Superacad, ép. 16,90 : L’évasion. Le plateau. Le combat.

Résumé des épisodes précédents : Acculé dans le Horsjeu Building, l’Éditeur livre enfin à Superacad toutes les informations sur son passé, avant qu’une trahison du professeur Roazh ne permette à la police de les capturer. Le combat ultime contre Menesis semble devoir se dérouler sans eux…

5 mètres carrés et un bête néon dans le couloir. A l’heure où mon camarade Lattayollah s’apprête à défier la bête, je suis plus inutile que jamais. Les flics qui nous ont cueillis au Horsjeu Building nous ont jetés dans un fourgon, d’où nous avons à peine eu le temps d’apercevoir le fidèle Louis Cifert tentant de nous suivre sur sa bicyclette de compétition. Le rédac’chef de ce qui restait du groupe n’avait pu se résoudre à abandonner totalement le navire, et rôdait toujours place du Colonel Fabien.

Sitôt débarqués, l’Éditeur et moi fûmes séparés et jetés sans un mot dans des cellules distinctes. Ni lui ni moi n’avions l’énergie de réclamer nos droits, dont le commandant Fiori et ses hommes ne semblaient de toute façon rien avoir à foutre.

Si mes calculs sont exacts, à l’heure qu’il est Lattayollah doit être au maquillage. Il a déjà dû croiser Menesis. L’immonde l’a sans doute gratifié d’une poignée de main presque aimable, de celle qui signifie « je peux bien me permettre d’être courtois puisque je suis plus puissant que toi et que je vais t’écraser ». Eddy m’a assuré que son poulain était dopé aux stéroïdes, et j’imagine qu’il lui faudra bien ça pour supporter ne serait-ce que l’accueil en terrain hostile, ces instants qui précèdent l’entrée sur le ring et pendant lesquels tout le combat peut déjà se perdre.

J’imagine, mais je ne peux rien. Fiori n’avait pas menti : bien informé par ce traître de Roazh, il a sélectionné pour être à mon contact des flics absolument imperméables à la chose footballistique. Impossible pour eux de commettre une bourde qui puisse me faire sortir de mes gonds et, partant, de me faire devenir autre chose qu’un incapable. La privation de bière, bien loin de me pousser à une rage dévastatrice, ne m’affaiblit que davantage. Le pire, bien évidemment, c’est que je ne peux même pas regarder le match de ce soir pour me consoler.

***

Bonjour. Lieutenant Taillandier, Police nationale. Je peux parler au responsable sécurité s’il vous plaît ?

Sophie s’émerveillait de sa faculté à retrouver ses réflexes professionnels, moins de deux jours après une fuite en Méhari, une nuit en enclos de dromadaire, une nouvelle fuite en bétaillère de zoo et le tout ponctué d’un quasi-viol anal. Il en allait de l’intervention policière comme du tir de pénalty : se concentrer sur le geste juste pour faire abstraction du stress. En l’occurrence, le geste juste, c’était ce mélange de séduction et de crédibilité professionnelle, propre à franchir le plus obtus des vigiles.

La policière ne tarda pas à se trouver face au dit responsable, dans une petite pièce attenante au plateau. Par la vitre, elle pouvait voir le présentateur et les invités s’affairer, à quelques minutes du tournage. L’émission devait débuter dans une poignée de minutes.

Et vous dites que vous avez identifié une menace sur l’émission de ce soir, Lieutenant ?

Rien de bien sérieux, c’est pour cette raison que je suis venue vous voir en toute discrétion. Inutile d’alarmer tout le monde. Mais bon, nous estimons probable que le violeur foot tente d’intervenir ce soir contre Menesis.

Menequi ?

Pardon. C’est le nom de code que nous employons. Je parle de Pierre Dufoy, votre chroniqueur.

Ah, Pierrot. Vous le connaissez, hein, c’est ce que l’on appelle une personnalité controversée. Ou un gros con, c’est selon les avis. En tout cas, il reçoit douze menaces de mort par jour sur les réseaux sociaux, il sait gérer. Et nous aussi. On est en lien avec vos collègues des Renseignements, d’ailleurs ils ne m’ont rien dit d’une telle menace. Vous tenez ça d’où ?

Sources internes, esquiva Sophie, tout en maudissant le destin de ne pas l’avoir fait tomber sur un abruti total. Je vous l’ai dit, on ne veut pas provoquer la panique. Juste, si vous le permettez, je m’installe dans le public et j’ouvre l’œil. Si je détecte qui que ce soit qui ressemble à ce malade, j’appelle nos unités d’intervention qui se tiennent prêtes pas loin d’ici. Ça vous va ?

OK. Puis-je me permettre de vous demander si vous portez une arme ? Et le cas échéant, de me la confier ? De toute façon, le violeur foot est bien comme qu’on le dit, elle ne vous servirait pas à grand-chose. On est tous les deux d’accord : le principal est d’éviter toute panique.

Même analyse. Faisons donc ça.

Le responsable de la sécu la regarda s’éclipser. L’irruption cavalière du lieutenant ne collait guère avec les méthodes qu’il connaissait, mais elle avait bien l’air d’appartenir à la maison et sa carte semblait réelle. De toute façon, il ne risquait pas grand-chose. Pour tout dire, si ce foutu violeur se décidait à attaquer l’émission comme on le craignait depuis quelque temps, il aimait autant qu’une autre que lui se porte volontaire pour aller exposer son cul en première ligne.

Sophie, elle s’assura qu’aucun visage connu n’était présent dans la foule. Surveillés largement au-delà de la fiche S, n’importe quel employé du groupe Horsjeu Média se serait fait refouler en approchant à moins de deux stations de métro. Lattayollah, lui, avait quitté le navire depuis longtemps et ne la connaissait donc pas. Aux aguets, elle prit place dans les gradins, pressée par la voix du régisseur annonçant la prise d’antenne dans cinq minutes.

