Lettres Persanales : Lettre III

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6 avril

Cher Imaj,

Quelle joie ! Non seulement je découvre ce matin que tu as lu ma lettre, mais en plus de cela tu m’as fait l’honneur d’y répondre ! Voilà qui va probablement faire le bonheur de M. Fraimbois, lui qui ne pensait pas que ma missive te parviendrait. Comme toi il utilise beaucoup de mots savants et je dois seulement supposer que lorsqu’il m’affirmait qu’il n’y avait que peu de chances que j’obtienne une réponse « de la part d’un tel faquin et fils de faquin », c’était pour lui une façon de me prévenir qu’une personne aussi importante que toi devait être difficile à solliciter.

Je découvre aussi que nous avons beaucoup de goûts en commun ! Et j’ai l’impression que le football n’est pas la moindre de tes passions, à toi non plus. J’aimerais beaucoup pouvoir t’inviter à voir un match un jour. C’est réellement spectaculaire. Les Analistanais donnent absolument toute leur énergie dans les matchs. Suite à certaines journées de Djougabichviligue 1, la police passe dans les maisons des joueurs le lendemain pour s’assurer qu’ils vont bien travailler, car on craint qu’ils soient trop fatigués. En cas de victoire, les policiers font parfois preuve d’indulgence et permettent aux joueurs victorieux de rentrer un peu plus tôt que les 16 heures de travail réglementaires. Youri Grantakan, qui est très proche des supporters de Saint Kalemburg, nous a confié un jour avoir eu droit de quitter le travail à 22 heures au lieu des 23 heures réglementaires au lendemain d’une victoire importante sur le Pedalo Retrograd, notre grand rival. Malheureusement le pauvre Youri a manqué les matchs suivant ce généreux congé, car il était en vacances ou en permission, personne n’a jamais vraiment su… Chose malheureuse, il a ensuite manqué 6 matchs à son retour parce qu’il est rentré de ses vacances blessé aux deux bras ; il avait même perdu un doigt à chaque main, le pauvre. Mais tout cela est heureusement bien loin derrière nous et il peut désormais enchaîner les matchs et les victoires. Il y en avait d’ailleurs un il y a trois jours mais comme je suppose que tu n’as pas pu le voir à Saint-Séant, je vais t’en faire un petit résumé, car j’ai eu la chance de le voir sur les genoux du Kibboutzmestre :

En 15e journée de Djougabichviligue 1, le Natianal Saint-Kalemburg est opposé au Soldatesk Rectoumgrad, le club des militaires de la capitale, la plus dure et la plus rugueuse des équipes du championnat. En raison des blessures, le Natianal alignait 10 joueurs humains et un âne. Le Soldatesk disposait quant à lui d’un effectif au complet à choisir parmi les 750 000 militaires de carrière du pays, dont les trois-quarts sont mobilisés dans la capitale (pas mal pour un petit pays de 1,3 millions d’habitants !). Le temps était couvert et doux (-7 C°) sans précipitation importante. L’arbitre n’avait pas jugé nécessaire de reporter le match en dépit des congères qui bloquaient la vue de certains spectateurs en tribune.
Le coup d’envoi est donné par la Soldatesk sous un vent de 27 000 roentgen. C’est parti ! Très vite nos vaillants Nationaux leur sautent littéralement dessus avec leurs bâtons, bien décidés à imposer le défi physique. Les visiteurs confisquent le ballon dans un premier temps, mais les premiers assommés commencent rapidement à commettre quelques erreurs techniques et la possession s’équilibre. Un ballon dangereux est porté dans notre camp par les militaires, suit la trajectoire rectiligne du boyaux ferrugineux des mineurs et finit par tomber sur un mur : notre défense triomphe de cette première attaque ! Aussitôt le Natianal attache le ballon sur le dos de l’âne et fouette l’animal à toute volée. Ce dernier, rendu ivre par les rations d’alcool de l’équipe entière administrées avant le coup d’envoi, charge crin et sabots devant vers le but adverse telle l’inarrêtable colère prolétarienne du collectif kalemburgien. La puissance du bestiau surprend le bloc adverse que l’on croyait inexpugnable et notre attaquant du jour marque en force ! 1-0.
Les militaires repartent à l’attaque avec la ferme intention d’égaliser, mais c’est sans compter sur la forme olympienne de notre capitaine Youri Grantakan qui, dans un tacle fulgurant, expulse trois joueurs du terrain d’un coup, battant par là même son record ! Le banc de la Soldatesk étant bien fourni, trois nouveaux joueurs font leur apparition et sont aussitôt bastonnés. La vivacité de l’âne ivre a une nouvelle fois raison des lourds équipements des militaires, qui jouent avec casque et gilets pare-balles ; l’animal file au but balle au sabot, fouetté par les gourdins de tous les joueurs du Natianal. Il renverse les militaires, résiste tant bien que mal à leurs balles et à leurs tacles désespérés et finit par expirer derrière la ligne de but, inscrivant un doublé ! 2-0.
La Soldatesk sauve l’honneur en fin de match dans la confusion, profitant qu’une dispute a éclaté entre nos joueurs pour déterminer comment vont se répartir les primes d’eau-de-vie en cas de victoire. Cela arrive parfois quand le fortifiant vient à manquer en fin de partie. 2-1. Fort heureusement l’arbitre siffle une poignée de secondes plus tard et c’est la victoire ! Chacun peut retourner au travail l’esprit léger, disposé à apporter sa contribution à la bonne marche de la production nationale.

Voilà en substance comment on peut brièvement raconter ce match. Bien entendu, j’ai voulu rendre compte de l’intensité du jeu avant tout alors je n’ai pas vraiment décrit le contexte folklorique avec les bagarres au couteau en tribune, les charges de police après les buts et les deux heures consacrées au chant de La Longue Tirade vers la Liberté par l’intégralité du stade, qui nous vaut souvent des frissons bien plus puissants encore qu’une belle victoire sur un rival. Nous nous classons désormais 14es sur 18 équipes avec cette victoire sur le Soldatesk. C’est très encourageant pour la suite, car pour pouvoir jouer en Coupe internatianale, nous avons besoin d’atteindre les 4 premières places. Certains disent que c’est impossible, mais moi j’y crois !

J’espère que ce récit t’aura plu. Pourrais-tu me raconter un match de ton équipe ? Il faudra aussi que l’on se narre nos exploits d’amateurs dans nos ligues respectives. Après tout, comme le dit notre Kibboutzmestre, « ce sont les vigueurs de la jeunesse qui font remuer les âmes en leur tréfonds et raidissent les membres les plus flaccides ». Je ne suis pas sûr du sens du dernier mot, mais je pense qu’il fait référence au fait qu’il n’a plus les mêmes capacités physiques qu’à l’époque où il jouait.

Je te souhaite de belles aventures footballistiques.

Amicalement,

Emil.

Mason Mountesquieu

Le premier auteur de roman espitanalaire

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