« Le Petit G » : Notre Footballologue vous explique la formation à la barcelonaise
Pourquoi le Barça recrute des handicapés…
A l’heure où le Milan AC, le PSG et consorts aspirent à imiter le système de formation du FC Barcelone, la Masia accueille en son sein Gabriel Muniz, brésilien de 11 ans né sans pied . Par delà le coup médiatique et l’émotion des cinéphiles invertis , l’occasion d’interroger un modèle appelé à faire du petit.
Gamin chétif à la tête démesurée, il a fallu toute l’aura de Oriol Tort pour imposer Guardiola aux autres recruteurs catalans et, derrière l’anecdote, émerge un projet. Responsable de la détection, l’homme qui donne son nom à la Masia 2.0 fait mission d’amener les meilleurs catalans, espagnols (dès 8 ans) et étrangers (de moins de 12 ans*) dans les filets blaugrana. Côté critères de recrutement, la version catalane du TIPS amsteldamois (Physique, Speed, Technique et l’énigmatique Intelligence) relègue les qualités physiques au second plan, se donne six ans pour parfaire la technique mais insiste sur la lecture du jeu et fait du contexte familial un critère décisif.
Côté formation, les aspirants endurent un entraînement dit de « surcompensation cognitive. » Suite à un effort violent, l’organisme restaure l’état initial augmenté d’un « petit plus » destiné à limiter les effets d’une nouvelle agression. En jouant sur ce phénomène appelé « surcompensation », les programmes d’entraînement développent les capacités du pratiquant et lui permettent de progresser. Assimilant le cerveau à un muscle, les séquences dispensées à la Masia ont cela d’original qu’elles visent l’optimisation du fonctionnement neuronal à travers d’intenses séances de stimulation du système cognitif.
Outre la traditionnelle chanson de gestes, les formateurs catalans ajoutent en effet un certain nombre de sollicitations sensorielles que l’aspirant se doit de verbaliser au fur et à mesure. En état de concentration extrême, le joueur devient alors réceptif à un nombre de plus en plus étendu de stimuli de son environnement et choisit dans la panoplie des automatismes gestuels engrammés la réponse adéquate. Supporter ce traitement exige de l’apprenti un équipement cérébral performant et le modèle Tort se dessine: recruter les grosses têtes qui jalonnent l’histoire de ce football cognitif que l’on dit « total. »
Outre le cas Gabriel, réfléchir sur les figures légendaires labellisées « Football Total » permettra peut-être d’affiner les critères de recrutement catalans. Représentant de la wunderteam autrichienne des années 1930, s’avance alors Matthias Sindelar, suivi pour la Hongrie des années 1950 de Ferenc Puskas, tandis que le Kiev de Blokhine et l’AJAX de Cruyjff se disputent un ballon d’or que Messi multiplie sur la pelouse. Critère décisif dans le recrutement des aspirants de la Masia, le contexte familial de ce club des cinq donne un premier indice.
Le père footballeur/ entraîneur se retrouve chez Puskas et Messi, le père migrateur chez Sindelar et Messi et seul Johann Cruyjff connaît dès douze ans le silence du père mort. Du reste, ce décès oblige la mère du batave à travailler comme femme de ménage à l’AJAX où elle inscrit son fils. Sportifs, immigrés, mère isolée, le modèle parental proposé à l’enfant laisse deviner une éducation au dépassement de soi dans laquelle la rhétorique du courage n’est jamais loin. Hors grille, le couple Blokhine n’en propose pas moins une histoire riche d’enseignements. Enfant durant l’Holomor**, la mère ukrainienne de Blokha a néanmoins épousé un russe. Outre les récits maternelles, la filiation avec l’oppresseur a dû valoir au jeune Blokhine un statut particulier auprès de ses camarades et par delà le cadre familiale, c’est le rapport qu’entretient l’enfant aux autres et à son environnement qui doit à présent être interrogé.
Immigré tchèque à Vienne dans un Empire Austro-hongrois défait et bientôt dissout dans le Reich, Sindelar partage son histoire avec un Puskas capitaine du FC Kispest rebaptisé Honved (« sauveur de la patrie » en hongrois) en 1948 et animateur d’un jeu magyar bientôt renommé « football communiste » par Moscou. Assimilés au Reich durant l’occupation***, les Pays-Bas du fils de la femme de ménage souffrent d’une crise identitaire qu’illustre l’agitation du mouvement Provo durant le mariage de la future reine Beatrix avec un ancien officier allemand. Quant à l’enfant malade, les multiples crises financières de l’Argentine l’obligent à quitter pays et famille à 13 ans pour « gagner sa vie » en Catalogne. En sus de l’Ukraine de Blokhine, il apparaît donc que chaque membre du pentacle a baigné dans un environnement si ce n’est hostile, du moins peu sécurisant.
Aussi, ces enfants semblent avoir des comptes à régler avec le monde sans pour autant présenter de capacités physiques leur assurant l’ascendant. « Der Papierene » (« l’homme de papier ») pour Sindelar, « El Flaco » (« le maigre ») pour Cruyjff, « El Pulga » (« la puce ») pour Messi relèvent plus de condamnations à la pratique du sport de haut niveau que de surnoms de stars du ballon. Sentiment d’infériorité physique et psychologique, modèle parental invitant à la lutte avec un environnement perçu comme hostile, ces deux tendances dégagées à partir des histoires familiales du Beat Five renvoie alors à la genèse de la notion de « surcompensation » chère au catalan.