***

La chaussette roulée en boule s’écrase contre le mur et retombe mollement. C’est nul, comme balle. Sans même le loisir de me prendre pour Steve McQueen, je me résous à faire les cent pas dans ma minuscule cellule. J’ai eu beau appeler l’Éditeur, seul l’écho du couloir vide m’est revenu. Il a sans aucun doute été placé ailleurs dans le bâtiment. Depuis combien de temps n’ai-je pas baigné dans un tel silence ? Le contexte est propice à l’introspection, ce qui s’avère assez terrible au vu du naufrage absolu que semble être ma vie. Brian, le stagiaire d’école de commerce noyé dans le vomi et que personne n’a pris la peine de rechercher… Guy Môquet, clampin au pseudonyme absurde, surgi d’on ne sait où, finit par rencontrer la seule personne qui avait une chance de donner un sens à sa vie pour manquer de justesse de l’enculer avec un capybara… Et Superacad, justement, ce double maléfique ? Bénéfique ? Je ne sais plus, et je m’en fous, puisque le super-héros qui devait sauver le football est relégué sur le banc de touche pour le match décisif.

Je me lève pour tenter d’aller interrompre le bourdonnement agaçant du néon. Le genre de bruit de fond présent depuis des minutes ou des heures sans que l’on s’en aperçoive, mais qui devient insupportable à la seconde où l’on en prend conscience. Me munissant d’un petit caillou facilement gratté des murs de ma cellule vétuste, je vise le luminaire à travers les barreaux. Dérisoire. Il ne manquait plus que ça. Désemparé, j’entame les cent pas, les mains plaquées sur les oreilles, tentant de m’offrir quelques secondes de répit avant que ce bruit ne revienne me vriller les tympans. Curieusement, ce bourdonnement ne diminue pas. Mains sur les oreilles, mains levées… aucune différence. Je connais trop bien le fonctionnement de Superacad pour ne pas tirer immédiatement la déduction qui s’impose : c’est à l’intérieur de ma tête, que cela grésille. Quelque chose se passe.

Je m’assieds, ferme les yeux, tâche de me concentrer. Au pire, cela fera toujours un moment de passé. Alors qu’à Marseille, les saillies envoyées à distance par Carmelus m’avaient violemment agressé le cerveau, ici le processus semble différent. Si télépathie il y a, le message est beaucoup plus ténu. Aucun doute pourtant, il existe forcément un lien avec l’émission qui se déroule en ce moment, ce duel entre Lattayollah et Ménésis. Je suppose que, quelque part dans l’hôtel de police, un agent n’a pu s’empêcher d’allumer un petit poste de télévision. Le signal est faible. Il me faut faire abstraction de toute pensée parasite, si je veux parvenir à en capter la moindre signification.


À force de concentration, le bourdonnement se transforme en murmure. Un flot lénifiant, indistinct. Si je ne discerne rien, en tout cas on semble bien loin des blasphèmes footballistiques qui me font tourner au gris en moins de 5 secondes. Surprenant, d’ailleurs, pour un talk-show conçu pour virer au pugilat verbal. Menesis se réfrènerait-il par peur de mon irruption ? Étonnant, pour un supposé super-vilain. Ceci dit, je ne reconnais pas la voix du trop fameux Pierre Dufoy, chroniqueur insupportable et enveloppe charnelle du monstre anti-football. Je plisse les yeux jusqu’à m’incruster des rides sur le front, tâchant de saisir la moindre bribe concrète de ce message qui m’effleure sans me rencontrer franchement. Mes efforts se relâchent immédiatement en découvrant, à ma grande surprise, celui qui est en train de titiller mes neurones sodomites : c’est la voix de Lattayollah lui-même que j’entends.

Merde alors, c’est pas possible ? Comment se peut-il que Jérémie Lattayollah, le phare de la pensée, la statue du Commandeur, le défenseur intégriste des valeurs du sport, parvienne à activer mes récepteurs à hérésie footballistique ? Qu’est-ce que c’est que ce cirque, encore ? Je ne vais pas finir par vouloir l’enculer à son tour, non ? À moins qu’il n’essaie lui aussi de me faire passer un message, mais dans ce cas il s’y prend mal. Peu à peu pourtant, les paroles deviennent un peu plus intelligibles… ce qui est très curieux, d’ailleurs, vu qu’elles ne heurtent aucunement le bon goût. J’entends l’orateur dérouler son discours d’une voix posée, n’omettant pas de placer ces intonations fiévreuses obligatoires pour qui veut émarger à la catégorie « intellectuels engagés ».

Les paroles se précisent de plus en plus. À ma grande perplexité, il se confirme que notre champion ne prononce rien que de très pertinent. Le thème du soir semble porter sur le niveau journalistique des émissions de football françaises, autant dire : sa marotte.

–  Il est regrettable que vous, qui êtes la chaîne de référence, à ce titre détentrice de la majeure partie des droits du football, choisissiez délibérément de participer à cette grande entreprise d’abêtissement des masses. Ce que nous dénonçons, depuis toujours, moi et mes camarades, ce sont tous ces talk-shows – dont celui-ci – que je qualifierais de « déblatératifs ». Le peu de fond que l’on entend est noyé sous les sempiternelles rengaines : polémiques arbitrales, inculture tactique, dénigrement des ultras, jugements immédiats et sans fondement sur tel ou tel joueur, tel ou tel entraîneur…

– Mais quand même, vous avez répondu à notre invitation, proteste une voix que j’identifie comme celle de Michel Lachatte, le présentateur de l’émission. Quelque part, vous nous trouvez quand même des qualités, rassurez-moi ?

– Tout à fait et je vous en remercie, Michel. Non, tout n’est pas à jeter dans les émissions de football. C’est ce qui est rageant, justement ! Vous avez l’occasion de parler football à une heure de grande écoute, avec une visibilité sans pareille, vous avez ici des gens dont je préfère croire qu’ils s’y connaissent un minimum. Mais exploitez mieux vos moyens, nom de nom, au lieu de nous servir de la malbouffe pour cerveau, donnez-nous du trois-étoiles ! Nourrissez intelligemment le spectateur, au lieu de lui resservir ses discussions de PMU !


Je sursaute d’effroi en sentant mes tendons et mes veines palpiter. Quoi !? Non mais ce n’est quand même pas ce discours qui va réveiller la fureur de Superacad ! J’ai déjà été limite-limite ces derniers temps, mais de là à aller enculer le mec qui appelle justement à ce qu’on cesse de décérébrer le public du football, ce serait totalement absurde ! Le pire, c’est que l’infâme Menesis, ou plutôt le chroniqueur Pierre Dufoy, reste absolument silencieux à l’exception de ses habituels soupirs de lassitude. Pourquoi ? Pourquoi est-ce Lattayollah qui m’énerve ? Je n’ai aucune envie d’aller exploser l’anus de notre guide spirituel, et pourtant tout mon corps se comporte comme s’il s’apprêtait à lui enfiler la Tour Montparnasse. Pourquoi ?

