J’ai joué un tournoi de five à Shangri-La (3/6)

Le voyage au Bhoutan se poursuit. Après son repas 100% yack (voir l’épisode précédent ici), notre routard s’apprête enfin à disputer ce mystérieux tournoi du haut du monde.

Je me demandai quelle image Tshering finirait par retenir de moi lorsqu’il me tira de la tente au petit matin, alors que j’étais une nouvelle fois réduit à l’état d’épave. Un petit déjeuner au lait caillé acheva de me faire régurgiter le peu que je n’avais pas rendu pendant la nuit. Fort heureusement, j’avais eu le temps de repérer l’emplacement des latrines, et pus m’isoler pour éviter de me donner en spectacle. Une rasade de thé plus tard, je me sentis plus ou moins d’aplomb. Le campement semblait s’être peuplé pendant l’aube. Quelques hommes étaient arrivés et commençaient à bâtir leur tente. L’afflux de population – tout relatif sur ce plateau quasi-désertique – se poursuivit tout au long de la matinée. Les nouveaux venus n’étaient pas seulement des hommes, des familles arrivaient aussi sur des chars à bœufs rudimentaires. Elles venaient occuper les habitations vides préparées de toute évidence à leur intention. A l’inverse, des habitants repartaient, empruntant ce même chemin qui menait au fond de la vallée. Depuis le col, il m’avait semblé que celle-ci était close mais, à y regarder de plus près, je me demandai si elle ne comportait pas une trouée permettant la communication avec d’autres plus reculées encore. Il se pouvait ainsi que la zone de peuplement fût bien plus vaste que les 25 km² que j’avais mesurés d’en haut.

Des cris de joie précédèrent la ruée des enfants à l’extérieur du hameau. Les adultes suivirent. Je comptai environ 70 personnes se préparant à écouter celui que je me résolus à nommer « le patriarche », bien qu’il n’eût sans doute guère plus de 60 ans. Râblé, il affichait une expression sévère, mais d’une impassibilité trop forcée pour réellement contraster avec le climat bon enfant. Cet homme paraissait surtout prendre un grand plaisir à surjouer son rôle d’autorité suprême. Il pointa du doigt plusieurs personnes à tour de rôle, sans distinction d’âge mais en ne choisissant que des hommes. A leur appel, les élus se répartissaient en quatre groupes distincts suivant les indications du chef. Tshering fut appelé puis, un tour plus tard, je fus sommé de le rejoindre. Chaque groupe comptait 5 personnes, parmi lesquelles invariablement un enfant d’environ 8 à 12 ans, deux adolescents ou adultes et deux vieux, parmi lesquels certains sévèrement fripés. Si la procédure ressemblait en tous points au professeur de gymnastique répartissant ses élèves, la présence de vieillards m’interpella ; aussi resplendissants soient-ils, ils n’allaient tout de même pas disputer un tournoi de football ?

Nous nous présentâmes entre équipiers, bien que, à l’exception de Tshering, je fus incapable de me remémorer les noms des uns et des autres trente secondes après les avoir entendus. N’y parvenant déjà pas en France, je ne m’y essayai même pas, de toute façon. On me tendit un bandeau jaune, dont je ceignis mon front à l’imitation de mes quatre camarades. L’autre formation était dépourvue d’un tel accessoire, qui constituait le seul signe distinctif en l’absence de maillots. Je m’étonnai de les voir tous garder leurs habits, pantalon long, chemise épaisse voire lourde veste. J’avais pour ma part la sensation de cuire en ne gardant qu’un simple t-shirt, et un pantalon de randonnée censément respirant. Il demeurait un domaine dans lequel nous nous étions à égalité : sur cette surface évoquant les stabilisés de mon enfance, mes chères et lourdes chaussures de marche m’infligeaient un handicap sans doute équivalent à leurs godillots d’agriculteurs.

Mon guide prit place d’autorité dans les bois. Les deux vieux se placèrent devant lui, me laissant à l’avant avec l’enfant. Un ballon fut apporté, évidemment confectionné dans une vessie de yack, et les débats commencèrent. Des spectateurs avaient pris place sur la butte et crièrent sans retenue. Le manque d’oxygène et la nuit blanche furent de trop : je me montrai affligeant. Rampant à la recherche de mon souffle après trois minutes et un deuxième débordement infligé par le petit arrogant d’en face, je fus relevé par Tshering, qui m’invita à reprendre sa place comme gardien alors que le score était déjà de 3-0 contre nous. Le rouge aux joues, et pas seulement à cause de l’essoufflement, je sentais tous les regards tournés vers moi et mes globules élevés au niveau de la mer. Fort heureusement, la culture locale semblait préférer le chambrage bienveillant aux récriminations.