Loin de ses applications physiques, le mécanisme de « surcompensation » est tout d’abord apparu dans les travaux de psychologie du docteur Alfred Alder. Fondateur de la Psychologie Individuelle Comparée, le médecin autrichien fait de l’enfant le « père des hommes » et souligne le rôle décisif des autres dans l’affrontement entre l’individu et un environnement naturel contraignant. Rachitique et sujet à des spasmes du larynx, le psychologue viennois insiste en effet sur l’infériorité ontologique de l’homme face à la nature et place le génie de l’espèce dans sa capacité à l’ « union. »
Invitant l’individu à compenser sa faiblesse par la coopération avec les autres, le « sentiment d’infériorité » occupe ainsi une place fondamentale dans la doctrine adlérienne. Assimilée au « sentiment social », l’ « Intelligence » doit faciliter l’ « union » indispensable à la survie et Adler de mettre en avant le rôle central du tissu familial et plus particulièrement de la mère, dans le processus. Du « moi-tout » à la découverte de soi puis des autres, la mère a en effet charge de transmettre à l’enfant le langage du monde nécessaire à son entrée en communication avec autrui.****
Plus généralement, le comportement familial a valeur d’exemple et le psychologue insiste sur la notion de « courage » définie comme « rythme qu’a en lui un individu et qui lui permet de se sentir un élément de l’ensemble. » Désireux de synchroniser leur « rythme » avec celui de la terre d’accueil, les parents migrateurs offrent en ce sens un modèle privilégié à une progéniture qu’ils inscrivent de fait dans le processus d’intégration. Bref, partout où le sentiment d’infériorité est exacerbé et que l’enfant devient un enjeu pour la survie du groupe social semble se mettre en place un cadre affectif et pédagogique propice à l’association….et ses jeux. Sinon, le petit Gabriel a fait un dessin…
Né dans les universités anglaises, le football est initialement un jeu d’association destiné à éduquer. Apparemment affilié à la psycho-pédagogie et au mouvement d’Education Nouvelle , les triomphes du modèle barcelonais invitent la concurrence à renouer avec les origines de la pratique et déjà des rois mages milanais ou qarisiens visitent les étables post-coloniales à la recherche des nouveaux Joseph et Marie. Car à un clic de là, le Royaume fabrique sa prochaine parousie…
*: Pour bénéficier de la nationalité espagnole, un étranger doit avoir disputé au moins cinq saisons avant d’atteindre la sphère professionnelle.
**: « Extermination par la faim » orchestrée par Staline à l’encontre des ukrainiens dans les années 30
***: « Gleichschaltung (rendre égaux) est le nom de la politique que les Allemands mènent dans les Pays-Bas occupés, avec deux objectifs poursuivis : d’abord, mettre fin à la Pilarisation ( verzuiling en néerlandais), c’est-à-dire à une vision communautariste de la société (catholiques d’un côté, protestants de l’autre, classe laborieuse d’un côté, bourgeoisie de l’autre), et ensuite dissoudre la nation néerlandaise dans le peuple des seigneurs, le Herrenvolk, germanique et aryen. Sur cette base-là, les autorités d’occupation allemandes entreprennent de changer graduellement la société pour ne pas effaroucher la population. » Wikipedia
****: En ce qu’il permet de tisser d’autres types de liens avec l’environnement, le rôle du père est aujourd’hui réhabilité et l’importance d’un triangle amoureux équilibré mise en avant comme terrain favorable à la construction de l’enfant. Toutefois, et même si l’espèce humaine tire essentiellement sa force de la néoténie lente de ses membres, les parents victimes de la baisse structurelle d’ocytocine après 3 ans d’étroite liaison peuvent considérer qu’après cinq ans, le mécanisme d’individuation de leur progéniture est suffisamment achevé pour se séparer.
Nb: Face à la crise du logement et l’envolée des loyers, il convient de préciser que la baisse structurelle d’ocytocine peut être endiguée par la force de l’univers symbolique (rhétorique de l’amour, transfiguration du génésique par l’érotisme, « polygamie amoureuse » chère à Robert Muchembled, …) « Nous vivons de représentations » Boris Cyrulnik

Ils ont bien réussi à transformer un nain en ballond d’or alors un gars qui n’a pas de pied devrait aisément faire un honnête joueur de 1ère division.
Mmh… Une chronique avec plein de mots compliqués mais sans dessins ésotériques. Miam !
Dis, Footballologue, tu nous fais quand une analyse comparée et rétrospective de la trace laissée par François Thébaud ?
putain la chute ocytocine et le Nota Bene… le Footballologue fait plus que se faire prendre par deux baraques à bière turques pour mieux étudier la proctologie, il vient de vulgariser à nous pauvres profanes sa thèse en éthologie.
tout simplement fabuleux, merci mille fois
merci pour la poesie