J’aimerais au moins que l’autre ignoble ouvre la bouche, ne serait-ce que pour roter, ce qui me donnerait une bonne raison de haïr. Pourtant, à rebours de sa réputation de gros con imbu de sa personne, Dufoy reste silencieux devant la tirade de mon camarade. Et Jérémie poursuit, déroule son argumentaire sans contradicteur, devant une audience télévisuelle qu’il n’a jamais eue auparavant. Une situation rêvée pour l’Alterfoot, je suppose. Pourquoi suis-je alors si contrarié, bordel de merde ? Il se passe quelque chose de pas normal, et cette fois-ci je ne peux compter sur aucune aide extérieure. L’Éditeur est au trou dans un lieu que j’ignore, Roazh a disparu aussitôt après nous l’avoir mise bien profond. Mon échange avec Bielsa n’est plus qu’un souvenir déjà fugace, tu parles d’un mentor… Quant à Sophie, ma Sophie… eh bien, je n’ai aucune idée de ce qu’elle fait à cet instant. Elle tente de nous oublier, je suppose.

Mon corps continue de tressaillir tout au long de l’intervention de Lattayollah… dix minutes sans quasiment être interrompu, un luxe extraordinaire à une heure de grande écoute. Pourtant, ma transformation en Superacad ne s’achève pas, je n’explose pas comme à l’accoutumée. Il se passe des choses curieuses. Se concentrer sur les sens, mais aussi sur les émotions. Ce qui me parcourt, ce n’est pas de la colère… davantage une sorte de peur. Comme s’il s’agissait de flairer un piège. Lattayollah surfant sur ses arguments, Menesis amorphe… Mais bien sûr. Bien sûr, qu’il fait exprès de se taire, l’enfoiré ! Il attend son heure, il le laisse briller à dessein ! Mais pourquoi donc ?

Pfff, tu trouves pas qu’il casse un peu les couilles, lui ?

Hein ? Ca sort d’où ça, encore ? C’est pas une parole prononcée à la télé, ça. Qui a dit ça ? D’où vient ce que j’entends ?

Ouais, il se prend pas pour de la merde, l’intello, là. Fait chier, tiens, il reste combien de temps avant le match ? Vas-y, je vais chercher deux bières au frigo, tu me bipes si t’entends le commissaire approcher, hein, qu’on se fasse pas gauler.

– Allez. De toute façon je crois qu’il va bientôt fermer sa gueule, là, y a la pub et après on passera au sujet sur les mains dans la surface. J’espère bien qu’ils vont défoncer l’autre enculé de chauve, là, l’autre jour, qui nous a niqués un pénalty.


Alors alors… là je n’entends donc plus la télévision, mais les téléspectateurs. Et leurs commentaires sur la performance de mon camarade commencent à me superacadiser pour de bon, si je puis dire. Avant d’aller leur glisser leurs cannettes de bière où je pense, je m’efforce de conserver un minimum de lucidité. Et si c’était pour cela, que Menesis laissait pérorer Jérémie ? L’enflure connaît suffisamment son public, il sait que les arguments de Lattayollah vont tomber sur des méninges fermées à triple tour. Jérémie doit être en train de se pavaner, alors qu’il s’apprête à se faire ruiner. C’est justement le moment où Menesis place sa première banderille :

Bon, hé, ho, je crois qu’on a fini avec les discussions d’intellectuels, là, on va pas donner le coup d’envoi à 23 heures !, lance-t-il, mi-agressif mi-jovial.

Les rires du public coupent net la tirade de Lattayollah, pas davantage sauvé par le présentateur.

Rhô là là, Pierre, quand même ! Allez, ne vous inquiétez pas, une bande-annonce et on passe à la suite de notre avant-match.

– Oui, et pour finir je…

– Hopopop, désolé Jérémie, on va devoir vous couper. Et puis Pierre se transforme en monstre s’il se couche trop tard, alors ne tardons pas.


L’antenne coupe sur des applaudissements, puis le silence se fait dans ma boîte crânienne. Il faut absolument que j’aille le tirer de là, il va se faire démonter. Il ne se rend pas compte que plus il parle, plus il nourrit la bête. Il faut absolument que j’arrive à m’énerver suffisamment pour détruire ces barreaux, mais comment faire ? Heureusement, on n’est jamais déçu par la Police nationale : j’entends rapidement les deux zigotos reprendre leur conversation.

Holàlà, quel casse-couilles, ce type, là. Il est d’où, à la base, lui, déjà ?

– Les Carnets du foot, tu sais, le site de bobos, là.

– Oh putain, oui, les donneurs de leçons. Ils se prennent pas pour des merdes, eux. Vas-y que je me branle la nouille, vas-y que je défonce ce qui plaît juste pour faire genre « on pense pas comme les autres »… putain, je les déteste.

– Non mais tu l’as vu l’autre con, là, avec ses petites lunettes et sa bouche en cul de poule, là ? « ouiiiiiii, on veut de l’exigeeeeeeeence, on veut de la qualitéééééééé ». Putain, non mais on l’écouterait, on se ferait plus chier en regardant du foot que devant Arte.

– Ces fils de pute qui nous prennent la tête, là… Tu veux que je te dise ? A la télé ya des gros cons, hein, Dufoy, tout ça… ya pas de problème avec ça, on le sait que c’est des neuneus. Bah je crois que je les préfère encore à ce Lattayollah-je-père-plus-haut-que-mon-cul, je sais pas quoi, là…


BRAMF. Mon apparition dans un fracas de plâtre met un terme à cette discussion d’une haute tenue intellectuelle. La motivation à sortir d’ici aidant, les deux abrutis n’ont pas tardé à me donner l’énergie nécessaire à fracasser la cellule pour aller les retrouver, guidé par mes infaillibles récepteurs à connards. Ma réputation m’a précédé, ce qui m’épargne les présentations pompeuses : les deux flics sont déjà en train de gémir, blottis dans un coin et tortillant d’un fion qu’ils imaginent déjà saccagé par l’ensemble du mobilier présent ici.