Cet intermède dans les buts me permit de reprendre mes esprits et ma dignité, tout en observant la façon de jouer locale. Les contacts étaient réduits au minimum, sans que je ne sache si cette prudence était la cause ou la conséquence de la participation des anciens. Je ne vis durant cette partie aucun duel physique se jouer, si ce n’est à la vitesse. Les joueurs défendaient par leur placement, tentant par leurs réflexes de faire sauter la balle des pieds adverses. S’ils n’y parvenaient pas, ils se laissaient devancer de bonne grâce, et couraient pour combler le déséquilibre ainsi créé. Réciproquement, on percutait peu et ne dribblait quasiment pas. Si l’on portait le ballon, c’était pour pénétrer un espace vide ; à la moindre opposition, un coéquipier était recherché quitte à revenir plusieurs fois en retrait.

Plus tard, en tant qu’observateur des matchs de la journée, j’eus le loisir de voir se reproduire cette façon de jouer. Les plus âgés (entre 50 et 70 ans, voire au-delà) occupaient immanquablement les deux postes défensifs. L’enfant faisait le trublion, zigzaguant sur le terrain pour tenter de se démarquer. Les deux adultes, enfin, se chargeaient d’organiser le jeu. En phase de repli, l’un d’eux venait se placer entre les deux vétérans selon un schéma que l’ensemble des participants semblait avoir intégré. De la sorte, les lignes arrière se mouvaient de manière excessivement coordonnée. Plusieurs fois, des joueurs allèrent jusqu’à se toucher les mains, bras écartés, pour mieux matérialiser cette ligne de trois. Cette attitude m’évoqua l’épervier de nos cours d’école ; j’eus également la réminiscence d’un article sur un sport pakistanais, dont les pratiquants étaient pris en photo dans une telle attitude. Cette rigueur dans le placement, associée à l’absence de chocs, autorisait les plus âgés à tenir toute leur place. Vitesse de pointe mise à part, ils semblaient disposer des mêmes capacités que les jeunes en matière de réflexes et de concentration. Ils servaient également de point d’appui aux créateurs, et ne se privaient pas d’envoyer de grands dégagements s’ils avisaient une position défaillante de leurs homologues.

Hormis sur des contres, les attaquants ne tentaient même pas de percer plein axe. Tout l’enjeu était de se diriger sur l’aile et de centrer pour une pointe, souvent l’enfant, chargée de se montrer plus vive et maligne que ses gardes. Les arrières ne posant jamais le pied au-delà de la ligne médiane, les offensives ne se concluaient jamais qu’avec deux hommes. Malgré l’inventivité dont ce système les poussait à faire preuve, cette façon de jouer me paraissait assez réductrice. Les tirs de loin étaient également proscrits, en tout cas je ne vis jamais personne tenter de tromper un gardien à plus de trois mètres. A ce poste, de toute façon, nul ne risquait jamais un plongeon que la dureté du sol lui aurait immédiatement fait regretter. Adultes et enfants se relayaient pendant le match dans les buts, dans l’objectif de récupérer de leurs efforts plus que de réellement parer les frappes.

La victoire dépendait alors de la rapidité des transmissions et de l’intelligence des déplacements. A 7000 km et un monde de distance des génies tactiques occidentaux, les villageois transformaient eux aussi le football en partie d’échecs, les rires en plus. Circulation à droite, à gauche, en retrait… l’absence de pressing assimilait les préparations aux actions de handball, jusqu’à ce qu’une passe ou un contrôle inattendus fissent naître le décalage. Dans ce contexte si différent du nôtre, il m’aurait été bien difficile de contredire ou d’approuver Tshering sur les capacités sportives des uns et des autres. Ceci dit, je ne pouvais que reconnaître l’absolue propreté du jeu, toujours plaqué au sol malgré les irrégularités de la surface. Un paradis ? Peut-être, si l’on accepte l’idée que le paradis est un peu ennuyeux. Alors que tout le monde semblait s’amuser, ce ballet trop huilé me devenait parfois soporifique. Sans doute les efforts entrepris ces derniers jours n’aidaient-ils pas non plus à me maintenir éveillé. Toujours est-il qu’il me manquait ce côté « sale », imparfait, fait de petites ruses, de gentils coups de vice ou accès de mauvaise foi à la Don Camillo. J’enviais ce mélange des âges, autant que je m’interrogeais sur ses répercussions : sans sa dimension d’affrontement, jouions-nous bien encore au football ?

Les matchs duraient une dizaine de minutes et s’achevaient sur un cri du « patriarche », présent sans discontinuer au bord du terrain. Nul arbitre n’était requis, les quelques différends portant sur une sortie étant résolus en rendant le ballon à ceux qui le possédaient. De toute façon, peu semblaient s’intéresser au score : à la fin de notre première rencontre, il me sembla être le seul à avoir compté une défaite 5-2, tout le monde étant passé à autre chose. L’ordonnateur du tournoi lui-même ne paraissait pas se soucier de noter les résultats.

A suivre

Alex Daviniel

Touriste aléatoire et footballeur discutable.

3 commentaires

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