain 19 février 2006 beaucoup avaient cru que c‘en était fini de Totti, ce jour du choc avec Vanigli et de la facture du péroné. Paradoxalement en fait, c’est à partir de là que l’on a pu profiter du meilleur Totti, surtout grâce à Spalletti à qui est venue l’illumination de le positionner avant-centre. Une idée que Rudi Garcia, un type à la fois intelligent et minutieux, a d’emblée reprise pour l’adapter à son propre système.

5) Le retour des ailiers

Avec des joueurs de couloir à la rapidité supersonique comme Florenzi et Gervinho, l’entraîneur de la Roma a trouvé en Totti le centre de gravité parfait d’une attaque en ciseaux : par ses décrochages, le Capitaine aspire les défenseurs avant que les ailiers ne les dévorent grâce à leur vitesse. Pour les nostalgiques d’un football qui n’est plus, il est particulièrement évident que Florenzi et surtout Gervinho incarnent la bonne nouvelle : le retour des ailiers, les vrais. Une autre catégorie encore que les milieux offensifs. Ainsi peut-on dépoussiérer la vieille nomenclature car, enfin, on revoit en Serie A des joueurs de couloir qui régalent et se régalent. Des gars qui au départ de l’action caressent la ligne de touche, avant de se recentrer et de faire très mal aux défenses adverses. Callejon et Insigne (attention à Mertens aussi) au Napoli, Cuadrado (et Joaquin, après des débuts timides) à la Fiorentina, Candreva (chargé de tous les maux de l’équipe) à la Lazio, Biabiany à Parme ou Bonaventura à l’Atalanta illustrent mieux que quiconque ce vieux théorème remis au goût du jour : qui dispose d’ailes est capable de voler. Ou bien, au pire, d’atterrir en douceur dans les moments délicats.

Horsjeu.net tient à remercier  Paolo Bartolucci pour son excellente traduction, et Guerin Sportivo pour leur aimable autorisation.

academicien

Le plus grand auteur Anal de football

5 commentaires

  1. Merci, très intéressant.

    Plus qu’à trouver du temps pour mater la Serie A.

  2. À noter que Naples n’est pas « resté fidèle à la défense à 4 », puisque Mazzari à été l’un des premiers à la mettre en place en Serie A jusqu’à son départ, c’est l’arrivée de Benitez qui a changé la donne, revenant à un schéma tactique plus classique favorisant la possession de balle pour construire une action avec des ailiers de qualité « serie A », notamment Insigne qui déboîte sa maman depuis le début de saison…

    À part ça, très bon article, il mériterait d’être dans SoFoot, si ce n’est dans L’Équipe !

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