On se calme, les zouaves. J’ai d’autres projets pour vous. Vous avez l’air de me connaître et je suppose que vous tenez à votre cul. C’est votre jour de chance : si vous faites rigoureusement ce que je dis et si vous n’alertez personne, vous avez peut-être une minuscule chance de ne pas être transformés en Tunnel sous la Manche. Première question : où est le frigo à bières ? Toi, tu m’y mènes, et si tu m’embrouilles je te passe ton collègue entier par le sphincter.

Trop heureux de tenir encore debout, le policier m’ouvre le chemin dans les couloirs, tandis que je trimbale l’autre comme une baguette de pain. Après avoir repris des forces en pillant le réfrigérateur, je leur donne la seconde destination : l’Éditeur. Le condé toujours sous le bras, je fais sauter d’un coup de pied la cellule du patron. À voir l’heureuse surprise qui illumine ses traits, lui non plus ne semblait pas s’attendre à ce que la partie pût encore être gagnée.

Superacad ! Putain, t’es de retour.

– Magne-toi, on part aux studios, Lattayollah est mal embarqué.

Eddy ne se le fait pas dire deux fois. Afin d’éviter des rencontres et donc des palabres inutiles, j’opte pour une tactique directe : un otage sous chaque bras, je fonce à travers les murs tout droit jusqu’à la sortie. Une fois à l’air libre, nous tombons sur Louis Cifert, fidèle de la première à la dernière heure, qui avait suivi le fourgon cellulaire à vélo et attendait notre hypothétique libération.

Ah, Louis, tu tombes bien, on part aux studios télé avec ton bolide.

– Quoi… tous ?

– Oui. Même les deux connards que je me coltine, là. Vous tenez toujours à votre anus, les bleus ?

– O… oui…, murmure l’un des deux policiers, encore tout tremblant.

– Bon. On doit aller vite. Pour aller vite, faut que j’aie de la force. Pour que j’aie de la force, faut que j’aie envie de vous enculer. Donc vous continuez tous les deux à parler de foot comme de gros connards, comme vous savez si bien le faire. OK ?

– Beuh…

– Quoi ? Z’avez plus envie de parler de foot ? Je peux en finir avec vous tout de suite si vous voulez ?

– Non non chef, c’est bon, on va refaire le match, on va parler comme des beaufs, pas de souci.

– Ok, on embarque.


Je m’installe en selle, asseyant d’autorité le frêle Louis Cifert sur le guidon. Je pose un flic sur chacune de mes cuisses. Ils auraient mieux tenu empalés sur les poignées mais bon, un marché est un marché. L’Éditeur complète l’attelage en grimpant en équilibre, les pieds sur le cadre et les mains autour de mon cou difforme. Je lance mes moteurs :

Est-ce qu’il dit des conneries, Pierre Dufoy ?

– Heu… Oui, c’est un gros c… oh non pardon chef, on a compris NON, IL NE DIT PAS DES CONNERIES PIERRE DUFOY, C’EST LE MEILLEUR JOURNALISTE ET LATTAYOLLAH C’EST RIEN QU’UN PÉDÉ D’INTELLO.

– BIEEEEEEEEEEEEEEEEEEEN !

Je démarre à une vitesse supersonique vers Boulogne-Billancourt, les deux flics rebondissant sur mes genoux à chacun de mes tours de pédale. Si je retrouve cet empaffé de Roazh, il faudra que je lui demande de calculer à combien de reprises je leur ai malaxé ainsi le coccyx ; à vue de nez on ne doit pas être loin des dix mille coups de genoux dans le fion pour chacun. Au terme du rallye, qui n’a pas duré plus de deux minutes, je libère les deux otages qui s’effondrent à plat ventre, le pantalon de service prématurément usé par la cadence. Le châtiment est suffisant mais l’apaisement qui s’ensuit ne suffit pas à me retransformer en Guy Môquet. La Bête rôde dans les parages et la vigilance de Superacad ne peut plus se relâcher. Louis Cifert, qui a pris tout le vent en pleine figure, n’est plus opérationnel. Il reste figé, accroché au guidon avec un rictus crispé et des yeux de lapin russe. L’Éditeur n’en mène pas plus large mais reprend vite sa contenance. Il me dissuade d’entrer dans le studio à ma façon.

Attends avant de foncer dans le tas, on va la jouer en finesse. Si je suis à l’heure, normalement Lattayollah ne parle plus pour l’instant. On va tranquillement attendre que le match commence ; à ce moment-là, il ira en loges et on pourra le récupérer tranquillement. À ce moment-là, on verra de quelle manière on attaque l’après-match. Je sais pas comment on va faire, mais ce qui est sûr, c’est qu’on en finit ce soir.


Nous repérons un mouvement d’uniformes non loin d’ici. Je suppose que la vue d’un vélo traversant Paris à Mach 2 pour se rendre précisément sur les lieux d’une émission de foot ne va pas tarder à mettre en émoi les forces de l’ordre. Je ramasse les deux flics réduits à l’état d’épaves et les jette dans un conteneur à ordures où ils auront tout le temps de reprendre leurs esprits sans faire chier personne. En forçant un peu, je parviens à décrocher Cifert de son vélo. L’engin part rejoindre les ex-otages à la benne, ce qui a le don de ramener le rédac’chef à la vie.

Mon vélo, putain ! Un Cannondale à dix mille balles !

Ta gueule, Louis. La maison brûle et nous, faut qu’on se casse, synthétise l’Éditeur.

Nous repérons une porte latérale a priori non gardée, dont je fais sauter le cadenas. Nous voici dans la place avec, a priori, tout le temps de retrouver Jérémie. À l’approche du but, le patron a oublié toutes ses interrogations sur le sens de la vie et retrouve le goût des opérations-commando.

– Superacad, vu ton allure tu peux pas déambuler ici sans qu’on te grille. Louis, t’es le plus insignifiant de nous trois, tu vas repérer la loge où se trouve Lattayollah et tu reviens nous rendre compte.

– Merci pour « l’insignifiant ».

– Oui, je sais, tu portes un maillot de cycliste. Mais t’inquiète, c’est la télé, ils ont déjà vu plus tordu. Grouille.

L’Éditeur me planque sous une bâche noire et s’en va de son côté. Il revient très peu de temps après, muni du chariot plat qui me permettra de me laisser transporter discrètement, comme un bête tas de matériel. Une fois Cifert revenu de son repérage, nous partons ensemble retrouver notre compagnon. Une fois entrés, j’entends la porte de la loge se verrouiller, avant que l’Éditeur ne soulève la bâche. Lattayollah réprime un haut-le-cœur en me voyant descendre du chariot.

Ah. C’est donc toi, Superacad.

– Tout juste. Dis donc, t’as l’air content de toi ce soir ?

– Ouais, hein ? T’as vu comme je les ai matés ! Il en a pas placé une, le Dufoy. Je lui ai dit ses quatre vérités en face, il a pas moufté.

– Pauvre con.

– Pardon ?

– Il a pas moufté parce que tu lui servais la soupe, andouille.

– Je comprends pas. Lattayollah a l’air sincèrement perdu. L’Éditeur vient lui exposer la situation :

Alors Jérémie, j’ai pas eu le temps de discuter avec Superacad, mais il t’a senti en danger. Je sais pas pourquoi, il te dira. Je te la fais courte, on a été gaulés, on était au gnouf, il a réussi à nous faire sortir pour venir te sauver les miches.

– Me sauver les miches ? Mais de quoi, merde !, s’emporte-t-il. Vous avez pas vu l’émission ? Je les ai ratatinés !

– Moi ce que je viens de ratatiner, c’est le fion de deux flics qui assistaient à tes discours. Et laisse-moi te dire que tu les avais pas convaincus, c’est le moins qu’on puisse dire. Donneur de leçons, prétentieux, imbuvable, enfin je te le refais pas en entier, c’est ce que t’entends depuis toujours.

– Mais merde, tu vas pas me dire que toi aussi t’es d’accord avec ces critiques à la con ? C’est toujours l’argument de ceux qui ont rien sur le fond !

– Bah ouais. Je confirme, si ça te rassure, t’as 100% raison sur le fond. Et les autres sont 100% des connards. Comme les électeurs de Trump. Comme les Anglais europhobes. Sauf que tu sais quoi ? C’est des connards, oui, mais des connards qui gagnent. Et encore pire, des connards qui gagnent alors que chacun sait, y compris leurs propres partisans, qu’ils racontent de la merde. Ils gagnent en prospérant sur une attente de leur public, une seule : chier sur nous, tous ces gens de bonne éducation, pétris de valeurs humanistes qui passons notre temps à dire au bon peuple ce qu’il faut penser. Alors que, merde, faut qu’on se regarde, toi, moi, tout le groupe Horsjeu Média : on se prend pour des punks alors qu’il n’y en a pas un chez nous qui a moins de BAC+4. On fustige l’entre-soi des élites et on est les premiers à se foutre de la gueule des pécores qui pleurent pour Johhny Hallyday. Face à nous, pour gagner le jackpot, les méchants n’ont qu’une seule promesse à faire : celle de nous faire enfin fermer nos gueules pour une fois dans notre vie. Ca ne marche que sur les cons, tu me diras, mais les cons ont un gros défaut : ils sont nombreux. En démocratie, ça compte un tout petit peu.

– Mais… mais… mais, je vais pas faire comme les politiques, justement, je vais pas me mettre à ne parler que par monosyllabes, à écouter de la musique de merde et à employer des arguments de niveau CM1 dès que je veux défendre une idée ! Devenir con pour faire proche du peuple, c’est insultant pour eux comme pour nous, dis-moi au moins que t’es d’accord avec ça, putain !

– En attendant, Menesis, il ne vit que là-dessus. Le saint-patron de tous les bons gros déchets éditorialistes, ravis de servir de la soupe à la merde à un public qui ne demande pas autre chose. Bas-de-plafond, girouettes, serviles avec les puissants et impitoyables avec les faibles. Tu veux vraiment gagner la bataille des idées ? Sur leur terrain ? Avec leurs règles ? Ils ont des mitraillettes et des tanks, mec, et tu veux les combattre en déclamant du Racine. Je veux bien que les mots soient une arme, mais quand même.


La panique de Lattayollah s’estompe derrière la perspective de remporter le débat. On aurait l’impression de voir la mécanique se mettre en branle dans ses neurones : réflexion, élaboration de l’argument, formulation. Ya pas à dire, c’est huilé.

D’accord. Mais c’est terrible ce que tu dis là, parce que l’alternative que tu décris, c’est soit niveler par le bas pour convaincre le plus grand nombre, soit imposer ses idées par la force ?

– Bah, le fait qu’on soit là tous les deux montre que l’Éditeur, ce bel homme, balance encore entre les deux termes. Et le fait que tu sois là depuis quelques années sans progrès notable, sans vouloir t’offenser, montre que la manière souple n’est pas la meilleure arme.

– Non. Non, je refuse, je refuserai toujours de faire appel à la violence. J’ai raison. Je sais que j’ai raison. C’est à moi d’être plus persuasif dans mon discours.

– Le fait de dire « j’ai raison et si vous n’êtes pas d’accord c’est que vous êtes soit idiot soit pourri », honnêtement, je suis pas sûr que ça aide à convaincre ton interlocuteur.

– Mais j’ai jamais dit ça !

– Non, mais c’est ce qu’ils croient entendre. Mais après c’est bien, hein, faut voir l’avantage. À nous tous on a fédéré un noyau de convaincus qui nous suivront jusqu’au bout du monde. Sauf qu’on est quarante. Non, j’exagère, allez, un ou deux milliers à partir en croisade pour l’Alterfoot. Super. M’est avis qu’on va pas reprendre beaucoup de Bastilles, avec ça.

– Je peux le faire. On peut l’emporter.

– En partant d’une page blanche, j’en doute pas. Après des années de cerveaux formatés par les armes de l’ennemi, c’est joué d’avance. Et crois bien que je le déplore.

La petite voix de Louis Cifert se fait entendre :

Ou sinon, on dit qu’on est bien entre nous, on fait nos trucs, on se marre, et on laisse la masse se plaire dans le mainstream ? Et on laisse tomber tout ça ?


Le rédac’chef rentre aussitôt la tête dans les épaules, prêt à recevoir la tarte qui le punirait de son audace. Mais signe des temps, l’Éditeur n’a pas la tête à ça, comme personne ici d’ailleurs. Oserais-je le dire, ça cogite sec. Et si Louis avait raison après tout ? Pourquoi on se fait chier, depuis le début ? Mais le miroir de la loge me rappelle à mon état de monstre gris rendu difforme par la haine du mal-football. Même si je voulais m’en foutre, je ne le pourrais pas. Sans plus de préjudices, Louis pourrait aussi bien se consacrer à soigner ses stats Strava, l’Éditeur à courir la stagiaire en communication, Lattayollah à entretenir de ses billets enflammés une communauté de moines dévoués à la cause … mais sans son combat, Superacad ne serait plus rien. Je me lance :

OK. Tu l’as dit tout à l’heure, Eddy, faut qu’on en finisse. J’y vais.

– Non. Je veux une chance, proteste Lattayollah dans un sursaut d’égo chevaleresque.

Tu vas te faire défoncer, Jérémie. Ils t’attendent.

– Justement, coupe l’Éditeur. Toi, Superacad, je préfère te garder sous le coude au cas où les choses tourneraient mal. T’es la dernière cartouche. T’es le super-sub. Donc c’est Jérémie qui y retourne. Et au moins on verra qui a raison dans votre petite pignolade sur la force des idées et la violence, ou je sais plus quoi de mes couilles, là. Allez, nous on retourne se planquer. Bonne chance à toi, et n’oublie pas de regarder la fin du match avant de retourner sur le plateau, quand même.


***

Rien à signaler dans cette première partie d’émission. C’est plutôt curieux, d’ailleurs, songeait Sophie alors que le match-vedette suivait son cours. Sur ses gardes, elle avait scruté toute manifestation anormale dans le public pendant l’interminable intervention de Jérémie Lattayollah. Elle avait constaté quelques hochements de tête approbateurs, d’autres spectateurs semblaient fermement s’ennuyer, rien d’exceptionnel. À l’image du Lyon-Saint-Étienne qui se déroulait maintenant sous ses yeux, le derby Lattayollah/Menesis était loin de tenir toutes ses promesses. Un bon zéro-zéro des familles, entre deux blocs bien en place.

Pas davantage d’agitation hors antenne. Le public s’animait un peu, se prenant d’une passion modérée pour le triste match diffusé sur l’écran géant. Pierre Dufoy, avachi devant la retransmission, faisait rire ses camarades à coups de blagues incessantes. Sophie était trop loin pour en percevoir la teneur, mais les rires gras qui émanaient du plateau n’étaient pas signe d’une grande finesse.

L’émission reprit une fois le match terminé. Une demi-heure de « débrief » entrecoupée d’interviews de vestiaires, mêlant analyses à l’emporte-pièce, et polémiques arbitrales. Sophie connaissait assez son sujet pour savoir que le hors-jeu douteux, sifflé en défaveur de l’ASSE à la 85e, ne manquerait pas d’attiser les débats. Il allait falloir que Lattayollah soit costaud, pour parvenir à exprimer un raisonnement dans un tel contexte.

De fait, sous le regard atterré de la policière, l’éditorialiste se fit démonter. Dufoy rétorquait une vanne de deux tonnes à chacune de ses tentatives de prise de parole, dans l’hilarité générale.

Alors dans vos flops, Pierre, vous avez mis l’arbitrage vidéo … ?, lança l’animateur.

Bah oui alors, boarffffff. Non mais bon, on a tous vu le hors-jeu de Saint-Etienne, là, non mais s’il faut maintenant sanctionner les attaquants qui dépassent d’un poil de cul, mais bon…

– Heu, si je puis me permettre, intervint Lattayollah, c’est une dérive consubstantielle à la vidéo. Cela fait des années qu’on la dénonce, et je suis content que vous nous donniez rais…

– Ah, ça y est, Lattadamus l’avait prédit ! Comme dans Tintin : « faiiiiiiites péniteeeeence ! ». L’obèse mima Philippulus le prophète frappant sur son gong.

Oui, ha ha, mais force est de constater que la vidéo…

– Quoi, la vidéo ? Le problème c’est pas la vidéo, c’est les pitres qui sont dans le car-régie et qui sortent le pied à coulisse pour juger un hors-jeu au millimètre.

– Mais… mais avant la vidéo vous étiez le premier à hurler dès qu’on ne les sifflait pas, ces hors-jeu au millim…

– Moi ? Mais qu’est-ce que j’ai encore fait ! Je suis innocent, votre honneur ! Ne m’emmenez pas au bûcher, Monsieur l’Inquisiteur !

– Non mais c’est pas l’Inquisition de dire que la vid…

– Ouuiiiiii, on sait. La technologie c’est le mal, tous les arbitres sont géniaux, c’est des saints, faut pas y toucher. Ben moi je suis désolé mais ça m’énerve. Même quand ils déconnent, les arbitres sont intouchables, à peine t’émets une critique ya les bien-pensants qui débarquent. Moi je suis désolé, mais ça me gonfle qu’on parle d’arbitrage à chaque match.

– HEIN ? Mais moi aussi ça me gonfle, c’est vous qui…

– Allons, allons, calme Michel Lachatte. On va essayer de rester constructifs, si vous le voulez bien.

Mais… je… vous êtes culottés de parler d’être constructifs alors que…

– Oui, forcément, glousse Dufoy. Dès qu’on a un avis différent, on n’est plus constructifs. C’est confortable, le stalinisme finalement.

– Mais ! Ne m’insult…

– Ah, un instant ! L’entraîneur de Saint-Étienne est en direct avec notre homme de terrain. À vous, Nicolas Pipolito, coupe le présentateur, trop heureux de mettre un terme à l’algarade.


Sophie observa Lattayollah fulminer sur son siège, sous le regard en coin de Dufoy. Pire, micros coupés, tout le monde sur le plateau semblait se désintéresser de l’invité, échangeant messes basses et clins d’œil complices avec le chroniqueur triomphant. Menesis était au sommet de sa puissance, et il venait de proprement mâcher, digérer, assimiler celui qui était censé le battre. Un je-ne sais-quoi d’électricité dans l’atmosphère indiquait cependant à Sophie que l’histoire n’allait pas en rester là. Lattayollah semblait bon à recueillir au ramasse-poussière, mais se pouvait-il que « Lui » se trouvât dans les parages ?

Passées les 30 secondes accordées à l’entraîneur stéphanois pour les pleurnicheries réglementaires sur le fait de jeu du soir, la discussion en plateau reprit ses droits. Anéanti, Lattayollah resta muet, laissant les autres chroniqueurs se livrer à leur sempiternel ping-pong verbal avec Dufoy. Les pseudo-contradicteurs feignaient l’indignation devant ses énormités pour mieux continuer à lui servir la soupe. La défaite était consommée.

C’est aussi ce que sembla se dire Superacad, qui choisit ce moment pour faire irruption, l’Éditeur et Cifert à sa suite. La célébrité du « violeur foot » étant établie, le présentateur et ses acolytes hurlèrent de concert et, en plein direct, se réfugièrent sous les tables en priant pour le salut de leur intimité. Sophie elle-même éprouva un instant de frayeur à la vue du monstre gris qui, quelques heures plus tôt à peine, avait manqué de la sodomiser avec un ragondin géant. Seuls demeurèrent Lattayollah, qui n’en avait plus rien à foutre, et Dufoy, muni de son éternel sourire narquois. Dufoy, ou plutôt Menesis, car à la vue de son rival, le chroniqueur humain cessa d’être pour enfler encore jusqu’à déchirer ses vêtements, et laisse place à une énorme masse grise d’où suintait la haine. Superacad, Menesis, ces deux êtres semblaient physiquement faits des mêmes gènes monstrueux. La rencontre des deux abominations fit jaillir des éclairs, tandis que l’ensemble du matériel électrique rendait l’âme dans des gerbes d’étincelles.

Pendant que Sophie aidait le responsable de la sécurité à évacuer le public, Superacad saisit Jérémie et le poussa dans les bras de l’Éditeur.

Je… je voulais faire gagner les idées, gémit Lattayollah.

Chacun son rôle, le calma Superacad. Tu théorises, et moi je les encule.


***

Salutations, Superacad. Enfin on se rencontre…

– Ta gueule. Je vais t’enculer à mort.

J’ai au moins tiré de mon séjour à Marseille une devise : Droit au but. Moi aussi, j’ai envie d’en finir, et au plus tôt j’aurai débarrassé le monde de cette tumeur, au mieux le football se portera.

– Mais pourquoi me veux-tu du mal ?, reprend Menesis. Regarde comme nous sommes. Nous sommes les mêmes.

– Ca me ferait chier, connard.

– Belle et subtile repartie. J’approuve en connaisseur, nargue l’infâme. Mais ça, c’est ce que je pouvais répondre à ton ami Lattayollah, parce que c’était facile. Tu ne vas pas t’en sortir de cette manière, Superacad, tu vas m’écouter t’expliquer que j’agis pour le bien du football. J’agis pour le bien de VOTRE football.

Il me désarçonne, l’enfoiré. Je m’attendais à une saine et virile bataille, à coups de bourre-pifs et d’insertions anales diverses, et voici qu’il veut me sortir un raisonnement construit. À la con, certes, mais un raisonnement. J’aurais dû ne pas l’écouter et l’empaler sans attendre, plutôt que de le laisser discourir. Il poursuit :

– Tu dis que mes disciples et moi ne cherchons qu’à abêtir le public. Tu dis qu’à cause de nous, on ne peut pas parler sérieusement de ce football que tu aimes tant. Mais est-ce que tu t’es déjà demandé ce que ça signifiait, de parler sérieusement du football ? Tu veux parler des chants racistes et homophobes à longueur de temps ? Des sommes colossales brassées pour le spectacle, alors que vous êtes les premiers gauchistes à dénoncer l’injustice sociale. Des morts sur les chantiers des stades, des ouvriers exploités dans les usines textiles ? De la corruption, de l’évasion fiscale, de la persécution des lanceurs d’alertes qui dénoncent tout ça ?

A chacune de ses paroles, il avance vers moi tandis que je recule d’autant Je trébuche et me retrouve sur le dos, surplombés par ses replis ignobles. Il approche sa tête hideuse pour me forcer à écouter la suite de son laïus.

– Alors, arrête de dire que je suis toxique pour le football. Je suis comme toi, je lutte contre ce qui nous empêche de le savourer. Tu veux du football vrai, du football conscient ? Tu veux vraiment les garder sous le nez, en permanence, toutes les immondices qui en dégueulent ? Même dans le monde amateur, tu ne lis qu’agressions d’arbitres, agressions racistes, querelles pour les primes, parents excités qui insultent l’éducateur pour n’avoir pas fait de leur gosse le nouveau Messi… C’est vraiment ça dont tu veux parler ?  Mais mon pauvre, si je n’étais pas là pour le rendre futile, il serait tout à fait insupportable, ton football ! Et tu le sais ! Oui, tu le sais, Superacad ! On t’a emmené dans une croisade contre les nuisibles du football, mais dis-moi : est-ce que tu es allé enculer l’émir du Qatar ? Est-ce que tu t’es fait l’un de ces super-agents de joueurs ? T’es allé défourailler beaucoup d’anus, au siège de la Fifa ? Non. T’as rien fait contre eux, t’as préférer punir Brandon pour avoir porté un jogging Chelsea avec une veste du Bayern. C’est ça, que t’appelles assainir le football ?


Crucifié. Je peux tourner et retourner les arguments dans tous les sens, je dois bien avouer qu’il a raison. Nous aimons quelque chose de fondamentalement pourri. Ouvrir les yeux (et l’anus) du public, pour quoi faire ? On dit défendre des valeurs, et on chérit un sport qui les contredit en permanence. Qui sommes-nous alors pour appeler à la pureté et à l’intégrité ? Le seul fait de participer à cette mascarade en tant qu’acteur, spectateur, consommateur, nous en rend complice. Pourquoi pas, c’est humain. Mais de quel droit donner des leçons ? Finalement, Menesis n’a fait que confirmer ce qui se dessinait déjà : la quête que l’on m’a assignée est absurde, un combat d’arrière-garde contre une machine qui nous dépasse.


Agenouillé au-dessus de moi, Menesis s’approche de plus en plus. Sa graisse frôle ma peau, tandis que mon cerveau sombre dans le paisible engourdissement de celui qui va mourir. Se laisser aller, laisser phagocyter son énergie vitale par un anti-héros, un être détestable, certes, mais qui a pour lui d’avoir tout compris aux règles du jeu. Bonne chance Menesis, puisses-tu réussir à préserver le peu de choses qui mérite de l’être…

Guy ! Non !

Cotonneux, j’entends faiblement le cri de Sophie. Je rassemble mes dernières forces pour lui répondre dans un souffle.

C’est mieux pour tout le monde, Sophie… C’est mieux aussi pour le foot…

– Non Guy ! Non, c’est pas ça que j’ai appris du foot chez vous ! C’est pas ça que j’ai appris quand je tapais le ballon avec mon père !


Mon père… Qui était-il avant que les fous de Horsjeu Média ne reformatent ma vie ? Je ferme les yeux, espérant que la mort imminente me serve ce fameux cliché de la vie qui repasse en accéléré. J’ai deux ans. Je donne un coup de pied dans une balle en mousse. La balle passe entre deux piles de cubes et mes parents, caméscope en main, applaudissent. Mon père m’apprend à ne plus taper du pointu mais de l’intérieur du pied. Il rigole. J’ai 8 ans, je rêve d’être Ronaldinho. J’apprends la géographie en collant des vignettes. Des heures passées au fond du jardin à tenter des gestes techniques avant l’heure du goûter. Les pulls pour faire les buts dans la cour de l’école, puis celle du collège. Le scooter qu’on enfourche, le maillot qu’on enfile sur les champs de patates, la boue et le froid qu’on endure dans l’espoir d’être le héros du week-end, celui qui pourra briller auprès des filles. Cet abruti de 6 jaune, que j’ai taclé à la cheville, et la bagarre générale qui a suivi. Je suis un petit con de 16 ans et je suis pas toujours fier. Le deuil des espoirs de carrière, le plaisir d’être avec les copains. Le résultat devenu secondaire, les bringues, les blagues. J’ai 20 ans et je suis au stade. On vient de marquer et je saute dans le virage, je hurle, j’embrasse des gens que je ne connais pas. Je manifeste quand un gars du groupe s’est fait serrer pour usage de fumigène, toujours chantant, toujours avec des types que je ne connais pas. On refait le match à la machine à café, au bistrot, ça fait toujours un sujet de conversation…

Finalement, peut-être qu’il en valait la peine, ce ballon. On ne pourra pas compter sur lui pour sauver le monde, mais s’il arrive à s’incruster à ce point dans le film de certaines vies, c’est peut-être qu’il mérite d’être défendu…

– Merci Sophie.

Toujours sur le dos, je ramasse mes jambes sous le menton, et les propulse dans le bide de Menesis, qui part à la renverse trois bons mètres plus loin. Entre ses cuisses huileuses, la cible ultime apparaît. Me relevant, je m’élance à l’horizontale, Superman de l’Alterfoot mettant un poing final à la bataille.

***

Sophie hurla de nouveau en voyant Superacad frapper de plein fouet l’intimité de Menesis. Le monstre tressauta sous l’impact du héros, qui s’engouffra en lui jusqu’à la taille. Horrifié, pris de spasmes, le tas de graisse redressa péniblement la tête et vit son ennemi s’insérer dans son corps. Sophie vit les pieds de Superacad disparaître enfin, alors que Menesis convulsait de plus belle. Son corps tressautant faisait trembler le sol, et des projecteurs commencèrent à tomber des cintres. Une lueur sembla émaner à travers la peau du supplicié, d’abord jaunâtre puis de plus en plus vive, alors que ses bourrelets disparaissaient sous l’effet d’une tension croissante. Habitué à toujours flairer le pire, Louis Cifert sonna l’alarme de sa voix suraigüe :

Attention, il va exploser !

Sophie, l’Éditeur et lui se précipitèrent derrière les premiers gradins, juste à temps. Une déflagration illumina la pièce, suivie une seconde plus tard par une précipitation de matières organiques diverses et fumantes. Sophie risqua une tête derrière le banc, et constata la dévastation du plateau de télévision. Un cratère s’était creusé là où les deux colosses se tenaient avant d’exploser mutuellement. De l’autre côté de la salle, les chroniqueurs télé émergeaient également, hébétés. Marchant au milieu des morceaux de chair, les protagonistes s’approchèrent, muets, interdits, pour constater que rien n’avait survécu. Tout ça pour ça, songea Sophie entre ses larmes.


Le silence perdura de longs instants, avant que les sirènes des secours ne se fissent entendre dans le lointain. L’Éditeur fut le premier à reprendre ses esprits :

Bon. On va prendre l’apéro ?


Fin.


Rappel des épisodes précédents : prologue (l’infirmier)ép. 1 (le pub et la vidéo)ép. 2 (les flics et les clowns)ép. 3 (le lieutenant Taillandier et le chien)ép. 4 (Horsjeu Média, l’Editeur, les gnomes numériques) ép. 5 (Les Gnomes, le Cérébranle, le premier combat avec l’Ennemi)ép. 6 (l’institut médico-légal) – ép. 7 (l’interrogatoire et les scientifiques)ép.8 (le flash-back par les agents du nettoiement)ép.9 (l’infiltration de Sophie et la tragédie de Pieryvandré) – ép.10 (les soupçons de Louis Cifert, la relation entre Sophie et l’Editeur) – ép.11 (Noirmoutier à vélo et le cuistre du Super U) – ép.12 (La route et l’incident radiophonique) – ép.13 (La mission marseillaise) ép.14 (Marcelo Bielsa et le retour au zoo) ép.15 (Le retour à Paris et les capybaras) ép.16 (les origines de Superacad).

Gervais Marvel Entertainment, Inc.

Editeurs de Superacad, le premier super-héros du football anal.

15 commentaires

  1. Cette histoire est incroyable. C’est du Victor Hardcore dans les Misédribbles. Juste une question par rapport à Sophie Taillandier : on est bien d’accord qu’elle est de nouveau célibataire ?

    • Pas sûr, je crois qu’elle a une touche avec un des bouts de viande.

  2. Dufoy… que c’est taquin. De Greef aurait pu convenir aussi !
    L’avenir du foot semble être l’autodestruction.
    Pour une fois que Bordeaux est en avance…

    Bravo à l’auteur. Magnifique.

  3. Merci pour l’ensemble de l’œuvre. C’était drôle et très bien écrit, comme toujours avec vous.

    Je me suis éloigné de horsjeu, et d’internet en général, mais dès que j’appris le retour de cette série hebdomadaire (à une grosse ellipse près…), je me suis empressé de rattraper mon retard.

  4. Si Disney ne vous achète pas les droits pour adapter cette belle histoire au cinéma, je n’y comprends plus rien…

  5. C’était esseptionnel de bout en bout (dans le cul).

    Au delà de la qualité de la série, celle-ci a l’originalité d’avoir eu un début et une fin. Merci.

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